Bilan

La longue série noire de la famille royale espagnole

Inculpée en janvier pour blanchiment d’argent, l’infante d’Espagne a trouvé refuge à Genève. Retour sur les frasques de la famille royale.
  • Une famille dans la tourmente Lors de l’intronisation de Felipe le 2 juin, toutela famille royale pose sur la photo officielle sauf sa sœur Cristina et son mari Iñaki Urdangarin...

    Crédits: Albert Gea/Jon Nazca/Reuters
  • Inculpée de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, Cristina doit affronter la justice...

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  • ... alors que les Espagnols s’élèvent contre leur monarchie.

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  • Censé résider à Barcelone, le mari de Cristina, Iñaki Urdangarin passerait en réalité tout son temps à Genève.

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Albert II de Belgique, Victor-Emmanuel de Savoie ou encore Juan Carlos Ier... La Suisse fait depuis longtemps figure de terre d’accueil traditionnelle pour les familles royales fuyant les révolutions. Depuis août 2013, c’est au tour de la fille cadette du roi d’Espagne de trouver refuge en Suisse.

Traquée par la presse espagnole, Cristina de Bourbon et ses quatre enfants sont allés se nicher à la rue des Granges, une artère très prisée de la citadelle protestante. Son mari, l’ancien champion olympique de handball Iñaki Urdangarin, serait resté à Barcelone. Les faits à l’origine de ce déménagement remontent à décembre 2011. Le gendre du roi, que l’on croyait idéal, est mis en examen pour détournement de fonds publics, fraude et évasion fiscale. On le soupçonne de s’être servi du prestige de la couronne pour détourner, avec son associé Diego Torres, 6 millions d’euros d’argent public lorsqu’il était à la tête de la société à but non lucratif Nóos. 

Les gains auraient par la suite été transférés vers Aizoon, une société écran qui assumait les dépenses familiales en les cachant au Trésor public. Urdangarin aurait également détenu des comptes bancaires à Lausanne dans lesquels aurait transité une partie de l’argent détourné. Cette inculpation fait l’effet d’une bombe. Naturellement, les regards se tournent vers le roi. Urdangarin a-t-il bénéficié de sa complaisance pour faire fructifier ses activités illicites? Ou pis: a-t-il trébuché en tentant d’imiter maladroitement le monarque? La question reste ouverte à ce jour, la Constitution espagnole stipulant que «la personne du roi est inviolable et non sujette à responsabilité».

En réagissant catégoriquement, la Maison royale tente de maîtriser les dommages collatéraux. Iñaki Urdangarin est écarté de l’agenda officiel et, par ricochet, son épouse avec lui. Le 24 décembre 2011, à l’occasion de son discours de Noël, le roi adresse à la population un message ferme: «Nous vivons dans un Etat de droit et les agissements condamnables devront être jugés et sanctionnés selon la loi. La justice est égale pour tous.» En d’autres termes, pas de passe-droit pour le gendre du roi. 

Cependant, ces paroles univoques ne convainquent guère. Juan Carlos n’avait-il pas suggéré à son gendre de cesser ses activités «privées» dès 2006, moment où le Parlement du gouvernement autonome des Baléares commençait à enquêter sur les versements douteux réalisés au profit de Nóos? Qu’en est-il également du déménagement de la famille Urdangarin à Washington organisé en 2009, sous prétexte qu’Iñaki avait trouvé un poste chez Telefónica? La Casa Real espérait-elle éviter le scandale?

L’embourbement

Si la Constitution espagnole confère au roi une inviolabilité absolue, elle ne le met cependant pas à l’abri de la loi de Murphy. Et tout ce qui peut mal tourner tournera effectivement mal pour le souverain. Le 9 avril 2012, Froilán, fils de l’infante Elena, est hospitalisé d’urgence. La raison? Il s’est accidentellement tiré une balle dans le pied avec un fusil de calibre 36.

Mais que faisait le petit-fils de Juan Carlos, âgé de 13 ans, avec une telle arme? Son père explique qu’il était en train de la nettoyer. L’ennui, c’est que l’enfant n’avait pas les qualifications requises pour manipuler l’arme. Cet incident n’est pas sans rappeler un drame survenu cinquante-six ans plus tôt, en mars 1956. Alfonso, le petit frère de Juan Carlos, est accidentellement tué par ce dernier. Les deux frères nettoyaient un fusil offert par le général Franco. Chez les Bourbon, on n’apprend pas de ses erreurs…

Le 13 avril 2012, l’Espagne apprend que son roi s’est fracturé la hanche lors d’un safari au Botswana dont le coût est estimé à 37 000 euros. L’opinion publique est scandalisée. D’abord parce que l’Espagne souffre. Les mesures d’austérité appliquées par le gouvernement et défendues par Juan Carlos se conjuguent mal avec un safari élitiste, au coût prohibitif.

Ensuite, l’attraction principale de cette partie de chasse – tuer des éléphants – est considérée comme particulièrement barbare. Sa Majesté qui, quelques jours plus tôt, déclarait que les difficultés économiques de son peuple l’empêchaient de dormir semble avoir retrouvé le moral grâce à un sport particulièrement cruel. 

Poussé par ses conseillers, le roi s’excusera quelques jours plus tard dans le couloir d’une clinique madrilène: «Je regrette beaucoup. Je me suis trompé et cela ne se reproduira pas.» Ses excuses, historiques, ne suffiront pas à regagner le crédit de confiance dont la monarchie jouissait auparavant auprès de son peuple.

Dans la foulée, le pays découvre l’existence de Corinna zu Sayn-Wittgenstein, femme d’affaires allemande et maîtresse supposée du roi. Elle serait à l’origine du périple au Botswana. Ce qui inquiète, ce n’est pas tant l’infidélité du roi – Juan Carlos compterait 1500 conquêtes à son palmarès – mais le rôle de celle que la presse surnomme «la princesse allemande». Omniprésente dans les affaires royales, elle aurait de son propre aveu mené «plusieurs missions délicates pour l’Espagne».

Elles auraient consisté à mettre en contact chefs d’Etat, dirigeants politiques et puissants entrepreneurs en échange de juteuses commissions placées sur deux comptes suisses. «L’amie intime» du roi aurait également proposé un emploi à Urdangarin peu avant que le scandale de l’affaire Nóos éclate.

Pour couronner cet «annus horribilis», un Catalan et une Belge affirment être les enfants naturels du roi. La justice apposera une fin de non-recevoir à leurs demandes de reconnaissance en paternité grâce au refrain bien connu: «La personne du roi n’est pas sujette à responsabilité.» 

De mal en pis

En 2013, la série noire se poursuit. Au mois d’avril, l’infante Cristina est mise en examen pour «trafic d’influence». Cette décision sera cependant annulée suite au recours du parquet qui juge les éléments à charge insuffisants. La couronne peut respirer. 

C’est sans compter sur l’opiniâtreté du juge José Castro, en charge de l’enquête depuis 2010. Neuf mois durant, le magistrat va éplucher les comptes bancaires et les déclarations fiscales du couple. Passée au crible, la comptabilité d’Aizoon fait apparaître près de 1 million d’euros de dépenses personnelles. On y trouve, par exemple, 436 703 euros consacrés à la rénovation de la villa familiale.

Pour le juge, «les délits contre le fisc reprochés à Iñaki Urdangarin auraient difficilement pu être commis s’ils n’avaient pas, pour le moins, été connus et approuvés par son épouse», porte-parole de l’Institut Nóos à l’époque où son époux le présidait et copropriétaire avec ce dernier d’Aizoon.

Le 7 janvier 2014, quarante-huit heures après la célébration du 76e anniversaire de Juan Carlos, Cristina est inculpée de fraude fiscale et blanchiment d’argent. C’est le coup de grâce pour la famille royale. Pour la première fois, les partisans de la monarchie tombent sous la barre des 50%; 62% des Espagnols souhaitent que Juan Carlos abdique en faveur de son fils, le prince Felipe.

C’est chose faite le 2 juin. Après trente-neuf ans de règne, Juan Carlos tire sa révérence. Le cas est inédit: le dernier roi à avoir cédé son trône est Felipe V, en 1724. Au chômage, Juan Carlos de Bourbon est enfin proche de son peuple. Triste fin de règne pour celui qui était autrefois considéré comme le meilleur ambassadeur de son pays. 

Marié en 1962 à Sofia, fille aînée du roi Paul Ier de Grèce, avec laquelle il a trois enfants – Elena née en 1963, Cristina née en 1965 et Felipe né en 1968 – Juan Carlos a construit sa popularité en instaurant une monarchie constitutionnelle. Couronné le 22 novembre 1975, deux jours après la mort du Caudillo, il a longtemps été tenu en haute estime par son peuple. Pendant plus de trois décennies, sa personnalité ouverte et ses manières simples, très éloignées de l’arrogance de certains souverains, ont contribué à faire de la couronne l’institution la plus populaire d’Espagne.

L’abdication soudaine de Juan Carlos soulève plusieurs questions dont celle de son impunité. Pour certains, il n’est plus «inviolable» et doit relever de la justice ordinaire. Pour d’autres, l’immunité royale doit continuer de couvrir ses trente-neuf années de règne. Se pose également la question de la légitimité de la monarchie espagnole. Si le roi a abdiqué en faveur de son fils, des millions d’Espagnols – 62% selon un récent sondage – réclament le droit de choisir, par référendum, entre république et monarchie. 

Les jeunes générations en particulier doutent de l’utilité de celle-là. Elles n’ont pas vécu la transition démocratique et ne doivent rien à ce souverain. Chez les plus de 65 ans, toutefois, Juan Carlos reste l’homme de la démocratie, celui qui a permis à l’Espagne de sortir dignement de quarante ans de dictature et de panser les plaies de la guerre civile.

Un repli aux frais de la princesse

Retour à la rue des Granges où l’infante, dont l’inculpation a été maintenue le 25 juin, est terrée pour échapper à la vindicte populaire. D’aucuns s’interrogent sur ce choix de résidence. Genève figure depuis longtemps dans le top 10 des villes les plus attractives du monde, selon le classement réalisé par le cabinet d’études britannique Mercer. Rien d’étonnant donc à ce que la fille du roi y élise domicile. 

Aux conditions de vie luxueuses s’ajoutent les liens affectifs qui unissent le père de l’infante à la Suisse. Dès l’âge de 6 ans, Juan Carlos a passé trois ans dans un internat religieux à Fribourg. Il a également fréquenté les bancs de l’école Mont-Olivet, à Lausanne. En 1961, c’est toujours à Lausanne qu’il a célébré ses fiançailles avec Sofia de Grèce. C’est encore en Suisse – sur trois comptes – que le père de Juan Carlos, Juan de Bourbon, aurait laissé à sa mort en 1993 une fortune estimée à 7,85 millions d’euros.

Mais ce repli genevois n’est pas sans entraîner des frais pour l’Etat espagnol. La nouvelle vie de celle qui a reçu le titre de duchesse de Palma coûterait 480 000 euros, dont 300 000 seraient à la charge du contribuable. Les 120 000 francs de frais d’écolage de l’école internationale, où ont été envoyés les quatre enfants du couple, ainsi que les 60 000 francs de loyer seraient payés par la Fondation La Caixa, l’employeur de l’infante depuis 1993. D’après Le Monde, la fondation aurait créé pour celle-là un poste sur mesure de directrice des relations internationales, rémunéré 320 000 euros. Cristina travaille également pour la Fondation Aga Khan où elle occupe un bureau à temps partiel.

S’agissant d’Iñaki Urdangarin, censé résider toujours à Barcelone, il passerait en réalité tout son temps à Genève. Le duc de Palma a en effet été régulièrement aperçu à la piscine des Vernets faisant des longueurs, ainsi qu’au Café Papon en vieille ville, à la plaine de Plainpalais avec ses enfants et au marché de Rive. Il chercherait également un emploi à Genève en attendant l’issue de son procès.

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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