Bilan

L'euro pris au piège de la psychologie

Une nouvelle plutôt désagréable est tombée: l'agence de notation Fitch vient de réviser à la baisse la solvabilité du Portugal. Les choses pourraient être encore pires. Après tout, outre la Grèce et le Portugal, l'Espagne, l'Italie et l'Irlande font aussi partie de ces pays qui, du fait de leur dette publique écrasante qui atteint près de 115% de leur PIB, risquent d'être contraints à se déclarer en faillite dans un avenir relativement proche. Il va falloir rapidement aborder la question de savoir quel sera le prochain pays de la zone euro à se trouver happé dans cette spirale, menaçant ainsi un peu plus la monnaie commune européenne. D'autant qu'à Londres et New York, quelques requins de la finance parient déjà sur le grand final: la dislocation de la zone euro. Plus que jamais, il faut se demander à quel point cette crise de l'euro est sérieuse, et si une sortie de l'euro représente un scénario réaliste. Quiconque se focalise sur l'importance économique de la Grèce et du Portugal arrivera bien vite à la conclusion que la panade dans laquelle ils se trouvent ne peut guère mettre en danger la zone euro. Ces deux pays représentent à eux deux à peine 4% du PIB de l'ensemble de l'union monétaire.«Le problème de la crise actuelle est moins économique que psychologique», commente Jens Hogrefe, de l'Institut pour l'Economie mondiale (IfW) de Kiel. L'euro vient de fêter son 10e anniversaire. Par rapport au dollar, c'est une monnaie jeune, qui dépend bien davantage de la confiance des marchés que le bon vieux billet vert, devise de référence de la planète.Il est donc tout à fait vraisemblable que les marchés financiers internationaux, dans le cas d'une banqueroute de la Grèce ou de son retrait de la zone euro, appliqueront la règle dite de la «fuite du plus faible» et se réjouiront de pouvoir vérifier la capacité de l'union monétaire à résister. Ce qui serait ni plus ni moins que de l'arnaque. Peu à peu, les spéculateurs pourraient ensuite s'en prendre carrément aux autres PIIGS.Après la Grèce, le Portugal se retrouverait sérieusement sous pression, puis l'Espagne, l'Irlande, et peut-être aussi l'Italie. Dans le pire des cas, la zone euro finirait peu à peu par être lessivée, puis par s'effondrer. C'est toutefois le scénario du pire. Les dégâts seraient simplement trop énormes pour toutes les parties prenantes.Et pour l'Allemagne aussi. Car la République fédérale est  -  comme le montre le débat en cours sur la domination des exportations allemandes  -  le plus grand profiteur de l'union monétaire. La majorité de ses exportations sont à destination des pays de l'euro. Ce qui signifie que les entreprises allemandes ne sont plus exposées aux risques liés aux taux de change.Ce scénario du pire n'est pas une perspective actuelle. Mais la crise révèle au grand jour certaines faiblesses de l'Union monétaire européenne. Quand on en cherche les causes, on tombe très vite sur la formule «espace monétaire optimal».C'est l'économiste Robert Mundell qui a obtenu le Prix Nobel pour avoir développé cette théorie en 1999, au moment précis de l'introduction de l'euro. Mundell s'est demandé quand il était indiqué pour un pays d'entrer dans une union monétaire. Avec en arrière-plan le fait que si un pays dispose de sa propre monnaie, il peut réagir aux chocs économiques, par exemple en procédant à une dévaluation et en renforçant du même coup sa compétitivité.Comme cette possibilité n'existe plus dans le cadre d'une monnaie unique, il faudrait pouvoir favoriser une plus grande mobilité de la main-d'oeuvre, conformément aux mécanismes de compensation décrits par Mundell. Si les demandeurs d'emploi d'un pays fortement touché par le chômage pouvaient facilement s'installer dans des régions prospères (comme c'est le cas aux Etats-Unis), il serait plus facile de compenser les déséquilibres économiques.Las! L'expérience européenne montre que la mobilité est peu utilisée: la barrière de la langue reste difficile à surmonter. «Rétrospectivement, les eurosceptiques avaient raison de dire que l'Union européenne n'avait pas une configuration idéale pour former une union monétaire», estime Hogrefe, le spécialiste de l'IfW. Il souligne que cela a néanmoins permis de réduire les inégalités. «Des pays comme la Grèce ont quand même dû assainir leurs budgets et améliorer leur compétitivité,»La résistance allemandeC'est toutefois un processus long, s'étendant sur des années, voire des décennies. Ansgar Belke, de l'Institut allemand de recherche économique (DIW), témoigne du même pessimisme: «Les différences entre les pays membres de l'union monétaire se sont accrues au cours des dernières années au lieu de se réduire.» Les pays comme la Grèce et l'Espagne, qui affichaient des déficits chroniques de leur balance commerciale, ont continué d'importer plus qu'ils n'exportaient et se sont ainsi davantage coupés de la prospérité de pays comme l'Allemagne.A court terme, il serait donc possible de lutter contre les inégalités entre pays membres de l'union monétaire par le biais de transferts financiers. Il s'agirait ni plus ni moins d'une péréquation financière à l'échelle européenne. La chancelière allemande a toutefois exclu catégoriquement cette solution, de crainte que son pays ne finisse par supporter l'essentiel de cette charge financière.Le débat réveille également d'anciennes blessures: «On constate toujours que deux grandes visions économiques, radicalement différentes, continuent de s'opposer», explique Ansgar Belke. Si tous les Etats européens souhaitent définir une politique économique, chacun la voit à sa manière.Ainsi les Allemands considèrent-ils avant tout l'union monétaire comme une zone de stabilité. Leur plus grande crainte serait de se retrouver avec un euro plus faible que leur ancien mark par excès de keynésianisme. L'autre vision européenne est essentiellement soutenue par la France: tous les Etats devraient pouvoir se prononcer sur les politiques économiques et budgétaires. Cette idée n'a guère de chance de l'emporter face à la résistance allemande. A moins que les inégalités entre pays de la zone euro ne s'accroissent encore ou que la situation ne se détende, si la Grèce et le Portugal parviennent à réduire leurs dettes et à augmenter leur compétitivité. Il existe un précédent à cela: la Belgique. - Der Spiegel

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