Bilan

La libra en Suisse? «Je n’y crois pas»

Le professeur Sergio Rossi doute que Facebook et ses partenaires acceptent de devenir une quasi banque pour obtenir l’aval du régulateur financier helvétique.

Sergio Rossi ne pense pas que Facebook acceptera de se soumettre aux règlements imposés par la FINMA et donc que le projet libra ne verra pas le jour en Suisse.

Crédits: Jean-Paul Guinnard

La future crypto-monnaie de Mark Zuckerberg suscite de nombreuses réactions et craintes avant son lancement. Avec plus de deux milliards d’utilisateurs potentiels, la libra dispose d’une force de frappe sans pareil.

Grâce à la technologie, un acteur privé peut désormais émettre une monnaie. Une véritable révolution monétaire qui inquiète les banques centrales et les autorités de surveillance des marchés financiers.

La libra sonne-t-elle le glas des banques centrales? Cette interrogation était au cœur d’un colloque organisé le 3 octobre à l’Université de Fribourg. Parmi les intervenants: Sergio Rossi, titulaire de la chaire de macroéconomie et d’économie monétaire de la haute école fribourgeoise. Interview.

Bilan: La libra vous inspire beaucoup de méfiance…

Sergio Rossi: Créer une monnaie supplémentaire n’est pas nécessaire. Il y en a déjà trop. Nous avons surtout besoin d’une redistribution plus équitable de la richesse dans le monde. Et ce n’est pas avec la libra qu’on arrivera à le faire. La libra, c’est un peu comme l’écu qui a préexisté à l’euro. C’est le nom d’un panier de monnaies nationales et d’obligations du secteur public. On lui a juste donné le nom de libra. Or, à la différence de l’écu officiel, il n’y a pas de banque centrale chargée d’émettre cette monnaie, mais une institution non financière qui échappera à tout contrôle. Et c’est ça le problème majeur.

Pourquoi?

Que pourront faire les banques centrales si une panique financière éclate au sein du réseau? Elles n’auront aucun moyen d’agir dans le cas où l’Association Libra ne dispose pas de liquidités suffisantes pour permettre aux particuliers de transformer leurs libra en monnaies nationales.

Y a-t-il aussi d’autres risques?

La libra pourra être utilisée par les milieux criminels pour blanchir plus facilement les recettes de leurs infractions. A cela, s’ajoutent les risques de change et de soustraction d’impôts. De même, au lieu de devenir un moyen de paiement pour les personnes qui n’ont pas de comptes bancaires comme le promet l’Association Libra, cette monnaie servira surtout les intérêts des spéculateurs qui disposeront d’un outil supplémentaire pour tenter de réaliser de gros gains.

Cette monnaie verra-t-elle le jour en Suisse, où l’Association Libra a été créée à Genève?

Je n’y crois pas. Facebook et ses partenaires ne lanceront pas cette monnaie en Suisse car la Finma (Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) exigera que l’Association Libra respecte les contraintes législatives et réglementaires à l’instar des autres acteurs de la place financière helvétique. Je doute que cette association accepte de devenir une quasi banque avec tout que cela implique au niveau des coûts de fonctionnement.

Mais la libra pourra être créée sous d’autres cieux…

En cas d’échec en Suisse, l’Association Libra sollicitera l’autorisation d’autres pays, où la régulation est moins forte. Par exemple aux Etats-Unis ou aux îles Cayman. Mais sa tâche s’annonce délicate. Les banques centrales sont en train de se coordonner afin de tenter d’empêcher la création de la libra.

Et les autorités de régulation?

On l’a vu avec la crise éclatée en 2008, les autorités de surveillance des marchés financiers peinent à coopérer et misent sur une régulation relativement faible. Chacune cherche à protéger sa place financière pour qu’elle reste compétitive sur le plan international.

Les monnaies digitales, c’est l’avenir de la finance?

La blockchain est une invention géniale. Dans le domaine monétaire, elle sera utilisée dès le moment où elle pourra être intégrée au système bancaire, formé par les banques commerciales au-dessus desquelles se trouve une banque centrale. Cette monnaie digitale - par exemple un crypto-franc ou un crypto-euro - sera émise par les banques centrales et utilisée par les banques commerciales et les particuliers. La Suède suit déjà cette voie. C’est une évolution de la forme de la monnaie, mais l’essence de la monnaie ne change pas.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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