Bilan

Le crowdfunding, nouvel eldorado des start-up suisses

En Suisse, le crowdfunding s’est désormais imposé aux start-up pour leurs levées de fonds. De nombreuses sociétés romandes s’y essaient… avec plus ou moins de succès.

Deux cofondateurs d’Investiere: Lukas Weber (à g.), CTO, et Steffen Wagner, CEO.

Crédits: Dr

Le financement participatif est devenu le nouvel eldorado des start-up suisses. Depuis près de cinq ans, elles sont plusieurs dizaines à avoir recouru à des plateformes de crowdfunding, non seulement pour assurer les précommandes de leurs produits, mais aussi pour lever des capitaux auprès de simples particuliers.

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Le pactole est-il toujours au bout du chemin? Pas forcément. Dans ce domaine, confidentiel à plus d’un titre, l’expérience vécue par les jeunes entrepreneurs s’apparente davantage à un parcours d’obstacles qu’à une promenade de santé. 

Investisseurs sélectionnés

En Suisse, Investiere est la principale plateforme de financement participatif pour les levées de fonds. Le modèle de la société zurichoise est le suivant: constituer un panel d’investisseurs privés dûment sélectionnés selon leur profil de risque et leur capacité financière, les mettre en correspondance avec des entrepreneurs en mal de capitaux, puis finaliser le tour de table en cherchant des co-investisseurs parmi des établissements bancaires, des business angels et des capital-risqueurs partenaires.

Pour les investisseurs privés, le ticket d’entrée se monte à 10 000 francs. En amont, Investiere fournit également des services de coaching, en apprenant aux entrepreneurs comment présenter leur société sous son meilleur jour.

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«Investiere a été lancée en 2010 pour bâtir un pont dans le domaine du financement d’entreprise et permettre aux start-up de développer leur capital, note Julien Pache, directeur opérationnel de la société. A cette époque, l’investissement dans les entreprises à fort potentiel était inaccessible aux investisseurs privés. Si, depuis, l’investissement s’est largement démocratisé, nous continuons à combler le fossé entre le premier cercle d’investisseurs, issus du cercle familial et des connaissances, et les capital-risqueurs, lesquels entrent plus tard dans la vie des sociétés, lors de la phase d’expansion.» Jusqu’ici, Investiere a procédé à quelque 33 tours de table, au cours desquels les investisseurs privés ont apporté un peu plus de 13 millions de francs.

Quel est le profil des entreprises candidates? Des sociétés dont le modèle d’affaires repose sur la valorisation d’une innovation technologique et qui ont besoin, pour assurer leur développement, d’un sérieux coup de pouce pécuniaire. C’est le cas de DomoSafety, une société lausannoise commercialisant un service d’alerte via tablettes et smartphones permettant le maintien à domicile de personnes fragiles ou à mobilité réduite.

«Nous avons collaboré avec Investiere dès nos débuts en 2012. A cette époque, nous avions mis au point un prototype fonctionnel et avions besoin de financement pour lancer nos premiers cas pilotes avec l’Etat de Vaud», se souvient Guillaume DuPasquier, président et cofondateur de la société.

C’est également à un moment stratégique de son essor que la fribourgeoise Dahu Sports Company s’est tournée vers le financement participatif. Alors hébergé à l’incubateur Fri Up, c’est par le biais de son coach que Nicolas Frey s’est adressé à Investiere pour réussir la commercialisation de sa chaussure de ski révolutionnaire, composée d’une botte et d’une coque extérieure amovible.

«Nous avons rencontré les gens d’Investiere et enclenché le mécanisme prévu: mise en place d’une stratégie de réseau, élaboration d’un pack décisionnaire, constitution du pool d’investisseurs… C’est un très long processus. L’étape de la mise en correspondance avec les futurs actionnaires est longue et, je dois le dire, assez pénible car les investisseurs privés ont des exigences et défendent des intérêts très divers qu’il est difficile de contenter de la même façon. Et il faut autant d’énergie et de temps pour rassurer et répondre aux questions d’un actionnaire qui apporte une mise de fonds de 10 000 francs que pour un investisseur qui met cent fois plus dans la balance», relève le fondateur et CEO de Dahu.

Les entrepreneurs vivent cette expérience à leur manière, même si le temps semble bien être la ressource indispensable pour réussir. «Il y a un grand travail de préparation à effectuer avant la levée de fonds proprement dite, explique Guillaume DuPasquier. Même si Investiere nous soutient activement à ce stade, cela prend facilement entre trois à six mois pour franchir toutes les étapes menant à la négociation sur les clauses avec notre panel d’actionnaires. La levée de fonds en elle-même est ensuite assez rapide, et peut être finalisée en quelques mois.» 

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«Investiere ne vient pas avec une solution clés en main, rétorque Nicolas Frey. Lorsque nous devions signer les accords contractuels avec nos actionnaires, notre avocat a passé beaucoup de temps à relire et élaborer les documents et lever tous les obstacles.»

En vérité, peu de start-up ayant recouru à ce type de services sont prêtes à dévoiler le dessous des cartes. Comme dans les salons feutrés des capital-risqueurs et des banques d’investissement, le détail des transactions, la part du capital-actions que les sociétés doivent ouvrir, voire même le nombre d’actionnaires captés, sont placés sous le sceau du secret.

«Etant donné que nos investisseurs privés ne sont pas dévoilés publiquement et au vu des accords contractuels que nous avons passés avec eux, nous ne pouvons fournir aucun témoignage à ce sujet», avance ainsi Arik Zucker, directeur exécutif de Qvanteq, un des clients historiques d’Investiere. 

Pas de garantie de succès

Le chemin du Graal est pavé d’obstacles et le crowdfunding ne promet aucune garantie de succès durable, ni pour les start-up ni pour les investisseurs. L’exemple de deux sociétés qui ont recouru aux services d’Investiere est éclairant. Spin-off de l’EPFL installée à Neuchâtel, StereoTools, une société prometteuse percluse de prix et de distinctions, n’a pas réussi à lever les 400 000 francs qu’elle espérait. Depuis, l’entreprise a fait faillite. Quant à la genevoise SalsaDev – rebaptisée Searchbox depuis – elle a eu beau réussir à lever plus de 1 million de francs grâce à Investiere en 2010, elle a décidé sa liquidation en décembre dernier.

Si le financement participatif a investi de manière durable le domaine du «private equity», il est loin d’être une panacée. «Si c’était à refaire, je viserais tout de suite plus grand. Soit en cherchant la totalité des fonds dont nous avions besoin pour aller jusqu’au seuil de rentabilité auprès d’organismes de financement ou de family offices spécialisés, soit en misant sur une plateforme à plus grande audience, type Kickstarter, pour assurer les précommandes de notre produit, au lieu de lever simplement des fonds. La Suisse, c’est un tout petit bassin de 8 millions d’habitants. Et sur ce bassin déjà réduit, une toute petite partie de la population est intéressée naturellement et a les moyens d’investir dans des sociétés. Investiere, c’est bien pour lever un capital de départ, mais cela ne suffit pas pour assurer la croissance à l’international», remarque Nicolas Frey. 

Dahu planche actuellement sur un tour de table de 3 millions de francs, en se tournant cette fois vers des capital-risqueurs européens tout en continuant de prospecter auprès des capital-risqueurs helvétiques.

Du côté de DomoSafety, Guillaume DuPasquier estime que lui et son équipe n’auraient «pas eu le choix de faire différemment»: «Nous n’aurions pas pu recourir à des solutions comme Kickstarter car nos produits et services devaient encore évoluer.» Le dirigeant indique que DomoSafety collabore toujours avec Investiere pour une prochaine levée de fonds tout en analysant d’autres sources de crowdfunding pour financer de nouvelles fonctionnalités de son produit.

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