Bilan

La crise touche les négociants de matières premières

Les acteurs du négoce peinent à se financer alors que leur taux de défaut est des plus bas.

C’est un exemple frappant des méfaits de l’économie financière et de ses crises sur l’économie réelle: depuis 2008, les acteurs du négoce de matières premières souffrent d’un manque de crédit alors que leur taux de défaut est des plus bas. «En particulier les plus petits négociants – tant dans les pays développés que dans les pays émergents – sont parfois dans l’impossibilité d’obtenir du crédit ou trouvent ses coûts prohibitifs», observe Marc Auboin, conseiller à la division du commerce, des finances et de la facilitation des échanges de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Très dynamique au plan mondial, le négoce de matières premières est particulièrement florissant sur l’arc lémanique et représenterait au moins 10% de l’économie genevoise. Mais alors que le marché mondial reste porteur, c’est au niveau du financement par les banques, activité qu’on appelle «trade finance», que cela pêche. Or quelque 70 à 80% du négoce dépend du financement, les négociants réglant très rarement leurs transactions en liquide. «Cette pénurie de crédit a causé une chute de l’activité du négoce de matières premières au niveau mondial ces dernières années bien que le secteur se portât bien par ailleurs», a souligné Marc Auboin, lors du Global Commodities Forum de la CNUCED, qui s’est déroulé aux Nations Unies à Genève les 23 et 24 janvier. Des acteurs européens clés dans le domaine du financement du négoce, comme BNP Paribas et Crédit Agricole, ont réduit leur exposition ces derniers mois. «Pourtant, le secteur du négoce de matières premières représente un des risques les plus faibles, un risque 40 fois inférieur, par exemple, à celui de l’immobilier américain», a-t-il ajouté. Selon la Chambre de commerce internationale (ICC), les taux de défaut étaient de 0,2% dans le trade finance au cours des cinq dernières années. Trois causes expliquent cette pénurie de crédit. D’une part, la contagion a atteint le trade finance par la voie des tensions sur le marché interbancaire: le trade finance étant une activité de crédit à court terme (90 à 120 jours), ses taux dépendent largement des taux interbancaires. Les crises de liquidités peuvent donc fortement restreindre le commerce international de commodities. D’autre part, les exigences accrues de capital liées aux accords de Bâle III ont mené les banques à restreindre les lignes de crédit octroyées aux acteurs du négoce, car la couverture en fonds propres leur coûtait plus cher. Enfin, les banques européennes ont souffert de la pénurie de liquidités en dollars, lorsque, au plus fort de la crise de la dette souveraine en 2011, les banques américaines ont restreint les prêts de dollars à leurs homologues d’outre-Atlantique, jugés risqués. Or «95% du commerce mondial des matières premières s’effectue en dollars», a noté Marc Auboin.

Situation paradoxale

Particulièrement touchés: les négociants de matières premières des pays du Sud et notamment ceux d’Afrique, auxquels les banques occidentales attribuent un rating de crédit pénalisant. Lors des sommets du G20 de Londres et de Séoul, les pays se sont engagés à assurer la disponibilité de 250 milliards de dollars ces deux prochaines années à travers les banques de développement multilatérales (comme la Banque africaine de développement) pour soutenir le trade finance dans les pays les moins avancés. Outre les agences multilatérales qui prennent le relais des banques occidentales, les banques chinoises et russes développent aussi rapidement l’activité de trade finance, étant moins touchées par la crise que les banques du G7. «Les banques brésiliennes aussi sont de plus en plus actives dans le domaine, relève Marc Auboin, mais pour l’instant la portée des institutions des pays émergents reste régionale.» Cette situation ramène à un paradoxe: les pays les plus riches en ressources demeurent à ce jour les plus pauvres. Se penchant sur les possibilités de financer le développement des pays les plus pauvres par les gains de leur production de matières premières, le Global Commodities Forum a soulevé la question de la «financiarisation» des marchés des matières premières et de la spéculation comme frein au développement. «La présence accrue de traders d’indices de matières premières et de hedge funds, actifs à la fois sur les marchés d’actions et de futures, a accru la corrélation entre les marchés financiers et ceux des matières premières», a constaté Richard Jones, directeur adjoint à l’International Energy Agency. On observe en outre que les prix sur les marchés des matières premières agricoles présentent une corrélation accrue avec ceux du marché de l’énergie. «Et même à l’intérieur du marché des matières agricoles, les prix s’influencent mutuellement, par exemple entre les marchés du sucre et ceux du maïs», observe David Hallam, directeur à la division négoce et marchés de la Food and Agriculture Organization (FAO).

Dynamique  Le négoce de matières premières représenterait au moins 10% de l’économie genevoise.

15% du négoce mondial s’effectue depuis la Suisse Avec le changement de paradigme qui se profile dans le trade finance, Genève et l’arc lémanique pourraient-ils être affectés au plan des quelque 400 acteurs du négoce, employant environ 9000 collaborateurs, qui y opèrent? Dans son livre récent, La Suisse, le négoce et la malédiction des matières premières, la Déclaration de Berne, une ONG, estime qu’au moins 15% du négoce mondial de ressources naturelles s’effectue depuis la Suisse. La croissance de ce commerce de transit a été multipliée par quinze durant la décennie écoulée. «Dans ce secteur à faibles marges, la baisse de l’euro face au dollar contribue à faire baisser les revenus puisqu’il faut aux acteurs du négoce plus d’euros pour acheter des dollars en vue de conclure des transactions déjà à faibles marges», explique Matthew Parish, Partner chez Holman Fenwick Willan (HFW), l’une des principales sociétés juridiques de conseil aux sociétés de trading et de shipping. La vaste majorité des ressources naturelles est basée dans des pays dont les monnaies ne sont pas liées au dollar. Dès lors, si les matières premières étaient libellées en d’autres monnaies, les banques européennes, qui dominent le trade finance mondial, ne dépendraient plus du dollar. Et la volatilité des prix des matières premières serait réduite, car pour l’heure elle doit beaucoup à la volatilité du dollar. A l’heure où ces réflexions avaient lieu au Global Commodities Forum, un article du quotidien The Independent révélait que les pays arabes discutent secrètement avec la Chine, la Russie, le Japon et la France pour cesser d’utiliser le dollar dans le commerce pétrolier. Le prix de l’or noir serait fixé sur un panier de monnaies qui inclurait le yen, le yuan, l’or et une nouvelle unité monétaire du Golfe. Dans le commerce des autres matières premières aussi, «les principaux négociants pourraient convenir entre eux d’un panier de monnaies internationales dans lequel ils baseraient leurs transactions, suggère Matthew Parish, ce qui reviendrait pour eux à couvrir leur risque de change et ainsi à s’épargner des pertes, tout en prévenant les chocs qui peuvent survenir sur le marché des changes».  

Rectificatif

Suite à notre brève publiée dans la rubrique Top Secret du 14 décembre, la société Patrimonium tient à préciser que la FINMA n’a pas ouvert d’enquête, ni déposé de plainte dans le litige qui oppose la holding Patrimonium Invest AG à deux de ses anciens partenaires d’affaires, un troisième plaignant ayant retiré sa plainte. D’autre part, si l’enquête pénale est toujours ouverte à Zoug, le Parquet de Munich a classé ou n’est pas entré en matière sur les différentes plaintes déposées. Enfin, les dirigeants de Patrimonium tiennent à préciser que le différend d’ordre privé n’a rien à voir avec le fonds coté, comme l’a confirmé Swiss Global Asset Management, en charge de la direction dudit fonds, et que les personnes mentionnées dans cette brève ne sont en aucun cas concernées par ce litige.

Crédits photos: Sanogo, Huguen, Poujoulat/AFP

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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