Bilan

La scène fintech suisse s’éveille enfin

Longtemps à la traîne, le secteur des technologies financières s’est réveillé en Suisse en 2015 avec la création d’une multitude de start-up. Tour d’horizon.
  • L’équipe d’eWise. Basée à Nyon, elle développe une application de PFM (Personal Finance Management).

    Crédits: Dr
  • La start-up Advanon effectue des avances sur la base de factures pour les PME.

    Crédits: Dr
  • A Yverdon, CashSentinel permet de sécuriser l’achat d’une automobile via son smartphone.

    Crédits: Olivier Evard
  • Knip a créé une application mobile qui concentre toutes les informations d’assurance d’une personne.

    Crédits: Anni Katrin Elmer

Il y a douze mois, le terme fintech n’existait pas en Suisse. Que de chemin parcouru en si peu de temps. Conférence Finance 2.0 à Zurich en mai, semaine du crowdsourcing à Genève quelques jours plus tard, session spéciale consacrée aux start-up financières lors de l’événement private equity & corporate finance de l’Association suisse du capital-risque début juillet, création des trois incubateurs Fusion à Genève, F10 et Swiss Life Lab à Zurich… A quoi s’ajoutent une multitude de meet-up à Genève et Zurich. 

A découvrir: notre webdoc sur les fintech en Suisse 

Fin août se déroulait ainsi simultanément à Zurich et Genève le premier salon Swiss Fintech qui invitait des start-up à se présenter au public. Le succès a dépassé les attentes des organisateurs. Avec plusieurs centaines d’inscriptions, ils ont dû limiter le nombre de participants, faute de place. Quel drôle de mélange dans l’assistance.

Il y avait là les banquiers en cravate d’UBS, Julius Baer et Vontobel, les consultants de KPMG et d’Ernst & Young, des ingénieurs IT employés par les géants informatiques, des représentants de la Finma (l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) et du Département fédéral des affaires étrangères, ainsi que des investisseurs privés. Mais les héros du jour, c’étaient les membres de la scène start-up active dans les technologies financières, aisément repérables à leur look de geek.

Le tournant de 2015

L’année 2015 marque sans aucun doute un tournant pour le secteur de la banque. Le secret bancaire mort et enterré, la branche est maintenant consciente, jusque chez ses éléments les plus conservateurs, que son avenir passe par l’innovation. A côté de l’accès au marché européen, l’Association suisse des banquiers a même fait de la promotion de l’innovation l’une de ses priorités lors de sa dernière assemblée générale où étaient invitées de nombreuses fintechs. 

«La différence, explique Susanne Chishti, fondatrice du Fintech Circle (principal réseau européen de business angels dans ce secteur), c’est que dans le passé la technologie était vue comme une fonction de support. Les banques se rendent compte maintenant qu’elle remet en cause fondamentalement leur modèle d’affaires. Du coup, la question technologique est au sommet de l’agenda. Et ceux qui n’étaient pas convaincus ont été réveillés par l’arrivée des Google, Apple, Facebook et Amazon dans les services financiers.»

Pour maintenir sa réputation d’excellence, la finance helvétique se doit donc d’entrer dans l’ère digitale avec un statut de pionnier. La qualité de ses écoles, associée à la tradition de la banque, fait de la Suisse un creuset fécond pour ces start-up fintechs. Toutes les conditions sont réunies pour réussir une nouvelle révolution industrielle dans les services financiers.

Lire aussi: Comment les grandes banques suisses abordent la fintech

«Quand je suis entré dans les fintechs en 2010, il y avait 30 compagnies de ce type en Europe, explique Marc Bernegger, un serial entrepreneur devenu partenaire du fonds de capital-risque Orange Growth Capital. Actuellement, il s’en crée trente par mois.» 

Si la scène londonienne est particulièrement active, la Suisse n’est pas en reste. Professeur à l’Institut d’études financières de Zoug, Andreas Dietrich estime ainsi à plus d’une centaine le nombre de start-up fintechs qui se sont créées en Suisse au cours des deux dernières années. Sachant qu’il naissait environ 200 start-up technologiques en Suisse chaque année, c’est énorme.  

«Le financement des start-up dans le domaine des fintechs est moins difficile que pour d’autres secteurs avec la présence d’un certain nombre d’acteurs comme Swisscom, le groupe Six, Polytech Ventures, Orange Growth Capital et les banques», explique Andreas Dietrich. 

«Il ne faut pas oublier qu’il y a plus d’asset managers à Genève que dans toute l’Allemagne!, ajoute Marc Bernegger. Or bon nombre de ces start-up fintechs sont créées par des cadres issus de la banque traditionnelle qui s’associent avec des développeurs informatiques et autres ingénieurs IT.»

Marques blanches pour la gestion de fortune

Après avoir travaillé pour la banque privée lucernoise Reichmuth & Co puis le groupe Vontobel, Sebastian Manthei s’est ainsi associé avec le mathématicien et informaticien polonais Krzysztof Gogol pour fonder fin 2013 WealthArc. L’entreprise, qui a levé 300  000 francs en juin dernier auprès du fonds de capital-risque américain Novit, a développé une solution basée sur le cloud pour les gérants de fortune indépendants (typiquement avec de 50 à 500 millions de francs d’actifs sous gestion). 

«Il s’agit d’une solution tout en un, explique Sebastian Manthei. Elle automatise le profil de risque et la compliance, s’occupe de la gestion clients (CRM) et du reporting et, bien sûr, de la gestion des portefeuilles.» A côté de ce premier produit, l’entreprise, qui a été sélectionnée par Microsoft, pour faire partie de son programme de soutien aux start-up, Bizpark, développe aussi des solutions de cybersécurité pour le cloud et d’intelligence artificielle appliquée aux conseils financiers (robo-advisors).

Ce genre d’associations entre experts de la finance et technologistes tend à se multiplier pour donner naissance à de nouvelles entreprises fintechs qui apportent de nouveaux services aux gérants d’actifs. C’est le cas d’InvestGlass à Genève qui développe un robo advisor en marque blanche pour les banques ou bien encore de Quantesys avec son application basée sur la finance comportementale, et de Tradegear.

De son côté, une start-up comme Wealthport utilise des algorithmes d’intelligence artificielle pour effectuer la curation d’énormes quantités de données pour ses clients dans l’asset management.

Lire aussi: Les fintech menacent les bénéfices des banques

Le cluster suisse dans la gestion de fortune commence aussi à attirer des acteurs étrangers; eWise, une pionnière des fintechs, créée en 2000 aux Etats-Unis par Alexander Grinberg, a déplacé son siège à Nyon l’an dernier. Directrice du marketing, Lucile Mathe explique que leur application «fait de l’agrégation de tous les comptes bancaires d’une personne mais aussi des miles d’avion, des assurances, etc. sur n’importe quel terminal (smartphone, tablette, PC, etc.) et sur une plateforme unique.

A partir de là, elle développe un PFM (Personal Finance Management), une interface qui permet de catégoriser ses dépenses afin de connaître précisément son budget et se fixer des objectifs d’épargne.» L’entreprise vend cette application en marque blanche à des banques en ligne et emploie aussi des data scientists pour analyser les données. 

La niche des services aux PME

Si la Suisse a peu de start-up fintechs dans le domaine des prêts gré à gré (P2P lending), elle compte déjà des acteurs importants dans le financement en capital via le crowdfunding comme Investiere ou DealMarket. Les services financiers aux PME semblent aussi être une niche largement exploitée par les fintechs suisses; eCollect s’est par exemple spécialisée dans la récupération de créances impayées, en particulier pour des sites d’e-commerce. En utilisant des plateformes comme Skype, WhatsApp ou Facebook, eCollect retrouve ces mauvais payeurs avec un succès de recouvrement allant de 25 à 50% selon le fondateur de cette start-up basée à Zoug, Robert Grünwald.

De Runmyaccounts, qui offre un service de comptabilité en ligne aux PME, à Advanon qui effectue des avances sur la base de factures, ces applications pour PME semblent répondre à un fort besoin. A Lausanne, Hiboutik a ainsi développé un logiciel de caisse enregistreuse de paiements utilisable sur n’importe quel PC ou tablette qui est désormais présent dans 40 pays avec même 30  000 clients en Espagne. Gratuit, ce logiciel séduit en particulier les petites chaînes de magasins – les plus gros clients ayant entre 200 et 300 points de vente. Les revenus de l’entreprise reposent sur un modèle freemium avec des options payantes comme l’analyse des statistiques de vente. 

Plus B2B que B2C

La numérisation de l’argent offre aussi nombre d’opportunités dans un domaine où la Suisse excelle: la sécurité. C’est par exemple parce qu’il a rencontré personnellement la difficulté d’acheter en ligne une voiture d’occasion à un particulier que Sylvain Bertolus a eu l’idée de CashSentinel à Yverdon. Difficile en effet d’effectuer le versement avant d’avoir vu la voiture ou de se déplacer avec une grosse somme de cash.

Sans compter que, sur place, le prix peut encore être marchandé. En partenariat avec Swissquote et le site Autoscout24, CashSentinel a développé une application qui permet d’effectuer la transaction sur place avec son téléphone mobile en garantissant au vendeur le transfert de fonds. 

Dans le domaine du paiement, on assiste aussi à l’éclosion de modèles originaux et à fort potentiel international. C’est par exemple le cas de Tawipay, une entreprise créée en 2013 par François Briod à l’issue d’un Startup Weekend. Il a développé un comparateur des tarifs de transferts de fonds internationaux, en particulier pour les migrants qui envoient, souvent à des prix prohibitifs, près de 600  milliards de dollars chaque année dans leur pays d’origine. 

Ce type de modèle B2C reste cependant relativement limité dans le monde des fintechs helvétiques. «La taille du marché suisse rend difficile l’émergence de start-up dans le domaine B2C. Si bien que la plupart de celles qui rencontrent du succès sont dans le B2B», explique Andreas Dietrich.

L’évolution de la «Crypto Valley» qui s’est formée autour des premières start-up du bitcoin, comme Monetas et Ethereum dans la région de Zoug, illustre cette tendance. Plutôt que le bitcoin lui-même, c’est de plus en plus sa technologie sous-jacente, la blockchain, qu’exploitent ces entreprises. Ethereum collabore par exemple dans ce domaine avec UBS. 

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Le tour des assurances

L’ouverture d’un incubateur, le Swiss Life Lab, par le géant helvétique de l’assurance du même nom, souligne qu’après les banques et les services financiers, ce secteur entre à son tour dans les fintechs. Signe infaillible, le smart money des capital-risqueurs a ainsi pris la direction des start-up innovantes dans le secteur des assurances.

Selon l’analyste CB Insights, ces start-up ont levé au total 2,12  milliards de dollars depuis 2010. Et rien qu’au cours des cinq premiers mois de 2015, le chiffre a même atteint 831 millions de dollars d’investissement. 

Aux Etats-Unis, le coup d’envoi de la numérisation du secteur de l’assurance a été lancé par la nouvelle loi sur la santé de l’administration Obama en 2010. La moitié des start-up qui se sont créées depuis dans ce domaine sont ainsi actives dans la santé. Elles servent, soit de courtier, comme Oscar, soit de places de marché, comme Gravie, voire de service pour gérer les assurances sociales des employés comme Zenefits. A côté de cela, de nombreux sites offrent des services en ligne d’assurance autos, ménages, etc. 

Spécialiste des fintechs auprès d’AlpICT, le réseau des technologies de l’information en Suisse romande, Yohann Perron relève qu’en Suisse il y a aussi «essentiellement des brokers (Bfox), des comparateurs (123vergleich), et des plateformes de gestion (Knip, MoreMoney4you)». 

Porte-parole de knip.ch, Juliane Repp affirme que ce dernier type de services rencontre de plus en plus l’intérêt des consommateurs, si bien que l’entreprise helvétique commence à se développer aussi en Allemagne. «Fondée en 2013 par Dennis Just et Christina Kehl, Knip gère plus de 18 000 polices d’assurance représentant près de 18  millions de francs», révèle-t-elle.

Son application mobile part de l’assuré qui y concentre toutes ses informations d’assurance (mensualités, garanties, expiration de contrat…). Ces informations anonymisées sont ensuite rendues accessibles aux 95% des assureurs suisses qui collaborent avec l’entreprise. Ils peuvent donc faire de meilleures offres ciblées à tel ou tel assuré. Knip a, de plus, ses propres conseillers indépendants consultables par ses utilisateurs.  

Des assureurs investisseurs

Cette situation est assez typique de l’évolution actuelle du secteur des assurances sous l’influence de la technologie. «La numérisation est un grand défi, poursuit Juliane Repp. La plupart des compagnies d’assurances ont manqué ce virage et doivent rattraper leur retard. Ce n’est pas simple avec des structures souvent rigides. Elles ont du mal à fournir des services individualisés, alors que la norme était jusque-là pour des produits taille unique.» 

Cette situation crée certainement une opportunité pour des start-up fintechs dans l’assurance. Mais elle sera de courte durée. Des compagnies d’assurances comme AXA, Mass Mutual ou bien encore la chinoise Ping An ont aussi créé des entités maison de capital-risque (corporate ventures) pour investir massivement dans ce domaine. Et y conserver ou y prendre des parts de marché.

Partenaire chez AXA Strategic Ventures, Minh Q. Tran explique: «Nous regardons aussi bien les dossiers de start-up dans ce que nous appelons l’«insurtech» en Suisse que nous envisageons d’amener sur le marché suisse des modèles dans lesquels nous avons investi ailleurs.» Il donne l’exemple de Flyr, une start-up de San Francisco qui a développé un algorithme qui prévoit à 120 jours le prix d’un billet d’avion et permet de réserver au meilleur prix. Et cela influe ensuite sur le prix des assurances annulation et voyage, soit un marché de 15 milliards de dollars dans le monde. 

L’implication relativement rapide des compagnies d’assurances sur la scène des start-up par rapport aux banques ne doit pas faire oublier une spécificité de la scène helvétique. Ici, les start-up fintechs ne prétendent pas comme en Californie remplacer les banques, mais les épauler dans leur transition numérique. La force des marques des banques suisses demeurant incroyablement puissante en dépit des aléas récents, c’est de bon augure. Reste un obstacle: le régulateur.

Alors qu’à Londres, on ne parle plus aujourd’hui que de «reg tech»,  de solution technologique incluant la régulation bancaire en collaboration avec la Financial Services Authority, la Finma demeure réactive au lieu d’être proactive.   

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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