Bilan

La sécheresse fera-t-elle monter le prix du pain?

Après deux années de production insuffisante, 2011 pourrait être celle des nouveaux prix records. Mais une éventuelle flambée sera atténuée par des facteurs bien peu météorologiques.

Dans certaines régions, on n’avait pas revu cela depuis 1921. L’une des pires sécheresses depuis l’établissement des mesures il y a un siècle et demi. Au point que les organisations agricoles ont lancé, début mai, leur cri d’alarme: les rendements des cultures, notamment des céréales, seront inférieurs de 20 à 30% de leur niveau des années normales. L’année 2011 sera-t-elle celle d’une nouvelle crise de l’alimentation? Verra-t-on une nouvelle explosion des prix du blé, du maïs, du pain et de la viande, comme en 2008? Une nouvelle hausse va-t-elle provoquer de nouveaux troubles sur le modèle des émeutes de la faim il y a trois ans, ou du printemps arabe?

De tous les facteurs qui influencent les cours mondiaux des céréales, la météo est le plus important, soulignent les experts. Or, l’Europe occidentale n’est pas seule à souffrir de circonstances exceptionnelles. Le Canada et le nord des Etats-Unis sortent de l’un de leurs hivers les plus froids et des plus humides de ces dernières décennies alors que les Etats du Sud – le Texas et l’Oklahoma notamment – subissent, comme l’Europe, un sérieux manque d’eau. De plus, les stocks mondiaux n’ont pas pu être entièrement reconstitués à la suite de la mauvaise année 2010. «Les réserves sont très basses en raison de mauvaises récoltes en Russie, Ukraine, Chine, Argentine et de certaines régions d’Inde en raison du phénomène météorologique nommé La Niña», souligne David Field, spécialiste des matières premières chez Carmignac Gestion à Paris. Enfin, deux importants producteurs, la Russie et l’Ukraine, n’ont toujours pas levé l’interdiction d’exporter prononcée lors de la sécheresse de l’été dernier. «Les marchés sont en situation de stress», résume un trader genevois. En une année, les prix mondiaux du blé négociés au Chicago Board of Trade (CBOT) – la bourse qui donne le ton du marché mondial – ont plus que doublé pour atteindre 8,60 dollars le boisseau (25,4 kilos) en janvier contre 4,42 en mai 2010. Après une baisse à 6,60 dollars en mars, ils sont repartis à la hausse pour avoisiner à nouveau les 8 dollars. Evolution identique pour le maïs et pour la plupart des autres matières premières agricoles comme le soja ou le riz.

Des stocks à la baisse

Aussi les marchés ont-ils les yeux rivés sur l’évolution des stocks mondiaux. Ils attendent avec impatience les chiffres que doit publier fin juin le Ministère de l’agriculture américain (USDA), jugées les plus complètes et les plus fiables en la matière car couvrant aussi bien la situation aux Etats-Unis que dans le reste du monde. Or, les experts redoutent une aggravation de la situation. «L’USDA est trop optimiste quant à ses prévisions. Il ne tient pas assez compte de la mauvaise météo dans le nord des Etats-Unis et surévalue l’état des réserves en Europe occidentale», juge Mehdi Chaouky, économiste chez Diapason à Londres, une société spécialisée dans l’investissement dans les matières premières.

La Chine inquiète aussi les experts. Le premier producteur mondial, selon l’Organisation mondiale de l’agriculture et de l’alimentation (FAO), dispose de moins de cent jours de réserves de maïs dans ses stocks alors qu’elle en avait facilement deux à trois fois plus dans le passé. Conséquence: l’Empire du Milieu achète tout ce qu’il peut sur les marchés internationaux. En face, l’offre stagne. La production a certes progressé dans certaines régions d’Amérique latine, grâce à des conditions favorables et à une extension des terres cultivées, ce qui a permis une progression de 4% des récoltes au fil de la saison 2010-2011, principalement dans l’hémi-sphère Sud, mais le total demeure inférieur aux résultats de 2008 et de 2009. «Il faut plusieurs années pour que la production s’adapte à la demande. On n’étend pas les terres agricoles en quelques jours», poursuit Mehdi Chaouky. Par conséquent, l’Ukraine et la Russie devraient maintenir leur interdiction d’exportation, privant les marchés internationaux de leur production nationale. «Leurs stocks sont assez bas et la météo reste une inconnue difficile à gérer», selon John Coast Sullenger, de Gaia Capital, une société d’investissement genevoise.

Enfin, particulièrement sur le front du maïs, les spécialistes s’inquiètent de la hausse de la demande américaine pour produire de l’éthanol. «Une utilisation hautement inefficiente qui soustrait d’importantes quantités de grains à des fins de nourriture, mais à laquelle les Américains tiennent beaucoup», poursuit David Field, de Carmignac. Or, la production d’éthanol dévore désormais près du tiers de la récolte de maïs aux Etats-Unis alors qu’elle n’était que marginale il y a une dizaine d’années.

Les prix sont-ils condamnés à la hausse? Des investisseurs comme David Field ou John Coast Sullenger n’en sont pas si persuadés. «Je suis modérément acheteur», répond le premier. D’abord, les brusques mouvements de prix du printemps ont démontré combien les cours des produits agricoles restent liés à ceux de matières premières plus demandées et plus visibles, comme le pétrole et l’or, dont les variations dépendent autant de la conjoncture que de l’état des risques politiques. Ensuite, les cartes sont brouillées par la spéculation. L’intervention de celle-ci n’est pas chose nouvelle dans ce marché. C’est même dans les transactions sur le blé au CBOT que se sont greffés les premiers contrats de dérivés, les futures sur les récoltes à venir, dès le début des années 1970. Les fonds spéculatifs, spécialisés dans l’arbitrage entre positions complexes, y sont légion, et leurs interventions sont saluées par les autres acteurs comme garants d’une meilleure liquidité.

Un marché sensible

Or, la crise financière a durci leurs conditions de travail. En 2009, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le gendarme financier américain actif sur le front des dérivés, s’inquiétait déjà qu’un excès de spéculation puisse conduire à des prix excessifs des denrées alimentaires. La loi de réforme de Wall Street votée l’été dernier par le Congrès américain a limité l’éventail des interventions possibles sur les places de négoce. Disposant désormais d’un arsenal légal renforcé, la CFTC a depuis lors accru sa surveillance et limité sévèrement l’usage de produits financiers complexes. Résultat: de nombreux intervenants sont sortis du marché, dont beaucoup de hedge funds.

Le retrait partiel des principaux agents de spéculation n’élimine cependant pas tout le risque pour le petit investisseur qui serait tenté par l’aventure. Des facteurs techniques traditionnels sont toujours là, pouvant anéantir non seulement le bénéfice d’une position, mais sa mise de départ. Comme le risque de contango, autrement dit la baisse graduelle des prix des «futures» pour s’aligner sur ceux des marchés «spots», au cas où ces derniers auraient progressé moins qu’espéré par les marchés financiers. D’où ce rappel de David Field: «Lorsqu’on ne comprend pas tous les composants d’une transaction, mieux vaut ne pas s’y engager.»

Enfin demeure l’inconnue majeure des marchés des produits agricoles: le temps qu’il fera pendant l’été. La pluie reviendra-t-elle? La canicule annoncée prolongera-t-elle la sécheresse en Europe et dans le sud des Etats-Unis? La baisse probable de production dans ces deux régions du monde pourrait bien, cependant, être compensée par le retour à la normale ailleurs, notamment en Chine et en Amérique latine, où le phénomène de La Niña semble avoir pris fin. En fait, le prix du pain, à la fin de cette année, pourrait bien ne pas augmenter, ou si peu.

Crédit photo:Lu Di/Keystone

Yves Genier

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