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Johnny Hallyday et l'argent: l'idole des jeunes ne comptait pas

Tout au long de sa carrière, Johnny Hallyday aura dépensé sans compter. Malgré des ventes records, des tournées lucratives et des exils loin du fisc français, la star n'a pas amassé de fortune démesurée. Sa générosité avec ses amis et proches, une propension à distribuer ses biens et une envie de se faire plaisir auront guidé sa stratégie financière.

Depuis le début de sa carrière, Johnny Hallyday a toujours entretenu une relation particulière avec l'argent.

Crédits: DR

Johnny s'en est allé. Laetitia, sa veuve, et ses enfants David, Laura, Jade et Joy ne devraient pas souffrir de difficultés financières dans les mois à venir. Cependant, au vu des chiffres faramineux des ventes d'albums, des tournées à succès, des concerts à guichets fermés, des cachets de cinéma ou de l'intense merchandising qui a vu fleurir des produits dérivés à foison, n'importe quel analyste financier pourrait s'attendre à voir surgir un héritage gigantesque. Pas avec celui de Johnny Hallyday. Pas le style de l'idole des jeunes.

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Avec Jean-Philippe Smet, né d'une mère coiffeuse puis employée de crèmerie et d'un père ayant fui, l'argent n'est pas un but en soi. C'est uniquement le facilitateur des envies, le moyen de s'offrir une guitare à l'adolescence, une Harley-Davidson à l'âge adulte, une villa aux Etats-Unis ou un chalet à Gstaad plus tard,... Mais l'argent, c'est surtout l'occasion de faire la fête avec ses amis, de partir à l'improviste avec ses proches en voyage ou d'acheter des voitures.

Dès les premières années de sa carrière, Johnny Hallyday dépense. La star des yéyé affiche un train de vie dispendieux. Et il ne sera jamais enclin à se serrer la ceinture. En 2011, un ancien conseiller fiscal cité par Les Inrocks, affirme que ses dépenses se chiffrent «entre 200'000 et 400'000 euros mensuels. (...) Et encore, ce chiffre ne comprend pas le remboursement des maisons. Il couvre simplement les frais d'entretien, de personnel, les voitures, les déplacements en jet et les dépenses quotidiennes». Un avis confirmé par son ancien impresario, Jean Pons: «L'argent, Johnny ne sait pas ce que c'est. Il est l'un des rares hommes de spectacle à se comporter aussi peu en homme d'affaires».

Une star détachée des contraintes comme Elvis

Une forme d'insouciance qui le rapproche d'un Elvis Presley, l'icône des débuts. Comme le King, Johnny va battre les records. Mais comme la star américaine, il va brûler l'argent et se désintéresser de la gestion en la confiant à d'autres. Si Elvis Presley laisse le Colonel Parker gérer ses contrats, Johnny Hallyday laisse un autre Johnny, Stark, l'imprésario star des années 1950 à 1970 en France, aux commandes de l'intendance. Or, Johnny Stark, qui va également gérer les affaires de Sylvie Vartan et Hugues Aufray notamment, va se soigner généreusement lors des signatures de contrat: à l'occasion de la signature de Johnny Hallyday avec Philipps en 1961, il s'arroge 50% des revenus de son poulain à peine majeur... et oublie le fisc français. Lorsque les impôts s'aperçoivent de cela et réclament leur dû, c'est le clash entre les deux Johnny.

Si Johnny Stark se promenait avec une valise contenant chèques et espèces qu'il distribuait à Johnny ou à ses amis selon les demandes du chanteur, son successeur Jean Pons se rend vite compte des difficultés et choisit de bluffer: pendant plusieurs années, il va affirmer au chanteur que les réserves sont épuisées et que les recettes des ventes de disques et des tournées suffisent à peine à rembourser impôts et dettes. Le bluff fonctionne tant bien que mal et le bas de laine de Johnny se reconstitue, alors même que certains albums et tournées rencontrent moins de succès qu'au début des années 1960.

Plus tard, les comptables du chanteur omettent la bagatelle de quatre millions de francs français sur les déclarations de revenus des années 1971 et 1972. Le fisc s'en aperçoit et engage une procédure: Johnny sera condamné le 1er avril 1977 par la 11e chambre correctionnelle de Paris à dix mois de prison avec sursis et 20'000 francs d'amende.

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Difficile cependant d'enfouir longtemps l'envie de faire plaisir qui habite Johnny Hallyday. Avec ses amis, il ne compte pas: repas aux restaurants avec des notes s'élevant à 15'000 francs, juke-box de collection en cadeaux à chaque membre d'un groupe d'amis, voitures de prestige achetées sur un coup de tête ou investissements immobiliers,... l'argent file plus vite qu'il ne rentre dans les caisses. C'est ainsi que ses diverses résidences vaudraient à elles seules un roman.

Saint-Barthelemy, Ramatuelle, Pacific Palissades à Los Angeles, Marnes-la-Coquette, Beverly Hills ou Gstaad: autant de choix motivés par des raisons diverses et qui vont souvent s'avérer plus boulets que havres de paix. Au début des années 1990, sa villa de la Côte d'Azur, La Lorada, est à peine achevée qu'il fait face à une situation extrêmement tendue: des investissements sur l'île de la Réunion ont causé des pertes et un avis à tiers détenteur fait courir le risque au chanteur de se retrouver avec 3000 francs français de l'époque pour vivre chaque mois. Son comptable réalise alors que les dettes du chanteur s'élèvent à 30 millions de francs. Seule la sollicitude du ministre socialiste des finances de l'époque, Michel Charasse, permet d'éviter à la star de se retrouver sur la paille. Mais il doit en passer par une nouvelle cure d'austérité et doit mettre sur pied tournées et enregistrements pour s'acquitter de ses dettes.

Une décennie plus tard, les comptes sont revenus dans le positif. Mais la situation reste fragile. Encore et toujours la propension du chanteur à dépenser. Comme avec cette Rolls-Royce achetée sur un coup de tête alors que le chanteur, attendu pour un rendez-vous chez le médecin, avait choisi de se balader dans le quartier pour éviter de faire le pied-de-grue dans la salle d'attente. Ou cette Ferrari choisie un jour où un ami lui rend visite avec ce même modèle et que Johnny craque pour cette voiture et file derechef chez le concessionnaire le plus proche.

Or, il reste toujours aussi difficile pour ses comptables et conseillers financiers et fiscaux de valider ces achats soudains alors même que le chanteur paie la bagatelle de 120'000 francs par jour d'impôts à l'aube des années 2000. La star aime le soleil? Le climat fiscal de Monaco pourrait lui plaire. Mais les ressortissants français ne bénéficient pas des mêmes avantages que les étrangers. Aiguillé par ses conseillers, il sollicite la nationalité belge, que détenait son père biologique. Avec ce passeport, il pourrait résider à Monaco et voir sa note fiscale s'alléger considérablement. Mais la procédure s'éternise et l'issue n'est pas garantie, surtout une fois la demande médiatisée et les accusations d'exil fiscal sorties dans la presse.

Passeport belge, exil suisse

En 2007, changement de cap: c'est à Gstaad que Johnny pose ses valises, alléché par la perspective d'un forfait fiscal de 607'000 euros annuellement. Selon Les Inrocks, le chalet de Gstaad lui coûte 3 millions d'euros (achat et travaux) via deux emprunts "in fine": Johnny ne rembourse dans un premier temps que les intérêts, se réservant le règlement de la totalité du prêt pour une échéance ultérieure. La séjour suisse s'avèrera désastreux sur le plan financier: le forfait fiscal a beau être avantageux, Johnny Hallyday doit quand même s'acquitter en France de tous les revenus générés par les concerts, tournées et ventes d'albums. De plus, après l'épisode du passeport belge, l'exil suisse nuit à son image et Optic 2000 résilie son contrat: entre 300'000 et un million d'euros de pertes par an, selon la RTBF. Il finira par quitter le canton de Berne, direction la Californie.

Ces errances ne lui épargnent pas les mésaventures fiscales: le Canard Enchaîné annonce en 2012 que le fisc lui réclame la bagatelle de 9 millions d'euros pour des impayés sur plusieurs années. De nouveaux enregistrements et des tournées sont remis au programme, afin d'éponger le passif et de retrouver une certaine assise financière. Et les dépenses ne cessent pas, comme avec un jet acheté pendant sa période suisse, en copropriété avec Tony Scotti, mari de son ex-femme Sylvie Vartan. En 2015, Gala affirme que le chanteur cherche à vendre plusieurs propriétés, dont la résidence de Marne-la-Coquette (estimée entre 14 et 25 millions d'euros selon les sources) et le chalet de Gstaad.

Finalement, c'est à Marne-la-Coquette que l'idole des jeunes aura rendu son dernier souffle. Après avoir brûlé la vie comme l'argent, vivant à se faire plaisir et à célébrer l'amitié avec des cadeaux tous plus fous les uns que les autres. Mais sans thésauriser. «Je suis complètement détaché des valeurs matérielles qui pourrissent et empoisonnent les individus. Mon argent me sert surtout à être libre et à vivre comme je veux», expliqua-t-il un jour.

L'argent lui servait aussi à faire des bonnes oeuvres. Le 7 mars 1979, alors même qu'il a soutenu Varely Giscard d'Estaing à la présidentielle de 1974, il rend visite aux sidérurgistes de Lorraine alors en grève, passe une partie de la nuit avec eux et offre son cachet des concerts dans la région à ces ouvriers de Longwy. Sept ans plus tôt, il avait déjà pris part successivement à deux événements avec d'autres artistes: un gala à l'Olympia au profit de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) le 13 mars 1972, et un autre le 30 octobre de la même année en faveur de la réforme pénitentiaire, d'une politique plus préventive que répressive en matière de criminalité et pour l'abolition de la peine de mort. A cette occasion, il s'était retrouvé associé à une série de chanteurs et d'artistes marqués politiquement à gauche (Léo Ferré, Georges Brassens, Serge Reggiani, Nanette Workman).

Les années 1980 ne voient pas cet activisme cesser: il est aux côtés de Coluche lors de la création des Enfoirés pour soutenir les Restos du Coeur en 1986, avec Balavoine et 80 autres artistes pour Chanteurs sans frontières, et avec Charles Aznavour en 1989 pour l'enregistrement du 45-tours Pour toi Arménie, suite au séisme.

Enfin, la lutte contre la maladie avait aussi vu le chanteur s'engager. Dès 1992, il s'engage avec Line Renaud et d'autres artistes dans la lutte contre le Sida. Et il va rééditer cet engagement en 1998 avec Ensemble, en 2000 avec le disque Noël Ensemble, puis en 2001 avec Ma Chanson d'enfance. D'autres concerts sont donnés au profit de la lutte contre le cancer, pour venir en aide aux victimes du tsunami du 26 décembre 2004 ou encore au profit de l'Unicef.

Sans compter d'innombrables dons et cadeaux plus discrets et dont les témoignages ont surgi plusieurs mois ou années après, au profit d'associations caritatives diverses ou d'organisations non gouvernementales.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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