Bilan

«Le début de mutualisation de la dette européenne est un signal fort»

Alors que la Banque centrale européenne ouvre ce jeudi 4 juin le bal des réunions de banques centrales du mois de juin, tour d'horizon des enjeux pour les politiques monétaires des grands ensembles économiques dans le monde et de la situation de la Suisse avec Valentin Bissat, économiste senior chez Mirabaud Asset Management.

Les décisions en matière de politiques monétaires des banques centrales seront scrutées de très près par les observateurs alors que le monde est frappé par la crise consécutive à la pandémie de coronavirus.

Crédits: AFP

Alors que l’ensemble des banques centrales vont se réunir dans les deux premières semaines de juin, leurs décisions sont attendues avec impatience. La crise du Covid-19 est en passe d’être surmontée sur le plan sanitaire (en Asie et en Europe au moins, tandis que l’Amérique du Nord et l’Amérique latine souffrent encore), mais ses conséquences économiques vont forcément influencer les décideurs des banques centrales. Tour d’horizon des enjeux avec Valentin Bissat, économiste senior chez Mirabaud Asset Management.

La Banque centrale européenne sera la première à se réunir ce jeudi 4 juin. Que peut-on attendre de la BCE, avec les disparités observées pendant la crise entre le Nord et le Sud de l’Europe?

Valentin Bissat. (DR)
Valentin Bissat. (DR)

Valentin Bissat: Les chiffres sont certes un peu meilleurs au Nord qu’au Sud quand on observe l’impact de cette crise, mais cela reste très négatif dans l’ensemble de l’Europe. Il faut garder à l’esprit que l’Allemagne est proche de la récession depuis la mi-2019, en raison des problèmes de son secteur manufacturier qui pâtit de la guerre commerciale entre Chine et USA et du ralentissement du secteur automobile. La France pour sa part, notamment du fait d’un confinement plus strict, avec son secteur des services traditionnellement très fort, a été plus durement touchée depuis mars. L’objectif de la BCE est de maintenir des taux d’intérêt bas et de contenir les écarts de taux pour les pays périphériques, afin de relancer la croissance par la dette sans accroître les disparités entre les différents pays de la zone euro. On peut donc s’attendre à ce que la BCE augmente son programme de rachat d’actifs de 500 milliards et le prolonge jusqu’au 3e trimestre 2021.

Que penser de l’annonce voici quelques semaines d’une politique européenne commune avec une dette mutualisée?

Le début de mutualisation de la dette, annoncée par Angela Merkel et Emmanuel Macron, est un signal fort. Même si l’Allemagne a toujours été minorisée au sein de la BCE concernant les programmes d’achat d’actifs, elle avait jusqu’alors tenu bon concernant le volet fiscal. Cela fait quelques années, depuis la présidence de Mario Draghi, que l’on parle de la nécessité de synchroniser les politiques monétaires et budgétaires au sein de la zone euro. En effet, la BCE peut maintenir des conditions financières avantageuses mais n’a pas les outils pour relancer la croissance et l’investissement à long terme. Dans l’environnement actuel, une relance fiscale d’importance est cruciale. Concernant le programme de rachats d’actifs, la justice allemande par la voix de la cour constitutionnelle de Karlsruhe ne s’est prononcée que sur le premier volet et pas sur le dernier né des programmes. La cour constitutionnelle ne s’est pas encore positionnée sur ce «PEPP» et il ne rentre pas en compte dans le jugement qui a été prononcé. Cela explique le fait que les marchés financiers ne doutent pas de la mise en oeuvre de ce programme de rachat d’actifs.

Au milieu de l’Europe et de la zone euro, il y a la Suisse, dont la devise et la croissance sont fortement liées aux partenaires et voisins européens…

La politique monétaire de la Banque nationale suisse est simple et repose depuis plusieurs années sur deux piliers : les taux d’intérêts négatifs et les achats de devises. Depuis le début de l’année, nous en sommes à près de 100 milliards d’achats de devises par la BNS. Avec le projet de relance européen, le CHF s’est quelque peu déprécié. Nous sommes passés de 1,05 franc pour 1 euro à 1,08. Quoi que fasse la BNS, le ratio euro/franc réagit essentiellement à la situation économique en zone euro. Le plan de relance européen devrait donc alléger la pression sur la devise nationale suisse. Par ailleurs, une baisse supplémentaire des taux d’intérêt ne semble pas d’actualité.

Cette stratégie peut-elle être prolongée sur le long terme avec succès?

Même si la politique monétaire actuelle de la BNS peut être poursuivie sur de nombreux trimestres, on voit qu’elle a du mal à contrer l’appréciation du franc, une valeur refuge, dès que la situation se détériore en zone euro. La Banque nationale suisse devrait accompagner l’appréciation de la devise et se contenter d’atténuer les phases de volatilité trop importantes générées par des flux spéculatifs.

Passons de l’autre côté de l’Atlantique et parlons un peu de la Réserve fédérale américaine. En quoi a-t-elle réagi différemment en 2020 par rapport à la crise financière de 2008?

Ce qui a changé entre 2008 et aujourd’hui, notamment pour la Réserve fédérale, c’est qu’on a su très vite qu’on était en récession et qu’il faudrait intervenir massivement et rapidement pour ne pas gripper le système financier. On n’a pas eu ça lors de la grande crise financière, car les analystes pensaient d’abord que la crise allait rester confinée à certains produits financiers, puis que ça n’allait toucher que certaines banques. Cela a pris plus d’une année pour en mesurer l’impact et voir la récession survenir. Les mesures de la Fed se calquent en grande partie sur ce qui a été fait pendant la crise financière de 2008. Cela permet au secteur bancaire de pouvoir continuer à prêter au secteur privé et au marché des capitaux de continuer à fonctionner.

Entre 2008/2009 et 2020, le contexte politique a également changé avec un autre locataire de la Maison Blanche. Est-ce que cela change la donne?

La Maison Blanche a plutôt poussé la Fed à agir vite et fort afin d’éviter un crash du marché. Les impulsions allaient cette fois dans le même sens que ce que cherchait la Fed. Ceci dit, cette concordance était surtout le cas en mars et en avril. Désormais, on constate qu’il y a un peu plus de discussions politiques. Après l’unanimité Républicains-Démocrates sur les premières mesures d’aides, les nouvelles vagues de soutien à l’économie, poussées surtout par les Démocrates, font l’objet de davantage de débats au Congrès.

Et dans ce contexte de crise post-Covid, on assiste également à un regain de tensions entre Chine et Etats-Unis, avec des menaces de la part de Beijing sur la dette américaine, dont la Chine détient une part non négligeable…

La liquidation de la dette américaine par les chinois est une rengaine qui revient à intervalle régulier. A chaque fois que la Chine vend des bons du Trésor américain, on a peur pour la dette américaine. La réalité est que la Chine n’a pas beaucoup d’alternatives pour investir le produit éventuel d’une telle vente : le marché obligataire souverain américain demeure le plus liquide et le plus profond au monde. L’Europe aurait d’ailleurs tout intérêt à créer un marché homogène de dette européenne pour aider à l’internationalisation de l’euro. Par ailleurs, une hausse éventuelle des taux d’intérêt américains suite à des ventes chinoises pèserait sur la valorisation du stock restant, estimé à plus de 1000 milliards de dollars.

A propos de la Chine et des pays émergents, qu’attendre sur le plan des politiques monétaires?

Les banques centrales des pays émergents se sont lancées dans des programmes d’achat d’actifs, d’ampleur modérée, en conjonction avec des baisses de taux d’intérêt. A la différence des pays développés, ces programmes ont principalement pour but d’augmenter la liquidité sur les marchés. La récession que nous vivons actuellement crée un environnement désinflationniste ce qui offre également une marge de manœuvre supplémentaire aux pays émergents et réduit les pressions sur leurs monnaies.

Quid de la Chine en particulier?

La Chine a été est un peu moins interventionniste durant cette crise. Lors du récent congrès du Parti communiste, les dirigeants n’ont donné qu’un objectif de chômage de 6% et pas d’objectif de croissance. C’est aussi un signe que la Chine ne laissera pas la situation économique se dégrader au-delà de la situation actuelle.

Dernier point chaud du globe dans ce tour d’horizon des banques centrales avec le Japon. Qu’en est-il de la stratégie de sa banque centrale?

La banque centrale japonaise était précurseur dans les rachats d’actifs et elle continue de racheter à la fois la dette du gouvernement et des ETF actions, avec des critères d’investissement dans les sociétés concernées. Une de ses mesures principales est le contrôle de la courbe des taux d’intérêt à court et long terme. On parle de plus en plus d’une telle politique monétaire aux USA. Peut-être y viendront-ils également. Le Japon a ouvert la voie à de nombreuses stratégies et moyens d’actions en termes de politiques monétaires ces dernières années. Et ce n’est peut-être pas fini. Certains parlent pour la Fed de rachats d’actions. Cela me semble improbable à court terme. Ce n’est ni autorisé ni interdit dans ses statuts, ce qui pourrait ouvrir la voie à toutes les interprétations.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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