Bilan

La Chine, pivot du boom digital asiatique

Conseils pour investir dans la croissance locale chinoise et dans la transformation massive du continent grâce aux mobiles.

En Chine, les paiements mobiles explosent.

Crédits: Anthony Wallace/AFP

Faut-il investir en Chine? A l’évidence oui, selon Constantino Cancela, responsable de l’asset management à la Banque Cantonale de Genève (BCGE): «Ce qui se passe en Chine en ce moment relève de phénomènes macroéconomiques conjoncturels qui ne doivent pas occulter la réalité économique du pays et d’autres régions, que la BCGE ne désigne plus d’ailleurs comme «marchés émergents» mais comme «pays à croissance dynamique», et dont la Chine est le principal bloc». Les principaux instituts prédisent que la Chine sera la première économie mondiale en 2030. Afin d’identifier les thèmes d’investissement clés, voici l’avis de cinq experts du marché chinois, basés à Hongkong et à Singapour.

Tensions commerciales surjouées

Dans l’esprit de l’investisseur occidental, Chine rime avec «usine du monde», «Made in China» et «exportations». Mais la Chine d’aujourd’hui, c’est d’abord une histoire locale, un immense marché domestique, et une faible part d’exportations. «Les tensions commerciales avec les Etats-Unis ont certes un impact sur l’économie chinoise, mais cette situation n’est pas vraiment nouvelle, estime Hartmut Issel, responsable des actions asiatiques, chief investment office d’UBS Global Wealth Management. La réalité est que le marché des actions chinois est l’un des moins sensibles aux exportations. Seules 2% des ventes des sociétés figurant dans l’indice MSCI China vont directement vers l’Amérique du Nord. Et 86% de leurs ventes se destinent au marché domestique.» En comparaison, la part des ventes des sociétés du S&P 500 qui revient au marché américain serait plus proche des deux tiers, selon l’expert d’UBS.

Autre statistique parlante, les exportations chinoises vers les Etats-Unis représentent seulement 3,5% du PIB chinois, indique Mark Matthews, responsable de la recherche sur l’Asie chez Julius Baer. Sur 990 millions d’emplois en Chine, 3 millions seulement seraient liés directement aux exportations vers les Etats-Unis. De quoi relativiser.

Finalement, «l’impact de la guerre commerciale est beaucoup plus psychologique que réel», estime Mark Matthews. «La Bourse chinoise fournit l’une des meilleures expositions
locales», conclut Hartmut Issel.

Quels secteurs sont attrayants?

Hartmut Issel recommande les valeurs technologiques liées à la consommation en ligne et à la 5G. Tous les experts citent le potentiel toujours élevé d’Alibaba et de Tencent, qui dépendent de la consommation domestique et bénéficient d’une croissance séculaire. «La progression de leur bénéfice, de 10% par an, est soutenable», estime Mark Matthews. Il conseille de se positionner sur la 5G et l’intelligence artificielle (IA), où «la Chine s’est hissée au rang de leader, au même titre que les Etats-Unis». La 5G et l’IA vont de pair, souligne-t-il: «La 5G est nécessaire pour collecter les big data, qui permettent le développement de l’intelligence artificielle. En plus de disposer de la 5G et de l’IA, la Chine a également la population qu’aucun autre pays n’a, à part l’Inde qui n’a toutefois pas une technologie aussi avancée. Les assurances, qui captent le marché croissant du vieillissement en Chine et des revenus supérieurs, et les banques en ligne sont en plein essor. Ant Financial, filiale financière d’Alibaba, est aujourd’hui la plus grande banque en ligne. Dans la téléphonie mobile, Xiaomi et Huawei (4e et 2e constructeurs mondiaux de smartphones) sont aussi leaders mondiaux.»

En revanche, le gigantesque projet de la nouvelle Route de la soie est actuellement freiné par la guerre commerciale avec les Etats-Unis. Suscitant un vif enthousiasme il y a quatre ans, cet ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine et l’Europe serait plutôt, de l’avis des experts, à voir comme un investissement de très long terme.

Valorisation attrayante

Le marché chinois n’est pas jugé surévalué. «Sa valorisation s’avère résiliente face à la guerre commerciale», observe Anthony Chan, chief Asia investment strategist à l’Union Bancaire Privée (UBP). Alors que les nouveaux tarifs américains ont été annoncés en mai dernier, le ratio cours/bénéfice (P/E) du MSCI China est resté stable. Le marché chinois se traite à 11,5 fois ses bénéfices. Un multiple raisonnable, selon l’expert de l’UBP. Il estime qu’aux prix actuels, «le marché a incorporé le scénario d’une poursuite des discussions commerciales et de la politique d’assouplissement chinoise».

Plus que les tarifs, les craintes sont de voir la disruption de la chaîne d’approvisionnement causer une migration accrue de la production hors de Chine, et que la confrontation entre les Etats-Unis et la Chine entraîne des sanctions économiques directes. Reste que le potentiel de hausse est là. «L’indice MSCI China peut croître de 9% par an ces dix prochaines années», selon Mark Matthews.

Obligations à haut rendement

Du côté des obligations, «les investisseurs suisses peuvent avoir accès à des fonds obligataires asiatiques à haut rendement», indique Hartmut Issel. Les deux tiers des titres sont chinois, et, parmi ces derniers, plus de la moitié représentent le secteur immobilier. Les émetteurs sont actifs en Asie du Sud-Est. «En tant qu’investisseur suisse, vous pouvez les acquérir en direct, poursuit l’expert d’UBS. Le rendement atteint près de 7,5% en dollar.» Si les obligations chinoises sont dominées par les promoteurs immobiliers, c’est parce que ce secteur, en incluant les agences et les hypothèques, contribue à hauteur de 20% au PIB. «Il faut choisir très prudemment les émetteurs, conseille Mark Matthews,
de Julius Baer. Préférez uniquement les émetteurs des villes de 1er rang (Tier 1 Cities).» Le risque de défaut est limité: les spécialistes estiment que le secteur immobilier est trop important pour que le gouvernement le laisse tomber en faillite.

Gestion active

Une gestion active comporte plus de frais, certains risques, mais renferme le plus d’opportunités. Anthony Chan conseille de «miser sur un fonds en actions on­shore géré activement», comme le marché des actions A, car le marché chinois est très orienté sur le trading, et il faut des gérants actifs pour saisir les opportunités. C’est en outre un marché influencé par les décisions politiques, qui nécessite de suivre de près les décisions et effets du stimulus en cours.

De même, il faut une approche sophistiquée pour investir dans des secteurs complexes tels que l’intelligence artificielle en Chine. «Nombre de sociétés sont impliquées dans le secteur de l’IA, mais être investisseur dans ces domaines nécessite une participation active, souligne Mark Matthews. Il faut avoir les informations, ce qui est difficile lorsqu’on vit hors de Chine. Certaines sociétés sont cotées, d’autres se trouvent dans la catégorie private equity.»

Solutions indicielles

La solution passive a aussi ses avantages. «Pour l’investisseur suisse, je conseille un fonds indiciel qui englobe les trois segments de la Bourse chinoise, les actions H, les actions overseas et les actions A (lire l’encadré ci-dessus)», préconise Valerio Schmitz-Esser, responsable des solutions indicielles chez Credit Suisse Asset Management. Les fonds indiciels sont moins chers que les fonds actifs, tout en offrant une large diversification, souligne l’expert. «Avec comme indice de référence le MSCI China All Shares index, qui englobe 698 actions chinoises (août 2019), vous obtenez une exposition aux actions A des grandes et moyennes capitalisations.» A ne pas confondre avec le MSCI China Standard index, qui met quant à lui un plafond sur la pondération des actions A. «Ce plafond est actuellement à 15% de la capitalisation totale des actions A, mais il passera à 20% fin novembre», précise Valerio Schmitz-Esser. Le All Shares, lui, n’a aucun plafond. Les fonds indiciels offrent une liquidité journalière.

Zoom sur l’essor asiatique du mobile

L’économie chinoise s’est transformée, explique Chris Chan, gérant d’un fonds panasiatique en actions pour EFG Asset Management. Aujourd’hui, c’est dans le boom panasiatique de la digitalisation qu’il faut investir, dans les marchés domestiques de Chine et d’Asie du Sud-Est, à travers des capitalisations moyennes d’Asie axées sur la technologie mobile, les fintechs et l’innovation. Un thème dont les investisseurs européens sont loin d’avoir pris la pleine mesure, selon le Hongkongais.

Cette croissance est englobée dans l’univers de l’indice MSCI AC Asia ex-Japan, qui inclut la Chine et Hongkong (50% de la pondération), mais aussi la Corée du Sud, Taïwan, l’Inde et les pays de l’ASEAN que sont la Thaïlande, l’Indonésie, la Malaise et les Philippines. «En Inde, on assiste à un boom des smartphones de technologie chinoise, relate Chris Chan. Le marché a été bouleversé par l’arrivée de Xiaomi, avec les prix les plus bas du monde pour les données mobiles.» La combinaison de prix extrêmement bas pour les packages de données mobiles et l’afflux de smartphones chinois très bon marché ont transformé le marché indien, dotant l’homme de la rue de smartphones à moins de 100 dollars pièce. Xiaomi est devenu le premier fabricant de smartphones en Inde. L’Asie – et notamment l’Inde – assiste aussi au boom des voyages en ligne, du streaming et de la livraison de nourriture basés sur des applis mobiles. La première agence de voyages en ligne en Inde a vu 80% de ses réservations provenir de mobiles.

Les fintechs, aussi, ont leur plus grand potentiel en Asie, où se trouve la population la moins bancarisée, relève Chris Chan. En Chine, les paiements sans cash (mobiles) explosent, ce qui en fait le premier pays dans ce secteur. Les QR codes y sont utilisés massivement. Alibaba et Tencent sont les leaders des paiements mobiles, remplaçant les banques traditionnelles. «80% des crédits octroyés par Alibaba vont à des fermiers qui n’ont jamais emprunté de l’argent à une banque», note l’expert d’EFG. Cela car les banques traditionnelles ne disposent pas de données de crédit sur ces populations de fermiers et de petits salariés chinois. Alibaba, en revanche, dispose de ses propres données de crédit car ses utilisateurs paient leur facture d’électricité avec leur mobile. Dès lors, cette information financière se concentre entre les mains des géants de la tech, qui l’utilisent pour faire crédit, devenant ainsi les nouvelles banques digitales ayant accès au plus grand nombre.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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