Bilan

Le bitcoin a-t-il sa place dans un portefeuille?

La folie spéculative passée, certains financiers étudient à nouveau l’inclusion de cryptomonnaies dans leurs portefeuilles afin de limiter leur volatilité.

Produit hautement risqué, le bitcoin a l’avantage d’être décorrélé des actifs traditionnels.

Crédits: Sorbetto/Getty images

L’année 2018 a été décevante sur les marchés, avec notamment un repli de 12% du SMI. Une étude menée sur 421 modèles présentés comme «à risque modéré» et publiée début février par Natixis montre l’incapacité sur l’année des gestionnaires de fonds dits multi-assets à atteindre leur objectif. En cause, une corrélation forte entre chaque actif et la moyenne du portefeuille – en général entre 0,8 et 0,9 sur une échelle de 0 (décorrélation totale) à 1 (corrélation totale). La chute des uns accompagnant par conséquent celle des autres.

Le constat amène depuis début 2019 certains investisseurs, y compris institutionnels, sur les cryptoactifs. De 4% de la capitalisation totale en 2018, le volume moyen d’échange quotidien du bitcoin s’établit autour de 12% en ce moment. En février, deux fonds de pension américains ont investi dans un fond de Morgan Creek de 40 millions dévolu à la technologie blockchain et mettant en avant dans sa présentation «la décorrélation des cryptoactifs avec les actifs traditionnels». 

De fait, plusieurs études sur la question arrivent à la même conclusion, notamment une analyse récente d’Audrey Charmant – ancien trader FX pour la Banque Pictet – selon laquelle les cryptomonnaies sont très fortement corrélées entre elles (au-dessus de 0,9), les marchés financiers fortement corrélés entre eux (entre 0,7 et 0,9), mais qu’en combinant les deux, les corrélations deviennent pratiquement nulles (inférieures à 0,05) - voir le tableau ci-contre.

Cette décorrélation vient cependant contredire la vision du bitcoin comme valeur refuge, comme l’explicite Audrey Charmant : «On n’identifie pas de corrélation négative avec les actions ou les obligations qui rendrait le bitcoin plus susceptible de monter quand le marché baisse et inversement. Les cryptoactifs ne peuvent donc pas être assimilés à des valeurs telles que l’or ou le franc suisse sur ce point. On cherche simplement une limitation du risque par l’inclusion d’une autre source de revenu, un actif différent comme l’art ou l’immobilier.» 

Le bitcoin, un actif comme les autres? Audrey Charmant reconnaît le caractère «hautement risqué du produit», qu’elle estime adapté «aux profils à haut patrimoine ou haut revenu». Pour rappel, la crypto devise a perdu près de 80% de sa valeur depuis le pic de fin 2017. Une considération qui ne décourage pas
Yves Choueifaty, président de la société de gestion du fonds Tobam à Paris. Cet ancien CEO de Crédit Lyonnais Asset Management a lancé fin 2017 un fonds expérimental sur le bitcoin, et sur lequel deux chercheurs travaillent à plein temps: «En finance, on n’écarte pas un actif parce qu’il est risqué, tout est une question de dosage. Un million de dollars de bitcoins restent toujours moins risqués qu’un milliard de dollars d’actions. Baisser la volatilité d’un portefeuille par l’emploi d’un actif décorrélé, c’est aussi pouvoir investir plus.» 

Le financier met en avant un rendement qui reste intéressant «si on l’observe sur une perspective plus longue, comme trois ans» et considère que la situation est désormais plus saine: «Le marché est plus liquide et plus transparent, les plateformes sont mieux régulées avec moins d’opportunités d’arbitrage et les régulateurs regardent. Autant de signes d’un marché qui progresse en efficience.»

Institutionnels encore réticents

Pour autant, les cryptoactifs peinent encore à convaincre la majorité des institutionnels, échaudés par la chute des cours en 2018. Consulté à plusieurs reprises notamment par des fonds de pension américains, le fonds «bitcoin» de Tobam n’a pas encore à ce jour signé avec un institutionnel. Consécutive à l’introduction des futures en bitcoin fin 2017, la forte correction a alimenté les hypothèses d’un marché de trop petit volume aisément manipulable par des acteurs à forte assise comme les banques. Une vue que ne partage pas Yves Choueifaty: «C’est précisément la multiplication des outils financiers, comme les futures aujourd’hui et demain peut-être un ETF, qui permet de rendre le marché plus efficient. Et d’aboutir à une situation plus saine.»

Yves Choueifaty évoque une forme de «conservatisme» de beaucoup d’investisseurs, rejoint sur ce point par Oscar Bartolomei, à la tête d’un family office à Genève et auteur d’un blog sur bilan.ch: «Il y a encore beaucoup de réticences des gérants dans la cinquantaine. De mon côté, je disais clairement non au bitcoin au deuxième semestre 2017, mais désormais il y a des signes forts d’adoption, notamment au Brésil ou au Venezuela, qui peuvent permettre d’envisager le bitcoin, à dose modérée, comme un investissement sur le long terme.»

Des progrès ont été réalisés pour proposer, soit via des banques soit via des fonds, des solutions au problème du stockage pour les investisseurs. Demeurent toutefois des doutes récurrents sur la viabilité du bitcoin dont on ne peut pas encore prédire le comportement en cas de crise financière et dont le devenir reste lié aux décisions du régulateur, en particulier américain. Une considération que tente de relativiser Yves Choueifaty: «Oui, peut-être que le bitcoin va disparaître. Mais le constat est valable pour l’ensemble des entreprises cotées, c’est d’ailleurs ce qu’a déclaré Jeff Bezos en parlant d’Amazon. Investir reste par définition un risque, l’essentiel est de savoir le doser.» 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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