Bilan

La Suisse, Mecque du bitcoin pour les start-up

La Mecque de la cryptomonnaie: voilà ce qu'est la Confédération selon le Wall Street Journal. Tandis qu’à Zoug émerge une Crypto Valley peuplée d’expatriés, les projets liés à la monnaie virtuelle pullulent dans le pays.

Le bitcoin est chargé sur un portemonnaire numérique grâce à un code QR. La Suisse attire de nombreuses start-up étrangères actives dans la crypto-monnaie.

"La Suisse est en passe de devenir la Mecque de la monnaie cryptée", constate Chris Odom, Chief Technology Officer chez Monetas et fondateur de la plateforme décentralisée OpenTransactions. Dans un blog hébergé par le Wall Street Journal, il en explique la raison.

Alors que les Etats-Unis et l'Union européenne multiplient les régulations visant à contrôler l'émergence du bitcoin, la Suisse a renoncé à produire un cadre spécifique. Un rapport publié cet été par la Finma (le gendarme suisse des marchés financiers) indique que la cryptomonnaie doit s'en tenir à la législation existante, considérant que la monnaie virtuelle reste trop marginale pour légitimer des lois particulières. La réputation de neutralité et de stabilité de la Suisse fait que les pionniers se sentent ici dans un cadre sûr, à l'abri de tout revirement abrupt des autorités. Le contexte s'avère en revanche plus incertain à Londres, Berlin ou dans la Silicon Valley.

Américain du Texas, Chris Odom a ainsi déménagé avec sa famille d'Austin à Zoug, où émerge une "Crypto Valley". Sa société Monetas se profile dans le registre ultra-spécialisé des technologies de la cryptographie. Un domaine où l'on trouve aussi Ethereum, société basée à Baar qui emploie une trentaine de collaborateurs internationaux, avec des implantations à Toronto, New York, Londres, Berlin et Amsterdam. Disons, pour faire simple, qu’Ethereum développe la prochaine génération des techniques informatiques rattachées au bitcoin.

Agé de 20 ans, le cofondateur Vitalik Buterin est aussi l'un des créateurs de Bitcoin Magazine. Marque appréciable de reconnaissance, le jeune développeur a reçu ce mois de juin une bourse de 100 000 dollars octroyée par la Fondation Thiel de Peter Thiel, l'un des initiateurs de PayPal aujourd'hui reconverti dans le capital-risque. 

Les voisins de la Crypto Valley

Chris Odom cite dans le WSJ quelques-uns de ses voisins dans la Crypto Valley. ProtonMail développe une solution décentralisée pour encrypter et sécuriser les mails. Threema travaille sur un service type WhatsApp en version sécurisée. Silent Circle élabore un BlackPhone promettant une téléphonie mobile inviolable. Un produit qui devrait plaire à Angela Merkel.

Toujours à Baar, BitcoinSuisse, active dans le trading, employait cinq personnes, ainsi que des consultants et des pigistes, en juin 2014. La société indique sur son site opérer conformément à la loi suisse. Elle a entrepris les démarches pour être homologuée par l'ARIF (l'Association romande des intermédiaires financiers) et obtenir ainsi l’autorisation de faire du négoce.

Start-up fondée par l’entrepreneur lucernois Fabio Federici, Coinalytics permet une synthèse des informations échangées dans l'écosystème du bitcoin, notamment sur les réseaux sociaux. La plateforme d’analyse a été acceptée ce printemps chez l’incubateur de San Francisco « 500 startups » et a obtenu à ce titre 100 000 dollars de financement.

Quant à IceVault, basée à Lausanne à l’EPFL, la société développe des solutions liées à la sécurité. « Nous visons une clientèle d’investisseurs institutionnels et d’entreprises », explique le fondateur, Frédéric Thenault (41 ans). Spécialiste des marchés émergents, ce Français est un ancien de la Banque Mondiale.

Un milieu en pleine ébullition

« La raison fondamentale de choisir la Suisse pour des recherches en cryptographie est que ce domaine y est libre. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis ou en France où certaines recherches cryptographiques hors mandat gouvernemental peuvent être compliquées », commente Arnaud Salomon. Cofondateur d’Airbex.net (actuellement en version démo), ce Vaudois de 32 ans se profile comme un activiste du bitcoin. Avec un associé, il va lancer en août les activités de sa plateforme d’échange entre crypto-monnaies (bitcoin, litecoin et dogecoin) et devises traditionnelles, dont à terme le yuan chinois.

D’ici la fin de l’année, il devrait être possible sur Airbex d’envoyer du bitcoin par un simple mail. « Le cadre législatif suisse ne nous permettait pas d’offrir ces services sans licence bancaire, longue et coûteuse à obtenir ici. Nous avons donc ouvert la société Pocketcoin en République Tchèque à Prague, qui est au bénéfice d’une licence délivrée par la Banque Nationale Tchèque. Cette implantation nous permet d’offrir une large palette de services à la clientèle, où qu’elle soit. »

Ingénieur télécom EPFL de formation, Arnaud Salomon a quitté un poste dans le négoce d’énergie à Genève il y a un an pour monter sa start-up. « Nous misons sur la transparence. Airbex sera la première société en Europe à offrir une preuve des réserves des crypto-monnaies consultable en tout temps sur le site. Nous voulons ainsi rétablir la confiance des investisseurs mise à mal par la faillite de MtGox, une société dont la perte a été causée par la seule incompétence de son management. »

Bientôt un réseau social pour le bitcoin

Arnaud Salomon - qui cherche parallèlement à lever des fonds pour d’autres projets - est en train de jeter en Suisse les fondements d’une économie du bitcoin grâce à une initiative communautaire : « A la fin de l'été, nous allons lancer un réseau social local coinnect.net. On y retrouvera les commerces qui acceptent la crypto-monnaie sur coinmap.org et l’agenda des rencontres MeetUp. » Chacun pourra publier son adresse publique bitcoin, comme dans un annuaire. Il sera facile de trouver une personne ou un business pour faire un paiement, un échange en cash ou envoyer de l’argent à l’autre bout de la planète.

Arnaud Salomon témoigne: « La scène du bitcoin est en plein ébullition. Lors des soirées des groupes dédiés à la monnaie cryptée chez MeetUp, on rencontre une quantité de gens qui montent des projets durant leur temps libre. Encore isolés, ces individus cherchent à se rassembler. On devrait bientôt voir une quantité de start-up naître de ces interactions. »

Des acteurs clé de la scène mondiale

La Suisse héberge de nombreux acteurs clés de la scène mondiale en raison, notamment, de la présence de centres de recherche technologique de pointe (IBM, Disney Lab) liés à l'excellence de ses écoles polytechniques. Le site Google à Zurich attire dans la ville de la Limmat la crème mondiale des programmeurs.

Connu dans le monde entier pour ses développements et basé à Zurich, le Britannique Mike Hearn a ainsi quitté en février dernier son poste d’ingénieur dans la sécurité informatique chez le géant de Mountain View pour se consacrer à la monnaie cryptée. Sa start-up Lighthouse travaille sur du crowdfunding décentralisé par-dessus le protocole bitcoin (assurant la propriété). Début juillet, sa société a obtenu la promesse de quelque 100 000 dollars de financement de la part d’Olivier Janssens, un personnage devenu millionnaire grâce à la monnaie cryptée. Autre geek renommé, Pieter Wuille, développeur belge très actif sur la scène du bitcoin, est toujours ingénieur chez Google à Zurich.

En 2013, le Zurichois Luzius Meisser a fondé la Bitcoin Association Switzerland qui joue un rôle d’interlocuteur pour le monde politique helvétique. Mentionnons deux autres acteurs importants cités dans un précédent article. Fondateur de la première plateforme de négoce de bitcoin en Suisse SBEX, Alexis Roussel est connu des médias comme président du Parti Pirate Suisse. SBEX appartient à la holding DigiCapital, active dans le même domaine, basée à Neuchâtel. Quant à Adrien Treccani, doctorant au Swiss Finance Institute, il est co-fondateur de la société de conseil Verso Solutions.

Cet été, les signes indiquant que le bitcoin a d’ores et déjà commencé à gagner les sphères de l’économie traditionnelle se multiplient. A la mi-juillet, le géant informatique américain Dell annonçait accepter le bitcoin pour son magasin en ligne. Consultant en bitcoin, le Suisse Nicolas Genko observe : « Actuellement, il y a environ 60’000 adresses dans le monde qui commercent dans la monnaie cryptée, soit 3 fois plus qu’il y a 6 mois. Aux Etats-Unis, c’est aussi le cas de plateforme de réservation d’hôtel comme Expedia. Amazon semble vouloir créer son Amazoncoin et Monoprix en France a dit vouloir accepter les bitcoins comme moyen de paiement au point de vente d’ici la fin de l’année 2014. »

 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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