Bilan

L’affaire Madoff plane encore sur la Suisse

Le liquidateur de trois fonds nourriciers a saisi la justice américaine pour obtenir des milliards auprès d’une soixantaine d’établissements financiers, dont une quinzaine de banques helvétiques.

  • Le financier new-yorkais Bernard Madoff a été condamné en 2009 à 150 ans de prison pour escroquerie.

    Crédits: Orjan F. Ellingvag/ Getty images
  • Extraits de l’une des 69 procédures de recouvrement ouvertes en 2019 à New York. Traduits non littéralement, ils indiquent (5.)...

  • ... que le fonds plaignant a remboursé la banque suisse en question à hauteur de 20 millions, (40.) qu’il estime que garder cette somme est contraire aux règles d’équité et (41.) se sent en droit de la récupérer intégralement.

En décembre 2008 éclatait l’affaire Madoff, l’écroulement de la plus grande pyramide de Ponzi de l’histoire. Plus de 26 milliards de dollars venaient de s’envoler au détriment de dizaines de banques, fonds de placement et des milliers d’investisseurs privés, en particulier en Suisse. Le financier new-yorkais, condamné en 2009 à 150 ans de prison pour avoir imaginé et mis en œuvre cette gigantesque escroquerie, coule ses vieux jours dans une prison de Caroline du Nord.

Douze ans plus tard, jour pour jour, l’affaire continue de hanter la place financière suisse. Une quinzaine de banques se voient réclamer des fortunes par l’un des liquidateurs de cette gigantesque toile d’araignée financière, Krys Global, société spécialisée dans le recouvrement basée aux îles Caïmans. Cette affaire est distincte de celles poursuivies par Irving Picard, liquidateur de la société américaine de Bernard Madoff.

Les banques suisses ne sont pas seules visées. En tout, 69 institutions financières internationales font l’objet de procédures de recouvrement ouvertes en mai 2019 par Krys Global devant la Cour fédérale des faillites du district sud de New York, selon leurs documents judiciaires. Le liquidateur caïmanais leur réclame, à elles et à leurs clients, «quelque 6 milliards de dollars plus les intérêts, dont environ 2,5 milliards plus les intérêts pour les établissements suisses», explique Kenneth Krys, son directeur général, par courriel. Le liquidateur ne livre cependant pas le détail de ses prétentions déposées auprès de chaque banque.

Plusieurs établissements suisses confirment les procédures en cours: UBS, Credit Suisse, Pictet, Lombard Odier, Mirabaud ou encore Bordier. Julius Baer et Vontobel les détaillent dans leurs rapports annuels. Mais les documents judiciaires américains citent d’autres noms contre lesquels des procédures sont pendantes: ING (Suisse), rachetée depuis lors par Julius Baer, EFG (Luxembourg), Royal Bank of Canada (Suisse), Dexia private Bank (Suisse), SCS Alliance (actuellement Compagnie Bancaire Helvétique) et Barclays Bank (Suisse). Le groupe SIX, qui exploite la Bourse suisse, figure aussi sur cette liste.

«A l’initiative des clients»

Krys Global cherche à récupérer les remboursements à des clients effectués – en trop, estime-t-il – entre 2004 et 2008 par trois fonds qui servaient à collecter de l’argent d’investisseurs intéressés par Madoff: Fairfield Sentry, Fairfield Sigma et Fairfield Lambda, tous trois basés aux îles Vierges britanniques. Ces derniers ont perdu la quasi-totalité de leurs avoirs lors de la découverte de la fraude en 2008. Ils ont donc été mis en liquidation dès 2009 et placés sous la responsabilité

du liquidateur caïmanais. C’est en 2010 que celui-ci a entamé ses procédures de recouvrement, d’abord devant les tribunaux de ce territoire britannique d’outre-mer, puis devant la justice américaine. Si le liquidateur s’adresse aux banques, c’est qu’il cherche à atteindre les clients en question, dont il ne connaît pas les identités.

Les banques visées ne se disent concernées que marginalement. L’une d’elles explique, de façon non officielle, que «les montants réclamés se rapportaient tous aux remboursements reçus en tant que banque dépositaire pour le compte de clients qui utilisaient ses services de global custody et avaient vendu des parts détenues dans des fonds relais associés à Madoff. Ces investissements ont été faits entièrement à l’initiative des clients ou de leurs conseillers, qui étaient externes à la banque. Nous n’avons jamais sélectionné ni recommandé de fonds liés à Madoff.» Chez Pictet, on se refuse là aussi à commenter une procédure juridique en cours. Mais le porte-parole Frank Renggli précise que la banque «a de tout temps rejeté toutes les allégations formulées dans la plainte et continuera de s’opposer à ces actions en justice en usant de tous les moyens légaux à sa disposition». Des explications similaires émanent de Lombard Odier, Mirabaud et Bordier. Néanmoins, il n’est pas exclu qu’elles se retournent contre leurs clients concernés si les juges américains les obligent à payer.

Quelles sommes les banques risquent-elles de devoir rembourser au liquidateur? La moyenne des prétentions de Krys Global s’élève à quelque 160 millions de francs par établissement helvétique. Néanmoins, les banques qui s’expriment sur le sujet affichent des montants à risque nettement moindres. Vontobel, dans son rapport annuel 2019, le chiffre à 44,1 millions de francs. Julius Baer, dans son propre rapport, rappelle que les prétentions initiales s’élevaient à 64 millions de francs en tout, mais qu’au fil des procédures, le montant définitif ne peut plus être établi. Chez Pictet, une source proche du dossier avance que le dommage pourrait s’élever aux alentours de 50 millions de francs. Ni UBS ni Credit Suisse ne mentionnent ces procédures dans leurs propres rapports annuels, mais les montants concernés devraient s’élever en millions, voire dizaines de millions. Plusieurs établissements, dont SIX, n’ont pas répondu aux sollicitations de Bilan.

Les montants en jeu ne sont donc pas à même de créer de grands dommages financiers aux banques. Mais ces dernières ont appris à se montrer extrêmement prudentes avec la justice américaine. Certaines d’entre elles sont du reste toujours engagées dans d’autres procédures judiciaires sur des affaires héritées de la crise financière de 2008-2009. Credit Suisse n’a même pas fini de solder l’entier de ses contentieux liés à la faillite d’Enron, géant du négoce du gaz qui s’est effondré en 2001!

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."