Bilan

La Banque du Japon a raté sa mission

La stratégie menée depuis plusieurs années ne fonctionne pas: l’institut n’est pas parvenu à ses objectifs d’inflation. Il essuie les critiques de toutes parts, dont celles du financier Marc Faber.

Haruhiko Kuroda a pris les rênes de la BoJ en mars 2013.

Crédits: Kim Kyung-Hoon/reuters

Un dollar qui s’échange à plus de 100 yens, soit un niveau proche de celui d’octobre 2014. Des taux d’intérêt négatifs introduits par la Banque du Japon (BoJ) depuis février 2016 qui ne sont pas parvenus à affaiblir durablement le yen comme escompté. La politique monétaire de l’institut financier nippon sous l’ère d’Haruhiko Kuroda, gouverneur qui a démarré ses fonctions en mars 2013, fait l’objet de plus en plus de critiques. Et non des moindres, puisqu’elles viennent de l’intérieur même de la BoJ.

Le vote des administrateurs de l’institut monétaire sur l’introduction des taux d’intérêt négatifs en février dernier avait été approuvé d’extrême justesse. Sur neuf administrateurs, quatre s’étaient prononcés contre cette mesure.

Outre des administrateurs de la BoJ, les banques blâment, elles aussi, la politique monétaire de l’institution. La Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ est même allée plus loin. En mai, elle a annoncé qu’elle renoncerait à son rôle de négociant en bons du trésor japonais, les JGB. Raison évoquée: avec l’adoption des taux d’intérêt négatifs, cette activité n’est plus rentable.

Les banques régionales se sentent, elles aussi, pénalisées. Dans la région de Tohoku dévastée par le tsunami de mars 2011, elles estiment que les taux d’intérêt négatifs pénalisent injustement leurs fonds en dépôt. Or ceux-là ont augmenté avec l’afflux de fonds destinés à la reconstruction.

«C’est un échec total»

De son côté, Marc Faber, gourou suisse des marchés financiers et auteur du Bloom, Gloom & Doom Report, estime que le bilan de la politique monétaire de la BoJ est clairement négatif. «Si l’on regarde la consommation privée, la production industrielle et la croissance du produit intérieur brut, la stratégie de la BoJ constitue un échec total», juge-t-il.

Selon lui, «ce que les banques centrales ont principalement réussi à faire, c’est de maintenir les prix des actifs à un niveau élevé, voire à les augmenter. Elles ont décrit la déflation comme quelque chose d’horrible et l’inflation comme positive. Cette analyse est erronée car au final il faut analyser le revenu réel disponible des ménages. Si on gagne 100  000 dollars par an et que les prix diminuent de 10%, le salaire réel a augmenté de 10 000 dollars. En revanche, si on gagne la même somme, mais que les prix augmentent de 10%, alors on gagne 10   000 dollars de moins. En fait, les statistiques publiées ne reflètent pas le coût de la vie», déplore Marc Faber.

Pour Noriko Hama, professeure d’économie à l’Université Doshisha à Tokyo et Kyoto, l’adoption de taux d’intérêt négatifs dans un contexte où l’économie japonaise est stagnante pénalise les ménages. «En fait, au lieu de dépenser davantage, ils ont commencé à cacher leur argent dans des coffres-forts. Les ventes de ces produits ont d’ailleurs doublé depuis que les taux d’intérêt négatifs ont été introduits. Elles ont atteint un niveau record. Nous nous trouvons donc dans une situation très effrayante où l’économie devient de plus en plus souterraine. Les ménages étant pénalisés par la politique monétaire de la BoJ, leur réaction est compréhensible. Mais elle montre à quel point ni l’institution monétaire ni le gouvernement ne sont capables d’anticiper les effets de leurs actions sur la population. Dans la situation actuelle du Japon, c’est un désastre», affirme-t-elle. 

«Jusqu’à ce que le système explose»

Dans ce contexte, comment la BoJ mettra-t-elle fin à sa politique d’assouplissement monétaire? Pour Marc Faber, elle ne peut pas remonter les taux d’intérêt des obligations d’Etat. S’ils atteignaient 1 à 1,5%, tous les revenus des impôts seraient utilisés pour payer les intérêts de la dette. «Je pense donc que l’assouplissement monétaire augmentera jusqu’à ce que le système explose.

A un moment, l’inflation progressera et la BoJ, comme d’autres banques centrales d’ailleurs, n’aura plus les moyens d’augmenter les taux d’intérêt à cause du niveau d’endettement. On assistera alors à quelque chose d’inédit. Une dépression sera accompagnée d’une inflation, ce qui engendrera une baisse du niveau de vie pour les Japonais», prévient-il. Autre scénario, selon Noriko Hama: «Le gouvernement japonais introduira une taxe qui lui permettra de prélever de l’argent sur les comptes des Japonais, voire sur leurs salaires», conclut-elle. 

Daniel Eskenazi

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