Bilan

L'opacité du marché de l'art sous les projecteurs

Avec la garde à vue du Genevois Yves Bouvier, les enjeux du prix de l’art et de ses manipulations reviennent au-devant de la scène.

Une oeuvre de Gauguin s'est vendue à 300 millions de dollars au Qatar. 

Crédits: Dr

La garde à vue à Monaco mercredi d’Yves Bouvier, propriétaire du groupe Natural Le Coultre, actionnaire des Ports francs de Genève et fondateur de ports francs au Luxembourg et à Singapour, soulève le problème de l’opacité du marché de l’art.

Ce passionné d’art résidant à Singapour aurait escroqué des clients – dont le milliardaire russe Dmitry Rybolovlev - en leur vendant des œuvres à des prix largement surfaits. Le 26 janvier, Yves Bouvier était invité à Genève à une conférence "Art Finance & Law: Risks, Rules and Opportunities" organisée par la Fondation pour le droit de l’art.

Lors de cette conférence, plusieurs experts avaient évoqué le problème de la réglementation insuffisante du marché de l’art, qui fonctionne largement sur la base de l’autorégulation et de la confiance. Directrice de la Fondation pour le droit de l’art et avocate à l’étude Lalive, Sandrine Giroud constate que «sans prétendre réduire un marché aussi complexe à quelques généralités, on peut relever que le marché de l’art est essentiellement un marché d’initiés, largement fondé sur l’autorégulation, souvent confidentiel, portant principalement sur des biens meubles et dont la question du prix et de la valorisation tient souvent plus de l’émotion que de la raison.»

Pour elle, la tendance récente à considérer l’art comme un investissement financier, voire même pour certains une classe d’actifs soulève la question du «degré d’information dû aux investisseurs en art». Le marché total de l’art pèse près de 50 milliards (en ventes totales d’œuvres et d’antiquités). Les œuvres d’après-guerre et contemporaines dominent le marché, captant les prix les plus élevés (46% des enchères d’art en valeur, et 44% en volume en 2013).

En matière de prix, il y a peu de transparence, et une bulle de valorisation. « Des segments comme l’art contemporain chinois sont clairement manipulés à la hausse », estime Philipp Hoffman, gérant du Fine Art Fund à Londres. L’an dernier, les enchères publiques d’art en Chine ont atteint 7,5 milliards d’euros. « Vous ne verrez pas sur un écran Bloomberg le prix de marché du dernier Picasso mis en vente », résume Jan Prasens, directeur exécutif de Sotheby’s Financial Services. Il n’existe pas de marché efficient en matière d’œuvres d’art, et les indices du marché de l’art n’ont pas beaucoup de sens car l’art est par définition très individuel, et les prix se jugent au cas par cas. «Gauguin qui se vend à 300 millions de dollars au Qatar pose la question de la valorisation d'une oeuvre d'art qui est une question très difficile», estime Sandrine Giroud.

Jusqu’à 25% du prix

 

Les ventes privées représentent actuellement une part importante du marché. Souvent, le prestige du vendeur de l’œuvre peut même influer sur le prix. Ce n’est pas une science. Les coûts de transaction, qui incluent la prime du vendeur, et la prime de l'acheteur, ainsi que des frais administratifs, peuvent être très élevés : jusqu’à 25% du prix.

Alors que l’art est devenu un investissement financier, et qu’il fonctionne beaucoup comme les hedge funds et le private equity, le droit de l’investisseur à une information transparente sur le prix de l’œuvre devient donc légitime. Un rapport du consultant Deloitte disait en 2014 que le problème du marché était le manque de réglementation, qui fait que les questions de valorisation et d’authentification des œuvres rendent le marché moins liquide. « Il est probablement dans l’intérêt du marché de l’art d’avoir une certaine réglementation qui soit précise, mais pas excessive, notamment concernant les règles de diligence à respecter», estime Sandrine Giroud.

Début novembre 2015, la Fondation pour le droit de l’art organisera un événement sur l’art et le blanchiment d’argent. Cet aspect aussi domine le débat sur la réglementation de l’art. «Le marché des biens de valeurs, de même que l’immobilier, sont des secteurs qui ont été identifiés, notamment par le GAFI et l’Union européenne, comme particulièrement exposés au risque de blanchiment», observe l’avocate genevoise. 

Plusieurs affaires récentes ont montré l’utilisation d’œuvres d’art dans le cadre d’affaires de blanchiment. Selon Sandrine Giroud, « les particularités du marché de l’art en font un secteur exposé. Cela étant, il faut relever que de nombreux acteurs du marché sont attentifs à cette problématique. Les maisons de vente appliquent les règles de diligence incombant aux intermédiaires financiers. Il y a cependant toute une partie du marché qui devra s’adapter aux nouvelles règles en la matière comme celles imposées par la mise en œuvre des recommandations du GAFI. Il est à prévoir que dans le contexte actuel, le phénomène de régularisation observé dans le secteur bancaire, s’étende à plus ou moins long terme au marché de l’art. » Les œuvres d’art peuvent être transportées de manière plus ou moins facile.

Les phénomènes tels que les manipulations du prix des œuvres et le blanchiment d’argent qui transite par l’art sont difficiles à quantifier. La Suisse a étendu ses sanctions contre la Syrie à des œuvres d’art et des antiquités car elle soupçonne que ces transactions aident à financer le conflit. Et la résolution du Conseil en sécurité de l’Onu au sujet de l’Etat islamique mentionne l’approvisionnement de fonds par le biais du commerce d’œuvres d’art d’Irak et de Syrie. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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