Bilan

Le secteur financier sommé d'agir pour préserver la biodiversité

Et si la crise climatique n'était pas le seul danger environnemental grave qui menace l'économie? Alors que la planète vit actuellement une extinction de masse des espèces animale et végétale sans précédent, le WWF et PwC ont présenté hier à Davos une étude mettant en lumière l'irremplaçable apport des éléments naturels à l'économie, et l'importance pour le secteur financier de prendre en compte cette dimension.

La perte de biodiversité porte en elle les germes d'un cataclysme majeur pour l'humanité.

Crédits: AFP

La crise climatique cache-t-elle aux yeux du grand public, mais aussi des investisseurs et des entreprises, un danger tout aussi grave qui menace l'humanité et la planète? Chaque semaine, des dizaines d'espèces végétales et animales disparaissent à jamais de la surface de la Terre. Loin d'être anecdotique, cette réduction de la diversité du vivant s'apparente à une catastrophe pour les humains et leur économie.

Dans le secteur pharma, 70% des traitements contre le cancer ont pour origine un élément naturel, de même que 118 des 150 médicaments les plus prescrits aux Etats-Unis (antidépresseurs, antibiotiques, antiagrégants,...). Dans le secteur agro-alimentaire, 84% des 264 cultures les plus répandues en Europe sont pollinisées par des animaux et notamment des abeilles. Au niveau mondial, 90% de l'alimentation planétaire dépend de 100 cultures, et parmi celles-ci 71 sont pollinisées par des abeilles ou d'autres insectes pollinisateurs.

Dans le secteur forestier, qui emploie plus de 13,2 millions de personnes à travers le monde, le rôle des diverses espaces animales et végétales est immense: forêts servant de protection contre les avalanches en montagne ou mangroves protégeant les côtes de l'érosion ou des tsunamis et tempêtes, rétention de l'humidité et lutte contre la désertification dans le Sahel ou les régions périphériques des déserts, sans oublier la capture de CO2. Sur ce point, une étude menée en 2019 par l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ) assurait que 900 millions d'hectares de forêts supplémentaires sur la planète permettraient de capturer 205 milliards de tonnes de carbone une fois matures.

Biodiversité et climat sont intimement liés

«Il y a quelques années, changement climatique et biodiversité étaient vus comme une lubie de riches. Aujourd’hui, nous voyons que deux fois la superficie de la Belgique est partie en fumée en Australie en quelques semaines. Et c’est sans parler des impacts de ces feux sur la biodiversité, faune et flore», constate Thomas Vellacott, CEO du WWF Suisse.

Et de poursuivre sa démonstration: «Quand on parle de biodiversité, il y a évidemment les grands animaux emblématiques, souvent des mammifères, mais aussi les insectes dont on ne remarque pas la disparition. Et la diversité génétique s’évapore au fil des années. Il y a toujours eu des espèces qui disparaissaient… mais à un rythme largement inférieur à celui que nous vivons aujourd’hui. On ne peut pas s’attaquer au changement climatique sans rien faire contre la perte de biodiversité, ce sont deux faces de la même pièce», assure-t-il.

Et pour appuyer le lien entre les deux phénomènes, il déroule les prévisions des chercheurs: «On parle aujourd’hui de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C et on voit ça comme une grande ambition, mais c’est une catastrophe. Avec 1,5°C de plus, 6% des insectes, 4% des vertébrés et 8% des végétaux risquent de disparaître en raison des tensions que rencontreront leurs milieux naturels, 70 à 90% des récifs de coraux vont décliner voire mourir».

Un appel aux banques centrales et régulateurs

A l'appui de son discours, il présente l'étude Nature is too big to fail, menée par le WWF et PwC sur les dangers pour l'économie d'une chute de la biodiversité. Et le CEO de PwC Suisse, Andreas Staubli, abonde dans son sens: «Il est extrêmement dangereux pour le secteur financier de ne pas tenir compte de la perte de biodiversité, car tous les secteurs économiques dans lesquels il investit, qu’il finance ou qu’il assure, dépendent de la biodiversité. Pour prévenir toute instabilité financière, nous demandons aux banques centrales et aux autorités de réglementation d’évaluer plus précisément les risques financiers liés à la dégradation de l’environnement et de prendre les mesures qui s’imposent».

Certaines banques centrales commencent à prendre la mesure du danger. A l'image de la banque centrale des Pays-Bas. Irene Heemskerk, Senior Policy Advisor Climate Risks and Sustainability, pour la National Bank of the Netherlands, explique que l'institution a intégré ces éléments dans sa stratégie: «A côté du climat, la perte de biodiversité porte en soi des dangers pour le secteur financier. Nous voulons un système financier sain, qui tienne compte correctement des risques et fasse ce qu’il faut pour en minorer l’impact». Et à ses contradicteurs qui pointaient jusqu'à présent le manque de données pour mesurer la perte de biodiversité son impact pour l'économie ou l'intérêt pour les acteurs financiers de prendre en compte ce phénomène, elle salue la publication de l'étude WWF/PwC: «Ce type de rapport est exactement ce dont nous avons besoin. Il nous manquait des données, il nous manquait une vue d’ensemble des implications, mais nous devons avancer très vite dans cette direction. Je dis aux acteurs du secteur financier de ne pas attendre que les banques centrales aient tout défini, mais d’avancer dans la bonne direction afin d’être prêtes aux changements».

Quatre risques majeurs et des préconisations

Dans l'étude WWF/PwC, quatre grands risques financiers liés à la biodiversité sont définis: les risques matériels, les risques de transition, les risques de litiges et les risques systémiques. C'est pour se prémunir contre ces risques que les acteurs du secteur financier doivent agir sans tarder. Sur la base des conclusions du rapport et de l'ensemble des connaissances scientifiques actuelles dans le domaine, des préconisations sont émises en direction des autorités de réglementation financière et des banques centrales, des acteurs du marché financier et des États et organisations internationales. Gestion proactive des risques liés à la biodiversité, création d'un groupe de travail international sur la question pouvant diffuser des informations standardisées, intégration de critères liés à la biodiversité dans les stress-tests des organismes financiers et publication de l'exposition de celles-ci à ces risques, mobilisation (y compris financière) de l'ensemble des acteurs des marchés financiers pour combler le déficit de financement pour la conservation et la restauration de la biodiversité estimé à 500 milliards de dollars par an au moins.

Un appel qui devrait résonner dans le secteur d'ici à l'automne prochain: l'ONU organise le premier sommet mondial sur la biodiversité à Kunming du 5 au 10 octobre prochains. Pour Simonetta Sommaruga, cette initiative arrive tard mais elle est la bienvenue: «Ce défi de la biodiversité n’a pas encore reçu l’attention qu’il mérite. Mais ça va changer cette année avec le sommet de Kunming. La biodiversité est un danger pour l’économie au même titre que le réchauffement climatique. Sans insectes, plus de pollinisation et donc plus de fruits ou de légumes. On ne les compte pas dans le PIB. Nous devrions mieux mesurer leur importance dans notre système. Nous devrions reconnaître notre dépendance vis-à-vis de la nature. Nous avons besoin des initiatives du secteur privé pour pousser de l’avant en vue du sommet».

A ceux qui objectent que certains contradicteurs vont freiner la mobilisation d'ici là, avec les Etats-Unis de Donald Trump au premier rang, Thomas Vellacott rétorque qu'«il y a certes des forces contraires au niveau fédéral américain, mais au niveau des états et des villes, nous voyons un vaste mouvement avec une prise de conscience et des actions. La dichotomie entre économie et écologie est de moins en moins valable et défendable aujourd’hui. Et même aux Etats-Unis, de nombreux responsables l'ont compris». Et Andreas Staubli d'abonder dans ce sens: «Face aux freins, il y a une nouvelle génération qui arrive et qui fait entendre sa voix. Elle met une pression sur les acteurs financiers pour qu’ils changent les bénéficiaires des investissements. Et parmi les acteurs du secteur, ceux qui traîneront les pieds seront pénalisés par cette génération», avertit-il.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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