Bilan

La mue profonde d'Edmond de Rothschild

Quinze gérants de fortune auraient quitté la banque genevoise, et la Baronne Nadine de Rothschild aurait retiré des fonds pour les placer ailleurs. L'établissement connaît toutefois un dynamisme accru dans ses bureaux extérieurs. Enquête.

Christophe de Backer dirige la banque Edmond de Rothschild.

Crédits: DR

C’est un sujet de conversation récurrent sur la place de Genève: la banque Edmond de Rothschild passe par des changements complexes. Les réformes imposées par la nouvelle direction pour s’adapter à la nouvelle donne internationale ont mécontenté certains gérants seniors de la banque.

On évoque par ailleurs des tensions entre Nadine de Rothschild d’une part et son fils, Benjamin de Rothschild et sa belle-fille Ariane d’autre part. La Baronne, qui détient 17% du capital de la holding et 7% des voix, aurait retiré une partie de sa fortune personnelle de la banque, pour la déposer dans une autre institution financière.

Mais ce sont surtout les tensions entre middle et top management qui ont marqué l’établissement, qui a vu d’importants changements à sa tête: en avril 2012, le Français Christophe de Backer, un ex-HSBC, succédait au Genevois Claude Messulam, qui avait dirigé la banque durant deux décennies, selon une vision traditionnelle de la gestion de fortune. Une page se tournait. Avec ce CEO venu d’une grande banque, l’objectif était de moderniser la banque qui devait s’adapter aux nouvelles exigences réglementaires, tant pour pouvoir répondre aux besoins des clients que pour maintenir sa rentabilité.

Acceptant de nous recevoir pour répondre à ces allégations, Christophe de Backer reconnaît qu’en Suisse, « le groupe est moins heureux en matière de collecte nette de fonds que le reste du groupe: suite à la régularisation de certains clients et à l’accord Rubik pour l’Angleterre notamment, la Suisse a décollecté en 2013 ».

En 2013, la banque a connu 30 départs au niveau suisse, dont 15 démissions. « Regrettable, mais pas préoccupant », juge Christophe de Backer, qui évoque un turnover de 5%, « nettement inférieur au turnover observé dans le métier. Hervé de Montlivault, directeur de la gestion et ancien de Credit Suisse, a mis en œuvre des réformes jugées "impopulaires", même si la direction les considère indispensables.

Selon nos sources, alors que les tarifs de gestion avaient déjà augmenté sous Claude Messulam - après être restés inchangés 25 ans durant -, voilà que les bonus ont été réduits, tout comme les privilèges des anciens gérants. « Quand on opère autant de changements, répond Christophe de Backer, il faut s’attendre à ce qu’il y ait des mécontents. »

Jusqu'à 800 millions d'avoirs

Suite à ces tensions, des gestionnaires ont quitté la banque. Depuis le 1er janvier 2013, quinze gérants sont partis. Selon des sources proches de la banque, ils auraient emporté avec eux entre 600 et 800 millions d’avoirs sous gestion. Les départs de gérants de fortune n’ont, cette année, pas encore été remplacés. Arrivé début mai 2014, le Belge Emmanuel Fievet, un ancien de Barclays, a repris la direction pour la Suisse et l’international, tandis que Christophe de Backer se retrouve à la tête de la holding du groupe, décrite officiellement comme « la structure de pilotage opérationnelle ». Le nouveau directeur affirme qu’à la fin de cette année, « il y aura plus de gérants en Suisse qu’à la fin de 2013 ». Par ailleurs, il assure que l'attractivité de la banque reste intacte: « De nouveaux gérants n’hésitent pas à nous rejoindre, convaincus par les nouvelles orientations données au groupe bancaire en Suisse comme à l’international. »

Parmi les départs importants, Frédéric Binggeli, membre récent du comité de direction, est parti le 1er avril avec deux personnes, pour rejoindre la banque Pictet. Parmi les autres départs notables, celui de Marc Venti, ex-responsable des gérants externes de la banque, qui avait amené pendant sa carrière plus de 2 milliards de clientèle tiers-gérants. Pour cette clientèle, un nouveau gérant senior est annoncé d’ici l’été. Et début juin, c’est encore un membre du comité de direction, Alexandre Col, le responsable de la multigestion, qui a démissionné avec trois proches collaborateurs.

L’asset management de Genève a en effet été également réorganisé. Désormais, la multigestion alternative sera supervisée par Rick Sopher, "figure emblématique de la profession", selon la direction, qui gère avec succès depuis 1993 les fonds Capital Holdings, régulièrement primés dans les classements.

En outre, le département Russie a connu le départ de ses deux gérants seniors. La direction assure qu’il « s’étoffera progressivement courant 2014 et accueillera un nouveau gérant senior dès l’été ». Sur le desk Amérique latine, trois gérants ont fait leur sac, ainsi qu’un autre gros gérant sur l’Espagne.

En 2013, les sorties nettes d’avoirs ont atteint 1,5 milliard de francs à Genève, même si la hausse des marchés a partiellement masqué la tendance. «Il y a 2 ans, le groupe gérait 150 milliards, rappelle Christophe de Backer, et il en gère 164 aujourd’hui. » Soit 14 milliards de plus, qui sont, admet-il, liés à un effet positif des marchés et à l’augmentation de la collecte dans d’autres zones  géographiques.

Une clientèle plus internationale

Les deux responsables sont formels: ces événements récents relèvent de « la vie d’une entreprise classique, qui doit se renouveler, et ne sont en rien un facteur de déstabilisation de la banque ». Ils précisent qu’à Hong Kong, une dizaine de « relationship managers » ont été recrutés cette année.

La mission d’Emmanuel Fievet consiste à développer la banque privée en Suisse et à l’international à partir des deux hubs historiques que sont Genève et Luxembourg mais aussi des nouveaux hubs que sont Londres et Hong Kong. Autant dire qu’il y a, chez les banques genevoises en général, un certain redéploiement, logique, vers de nouveaux centres de domiciliation des comptes (ou « booking centers »).

L’impression de perte d’importance de Genève vient du fait qu’aujourd’hui, la clientèle est plus internationale et la banque, qui couvre 23 marchés dans le monde, suit parfois son client là où il se trouve, grâce à son dispositif de quatre hubs de banque privée internationale. «Si le client décide qu’il veut domicilier son compte au Luxembourg, le compte sera administré là-bas, ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau », explique Emmanuel Fievet. C’est ainsi que pour la clientèle russe, par exemple, Genève n’est plus l’unique lieu possible de domiciliation.

Autre exemple: la clientèle « resident non domiciled » britannique est couverte depuis Londres et administrée au Luxembourg, tandis qu’une équipe de banquiers israéliens nouvellement recrutée est, pour partie, basée à Tel Aviv, et pour partie à Londres. « Genève reste le vaisseau amiral, assure Emmanuel Fievet; mais cela ne veut pas dire qu’on domicilie toujours les comptes ici. La Suisse n’est plus autant qu’avant un centre pour les clients de l’UE, mais, pour ceux du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est, d’Asie et d’Europe centrale, elle reste un hub international de premier plan ».

Le groupe dispose aussi d’un réseau important de banques onshore en Europe qu’il compte bien développer encore, tout comme sa clientèle onshore suisse, à laquelle la banque propose depuis deux ans et demi une offre et une équipe dédiées. Menée par Benoît Clivio, cette activité reste une priorité pour le groupe, même si pour l'heure «la phase d’investissement n’est pas terminée».

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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