Bilan

Le cocktail explosif de l’affaire Bouvier

De nouveaux éléments confirment l’opacité du système de vente de tableaux, mis en place par le milliardaire Yves Bouvier, premier locataire des Ports Francs à Genève.

Yves Bouvier (photo) aurait dans son cercle de proches un personnage au passé peu clair nommé Jean-Marc Peretti.

Depuis quelques jours, le nom de Jean-Marc Peretti apparaît dans les médias en raison de ses implications potentielles dans l’affaire Bouvier, du nom du Genevois premier locataire des Ports Francs, que l’homme d’affaire russe Dmitry Rybolovlev accuse d’escroquerie en lien avec des œuvres d’arts. Jean-Marc Peretti est soupçonné d’avoir été l’un des complices d’Yves Bouvier.

Souvent décrit comme « avocat d’affaires », alors qu’il n’en est pas un, Jean-Marc Peretti serait plutôt considéré comme un marchand d’art. Il aurait été présenté plusieurs fois comme un intermédiaire, qui a recherché et acheté certaines œuvres. Il semble qu’Yves Bouvier l’utilisait comme prête-nom pour certaines transactions d’art qu’il effectuait, ce qui lui permettait d’agir plus discrètement.

Grand banditisme

En juin 2008, le nom de Jean-Marc Peretti réapparait dans les fameux cercles de jeux parisiens. Les Renseignements Généraux de l’époque, ainsi que l’Office central de la répression de la grande délinquance financière se sont intéressés aux parties clandestines, où l’on prêtait « un peu trop facilement » de l’argent. Responsable de la gestion du Cercle de l’industrie et du commerce, à quelques pas de la place de l’Opéra à Paris, il est mis en examen avec son frère, Sébastien Szwarc, et Samy Souied pour blanchiment et exercice illégal de la profession de banquier en bande organisée. Ils seront tous remis en liberté sans contrôle judiciaire, pour vice de forme. Une instruction qui est qualifiée de « gruyère » dans un article du Journal du Dimanche, tant l’enquête est entachée d’irrégularités. Samy Souied est assassiné deux ans plus tard, et M. Peretti sera longuement auditionné en qualité de témoin. Il sera relâché, sans être inquiété.

Reconversion dans le marché de l’art

Comment Jean-Marc Peretti et Yves Bouvier se sont-ils connus? Difficile de connaître avec exactitude les circonstances et la date de leur première rencontre, mais officiellement M. Peretti habitait sur Paris peu avant son installation en Suisse. Selon nos sources, Jean-Marc Peretti aurait affirmé venir en Suisse autour de 2006-2007 sur invitation d’Yves Bouvier. Ce dernier lui aurait proposé de s’associer en affaire dans le domaine des arts.

Il fonde en novembre 2008 Nelombos, une galerie d’art installée dans les Ports Francs, propriétés d’Yves Bouvier à Genève. En 2010, M. Peretti fait une apparition remarquée au Pavilion of Art and Design (PAD) de Londres, un événement incontournable pour tous les amateurs et collectionneurs d’art. L’Espace Nelombos expose entre autres 15 œuvres de Picasso, estimées entre 200’000 et 6 millions de dollars. Il est épaulé notamment par Olivier Thomas, un marchand d’art parisien et ami. Jean-Marc Peretti se construit gentiment un nom dans le milieu, il est notamment remercié pour « ses informations ou prêts d’œuvres » dans la brochure d'une exposition dédiée Magritte en 2013.

Galaxie d’amitiés

Une amitié entre Yves Bouvier, Jean-Marc Peretti et Olivier Thomas se scellera par le Luxembourg Freeport, construit entre 2012 et 2014. Le Genevois a fait appel à ses deux amis marchands d’art pour trouver le financement prévu entre 53 et 55 millions d’euros selon le quotidien luxembourgeois Wort daté de janvier 2008, en partie sous forme de prêts.

Pas encore interpellé par la police à ce jour, Jean-Marc Peretti est l’objet d’une demande d’entraide faite par la Suisse, qui est en cours. « Yves Bouvier cherche à banaliser ses actes, mais ses liens avec Peretti et avec les cercles du banditisme corse renforcent la piste pénale dans cette affaire », déclare notre source. Selon un extrait du juge d’instruction de Monaco, Yves Bouvier et Jean-Marc Peretti auraient séjourné au Monte Carlo Bay en juillet 2013. L’un occupait la chambre 1001, l’autre la 1003.

Quant à ses liens avec l’autre complice supposée d’Yves Bouvier, Tania Rappo, il semble que Jean-Marc Peretti était régulièrement mécontent de la répartition des bénéfices et trouvait que Tania Rappo s'octroyait la part du lion. Tania Rappo a été inculpée de blanchiment il y a quelques semaines dans l’affaire Bouvier. Elle était la marraine de la fille cadette de Dmitry et Elena Rybolovlev. Elle se portait garante des transactions d’Yves Bouvier et a reçu autour d’une centaine de millions d’euros de ce dernier. D’origine suisso-bulgare, elle était russophone et Yves Bouvier l’employait pour organiser notamment des foires d’art à Moscou. Selon nos informations, elle était parvenue à créer un haut degré de confiance auprès des Rybolovlev. Un niveau tel que les vérifications qui devaient être faites à chaque acquisition d’œuvres pour le compte de la famille n’auraient pas été réalisées.

Plusieurs affaires qui se suivent

Selon notre source, les structures employées par Yves Bouvier cachaient l’identité des propriétaires des œuvres, si bien qu’il était difficile de savoir à quel prix celles-ci avaient été vendues. Les sociétés offshore utilisées par Yves Bouvier permettraient de dissimuler la provenance des œuvres en gonflant les prix au passage. L’œuvre sous-estimée à la vente, passerait par des société offshore, puis serait revendue à un prix nettement plus élevé. Pas d’assurances, ni de transports car les objets étaient entreposés aux Ports Francs. Parfois, les contrôles aux Ports Francs étaient évités grâce à des contrats entre sociétés offshore. 

La répartition des rôles semble avoir été que Jean-Marc Peretti apparaissait et prêtait son nom, Yves Bouvier avait les entrepôts et la logistique, et était connu et respecté dans les milieux de l’art. Mme Rappo, elle, qui était en contact étroit avec la famille Rybolovlev, leur insufflait toute la confiance nécessaire dans Bouvier afin d’endormir leur suspicion.

Son nom est aussi ressorti dans une autre affaire de vente de tableau, mais cette fois ci à New York.

La famille Shefner porte plainte en 2009 contre la galerie d’art parisienne Cazeau-Béraudière concernant une œuvre de Chaïm Soutine. Les Shefner accusent la galerie ainsi que deux experts d’avoir sciemment acheté la peinture à un prix inférieur à la normale, pour la revendre ensuite au double à la National Gallery of Art de Washington. Selon les documents judiciaires, les deux experts ont convaincu les Shefner que « le marché des œuvres de Soutine est en déclin ». Ils auraient empoché les commissions perçues lors de la revente au musée. Yves Bouvier se retrouve accusé quelques temps après dans la même affaire. Il se serait annoncé comme propriétaire d’un tableau de Kooning, pour éviter à la galerie Cazeau-Béraudière ne le cède en guise de dédommagement au couple Shefner.

Des galeries et consortiums qui commencent à livrer leurs dénominateurs communs, des informations disponibles notamment sur Moneyhouse. Tony Reynard, chairman du Freeport de Singapour propriété d’Yves Bouvier, est également membre de la galerie Nelombos de Jean-Marc Peretti, mais aussi dispose d’une signature individuelle à la galerie Jacques de la Béraudière à Genève, une galerie consœur à celle new yorkaise, ouverte en 2008.

Dernier point, et non des moindres : les faux tableaux de Beltracchi, dont celui de "La Forêt" de Max Ernst vendu pour près de 7 millions de dollars. Un article du Spiegel (13 juin 2011) et un autre de Die Zeit (24 avril 2013) soulignent que ce faux tableau a été transporté à plusieurs reprises par Natural Le Coultre, dont le propriétaire probable à l'époque était Yves Bouvier. Ils mettent surtout en lumière Diva Fine Art SA, la société broker derrière la vente du faux tableau. Qui par coincidence sur la facture, possède la même adrese que le siège de Natural Le Coultre, souligne le journal Der Spiegel

« Dans cette affaire, résume notre source, beaucoup de galeries sont impliquées, et en bout de chaîne, on trouve Bouvier ».

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Un gel exceptionnel des biens à Singapour et HongKong

Singapour a réalisé un pas décisif le jeudi 12 mars. Tous les actifs de Mme Rappo et de M. Bouvier détenus en leur nom ou au nom des tiers mais contrôlés par leur soin sont bloqués. Et ce, indépendamment du lieu où ces biens se trouvent, partout dans le monde. Pour Maître Tetiana Bersheda, l’avocate de M. Rybolovlev : «Je félicite mes confrères de Wong Partnership, à Singapour. Dorénavant, tout tiers qui, en connaissance de cause, favorise ou permet le non-respect de cette ordonnance se rend coupable de l’insoumission à une décision de Justice, infraction passible d’une amende et même de l’emprisonnement selon le droit de Singapour. L’ordonnance de saisie est accompagnée par une ordonnance de reddition de comptes dont l’étendue est très large».

Le but d’une ordonnance de reddition est de renseigner les sociétés plaignantes sur toute la galaxie de Bouvier, y compris ses actifs et ses structures, et de retracer tous les investissements faits avec les marges illégalement retenues par Bouvier sur les ventes aux structures de la famille Rybolovlev.

Une décision similaire a été rendue immédiatement après à HongKong mais ses effets sont limités au territoire de ce pays. Maître Bersheda s’attend à ce que des mesures similaires soient prises prochainement dans d’autres juridictions.

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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