Bilan

Le Japon, ce modèle de gouvernance

Cinq ans après l’adoption du code de gouvernance, un changement de culture d’entreprise a opéré. Les investisseurs ont un rôle à jouer en privilégiant les meilleurs élèves.

Des membres indépendants siègent désormais au conseil d’administration des plus grandes sociétés nippones.

Crédits: Kokouu / Getty images

Pays de traditions, le Japon est aussi un pays de réformes et de constantes transformations, ayant fait preuve d’une impressionnante capacité d’adaptation tout au long de son histoire. Souvent poussé par la nécessité, parfois du fait de son insularité, il reconnaît aujourd’hui que la croissance de ses voisins lui impose de maintenir un haut degré de compétitivité au sein de son secteur privé. A cette exigence de relever son niveau de jeu, il faut associer un besoin interne, celui des grands fonds de pension nippons, qui, privés de rendement dans un contexte de taux historiquement bas sur les obligations d’Etat, sont amenés à investir dans les actions. Face à l’urgence, le gouvernement a pris la décision en 2015 d’introduire un nouveau code de gouvernance d’entreprise. Longtemps raillées par les investisseurs étrangers, les sociétés japonaises offraient jusqu’alors peu de dividendes et des rendements des capitaux propres bien en deçà de ceux versés par leurs concurrentes européennes et américaines. Pour un certain nombre de sociétés, la situation a fondamentalement changé dès 2015, ce qui devrait remettre en question nos préjugés sur la gouvernance d’entreprise au Japon.

Car c’est bien à un changement de culture d’entreprise que nous assistons. Des membres indépendants siègent désormais au conseil d’administration des plus grandes sociétés nippones. Certes, il peut parfois s’agir de personnes sans compétences réelles et choisies à des fins purement cosmétiques, mais ces quelques fantoches ne doivent pas cacher la forêt de ceux qui, forts de leur expérience, entrent au conseil avec la conviction que leur voix aura un impact. En effet, ces membres indépendants sont à l’origine d’une nouvelle dynamique au sein des comités qui décident des rémunérations ou de la meilleure manière de motiver les collaborateurs, mais aussi de l’efficience du recrutement, voire de l’audit interne. En 2020, plus des deux tiers des grands groupes ont mis en place des modèles de rémunération à base d’actions et autres stock-options.

Dans les comités qui gouvernent la marche de l’entreprise s’activent même des membres indépendants qui ont le pouvoir ou l’audace de s’opposer à des décisions de gestion susceptibles d’aller à l’encontre des intérêts des actionnaires minoritaires. Ces derniers étaient jusqu’à présent trop souvent ignorés, et ils le sont encore dans les conglomérats dont les intérêts croisés et les liens forts avec le gouvernement empêchent toute réforme. Les entreprises aux participations croisées sont cependant moins nombreuses qu’autrefois, et cette tendance témoigne de l’importance accordée aux nouvelles exigences de gouvernance. Aujourd’hui, elles ne représentent plus qu’un tiers des sociétés cotées en bourse.

Respect des critères ESG

Dans un marché où les progrès en matière de gouvernance ne font pas encore l’unanimité, il est judicieux pour l’investisseur d’opérer des choix tranchés entre, d’un côté, des entrepreneurs proactifs, comme SG Holdings, parmi les premiers de classe, des sociétés qui réagissent parce qu’elles ont senti le vent tourner et, de l’autre, des entrepreneurs, comme Sharp, qui, volontairement ou non, restent paresseux et semblent ne pas être concernés par cette réforme.

Le virage amorcé en 2015 vient s’inscrire dans un contexte global où les investisseurs privés et institutionnels sont toujours plus nombreux à élire sciemment des entreprises respectueuses de l’environnement et de la société, et dont la gouvernance est nivelée par le haut. Parce que les entrepreneurs ont encore du chemin à faire en matière de respect des critères ESG (Environnement, Société, Gouvernance), il incombe à l’investisseur de s’associer au législateur pour aboutir à des avancées concrètes. Cinq ans après l’adoption du code de gouvernance, le Japon opère sa mue et offre aux investisseurs un nouveau visage, celui d’une vitalité retrouvée et d’une plus grande maturité.

* Senior Investment Specialist, Union Bancaire Privée (UBP)

Le Berre Cedric
Cédric Le Berre

Analyste fonds senior et spécialiste en investissement

Lui écrire

Cédric Le Berre a rejoint l’UBP en 2013 en tant que spécialiste en investissement et analyste fonds. Il couvre principalement la sélection des gérants et la recherche en actions pour les marchés américain, émergent et japonais. Précédemment, Cédric Le Berre a travaillé chez Lloyds International Private Banking, spécialisé dans la sélection de fonds et la gestion de portefeuille, couvrant les marchés émergents et le Japon. Auparavant, il avait été, durant cinq ans, analyste sur les marchés émergents au sein de Lombard Odier & Cie.

Cédric Le Berre est titulaire d’un diplôme (MA) de Philosophie et de Chinois de l’Université de Genève, ainsi que d’un MBA de HEC-Genève (Hautes Etudes Commerciales de l’Université de Genève).

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