Bilan

Le négoce souffre de la rareté du crédit

Un secteur clé pour Genève peine à se financer: les petits et moyens négociants de matières premières. Les principales banques se retirent du trade finance et l’emploi se rétracte.

Producteur de cacao en Côte d’Ivoire.

Crédits: Sia Kambou/AFP

Entre août et septembre, BNP Paribas, ABN Amro, ou encore Rabobank se sont tour à tour retirés du financement des négociants de matières premières, ou ont réduit nettement leur activité. Est-ce la fin d’une ère? BNP Paribas avait été pionnière mondiale du «trade finance» depuis Genève. De même, les deux banques néerlandaises étaient leaders historiques du secteur. Les autres, ING, Société Générale, Crédit Agricole ou Natixis, restent engagées dans l’activité, mais révisent leur portefeuille et se font plus sélectives dans les financements.

En cause: le frein brutal au commerce mondial causé par le Covid-19, et dans son sillage, les scandales et faillites qui ont défrayé la chronique cet été. A l’instar du négociant pétrolier singapourien Hin Leong, qui avait dissimulé 4 milliards de dettes auprès de 23 banques, dont certaines actives à Genève (HSBC, ABN Amro et Société Générale). Ou d’un autre négociant singapourien, ZenRock, soupçonné de fraude par la genevoise Banque de Commerce et de Placement (BCP). Cette véritable explosion de bulle asiatique du financement du pétrole a refroidi les banques.

Hausse des taux d’intérêt

«Nous regrettons qu’elles se retirent du financement du négoce, déclare Florence Schurch, secrétaire générale de l’Association suisse de trading et de shipping (STSA). Tout le monde a besoin des matières premières.» Elle observe que de nouveaux prêteurs entrent sur le marché, comme les hedge funds ou les fonds créés par des consortiums de banques.

Seul problème, les taux d’intérêt sur ces prêts ont pris l’ascenseur. Or, le crédit est au cœur des opérations du négoce. «On observe que les banques deviennent de plus en plus des sociétés de services qui n’utilisent plus leurs capitaux propres, mais ceux de fonds d’investissement, qui font beaucoup de trade finance», explique Yves Leyss, codirigeant de la société de Massoel Shipping à Genève. Les conditions de crédit se durcissent, mais la tendance avait commencé bien avant 2020, constate ce vétéran du secteur du trading et du shipping: il y a dix à quinze ans, les banques prêtaient en fonction de la cargaison; si celle-ci était déjà vendue, très peu de fonds propres étaient requis du négociant, qui pouvait gager son cargo. «Aux débuts du négoce, quelques centaines de milliers de francs de marge étaient suffisantes pour obtenir des lignes de crédit, alors qu’aujourd’hui le négociant doit contribuer à hauteur de 10 à 20% de fonds propres pour chaque transaction», note Yves Leyss. Désormais, «l’octroi des lignes de crédit privilégie les gros négociants aux vastes bilans, qui ont 20 millions de fonds propres. Pour les petits et moyens acteurs, le financement se complique: le marché actuel favorise les acteurs de niche, ou les très gros joueurs, mais l’entre-deux, cela n’existe pratiquement plus.»

Un cadre d’une petite société de trading genevoise s’inquiète: «Si les banques se retirent ou augmentent leurs conditions de crédit, elles vont disqualifier une partie des petites et moyennes entreprises de négoce de la place lémanique, qui en forment le tissu, et cela pourrait avoir un effet systémique.» Il témoigne: «Actuellement, nous consacrons une grande partie de notre journée à essayer d’obtenir des lignes de crédit chez différentes banques, mais elles sont réticentes et ont peu d’appétit pour onboarder de nouveaux clients dans ce secteur. Même nous, qui sommes bien capitalisés et avons un bon dossier, peinons à obtenir des fonds. D’autres au bilan moins solide seront en grande difficulté ces prochains temps.» Nombre d’acteurs à Genève actifs dans le trading de cacao, café, coton estiment avoir des risques moins élevés que les gros traders en pétrole ou en engrais. Les petits négociants veulent restaurer l’image du secteur. «Le trading de matières premières est un grand mot qui fait peur; on l’associe aux grands négociants de pétrole, mais il existe de nombreuses petites sociétés qui vont sourcer de simples matières premières, les transportent et les livrent à des industriels: ce sont des fournisseurs, non des traders, ils n’ont pas de positions spéculatives, car ils font du physique.»

Des emplois en moins

Florence Schurch, de l’Association suisse de trading et de shipping (STSA). (Crédits: Dr)

Face à la cherté du crédit des fonds d’investissement et autres hedge funds, seuls les gros ont les moyens de payer. Trafigura et Mercuria, deux des cinq plus gros négociants de pétrole du monde, basés à Genève, ont même volontairement proposé de payer une «prime Covid-19» aux banques, majorant leurs taux d’intérêt, selon Bloomberg.

Ces tendances affectent l’emploi dans le secteur. Selon la STSA, le secteur du négoce de matières premières représente 7500 emplois à Genève et 35 000 en Suisse. Au pic de 2010 à 2012, on a parlé de 9000 emplois dans l’arc lémanique. Mais ces chiffres sont datés, et il manque une comparaison historique fiable. Aujourd’hui, ni la STSA, ni la Fondation Genève Place Financière, ni l’Office cantonal de la statistique de Genève ne disposent de chiffres précis et actuels pour ce secteur peu généreux en informations. L’Office fédéral de la statistique s’attelle en ce moment à une nouvelle recension des emplois dans le secteur.

«En règle générale, il n’y a plus d’entreprises qui viennent s’installer à Genève», d’après une chasseuse de têtes qui s’est retirée du domaine. Sans compter les suppressions de postes liés au trade finance (120 annoncés chez BNP Paribas). Les multinationales du négoce ont eu tendance, ces dernières années, à répartir leurs effectifs entre la Suisse, Singapour et Dubaï pour diversifier leurs risques au niveau fiscal et juridique.

«Le financement est la clé pour soutenir ces activités, estime Florence Schurch. Les entreprises sont à Genève, car elles ont des créanciers qui financent les opérations sur place dans un périmètre assez petit. Le cluster est né de cela.» Le négoce représente 10% du PIB genevois depuis 2010. Mais ce pourcentage, lui aussi, devra probablement être revu à la baisse.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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