Bilan

Jérôme Kerviel, du trader doué à l’outsider accablé

L’ancien trader de la Société Générale était à Genève mardi pour raconter son histoire, désormais mise en scène dans le film "L’Outsider". Portrait d’un homme au cœur d’une tempête juridique.

"L’Outsider" sorti cet été revient sur les activités invraisemblables d’un trader junior propulsé dans une salle des marchés survoltée. 

Crédits: Fabio Chironi

Le scénario est digne des meilleures fictions. Mais selon Jérôme Kerviel, le personnage principal, tout est bien réel. Licencié par la Société Générale, il est accusé entre autres d’abus de confiance et d’usage de faux. Son ancien employeur lui reproche de lui avoir fait perdre plus de six milliards d'euros au terme d'agissements en bourse frauduleux et restés secrets. Il vit depuis huit ans un feuilleton judiciaire rocambolesque, marqué par les allégations d’une banque qui nie toute responsabilité.

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Alors, pour prendre son mal en patience, Kerviel publie en 2010 "L’engrenage, mémoires d’un trader". Le livre inspirera ensuite un film au producteur français Christophe Barratier.

"L’Outsider" sorti cet été revient sur les activités invraisemblables d’un trader junior propulsé dans une salle des marchés survoltée. Du haut d’une imposante tour du quartier de la Défense, l’immersion dans le quotidien des traders est brutale. Rythme de travail effréné, tension permanente et excitation extrême dérangent le spectateur confortablement installé dans son fauteuil. Pour supporter la pression, les employés cumulent les excès en tous genres. Le film abandonne Kerviel au moment de son licenciement en janvier 2008. Mais les rebondissements n’ont jamais vraiment cessé depuis.

Calme, lucide, cynique

Après le générique de fin, l’homme, Kerviel pénètre dans la salle obscure de Balexert. Son calme contraste farouchement avec le personnage énergique que l’on vient de suivre à l’écran. Au moment de saisir le micro, il est lucide. Il s’exprime clairement. Peu souriant, voire froid, il raconte pour la énième fois ses démêlés avec la justice. Pour la énième fois aussi, il réaffirme sa volonté de se battre. Elle l’animera jusqu’au bout. Usé par huit ans d’un procès toujours sans issue, il n’en a pas pour autant perdu de son cynisme. Comme lorsqu’il laisse le silence terminer ses hypothèses sur l’intégrité des dirigeants de son ex-employeur et du personnel judiciaire français.

N’ayant pas agi si différemment des autres traders, sa destinée aurait pu être celle de beaucoup d’autres. S’il reconnaît sa responsabilité éthique, il continue cependant d’en vouloir à la Société Générale. « Mieux vaut être con que complice », un slogan de la bouche de Kerviel, qui résonne également dans le film.

Il a fauté en tant que trader d’une puissante entreprise, mais il en assume les conséquences en tant que citoyen lambda. L’inégalité des forces se perçoit. Elle se perçoit aussi dans les montants exorbitants exigés au trader par sa banque en guise de dommages et intérêts. Et il ne s’agira pas du seul moment de la rencontre où les chiffres donnent le vertige. Quand Kerviel mentionne les +1700 % d’objectif personnel qu’il est parvenu à atteindre, l’audience reste sans voix.

Celui qui était « payé pour faire du blé » ne se dit pas mégalomane pour autant. Son image auprès des autres ne l’intéresse pas. Aujourd’hui, il ne lit jamais ce qui se dit sur lui dans les médias. A l’époque, il préférait se concentrer sur la recherche de nouvelles stratégies pour piéger un marché qui l’usait autant qu’il le stimulait jour après jour.

Tourner la page

La sortie du monde de la finance ne s’est cependant pas faite sans douleur. « Au début du procès, je ressentais des sentiments très mélangés puisque j’avais l’impression d’appartenir encore à la famille Société Générale », se souvient le trader.

Si on imagine le traumatisme causé par son histoire, le recul qu’il montre aujourd’hui laisse perplexe. Kerviel affirme sa volonté de « ne plus jamais remettre les pieds dans une salle des marchés ». Il s’est aussi remis en question. Perturbé par des remords éthiques, il en vient même à philosopher sur le sens du monde. « Ne fonctionne-t-il pas à l’envers ? Tire-t-on des leçons des crises, chaque fois plus grandes, que l’on traverse ? »

Puis, place à une séance de questions-réponses avec le public. Interrogé notamment sur sa potentielle mauvaise foi et sur sa morale, il répond sans détour, avec de la distance. L’ancien agent de trading tire un enseignement de sa carrière avortée : ne pas s’éloigner de ce qui nous anime à la base.

Avenir judiciaire incertain

Quand on lui demande s’il croit encore à la Justice, il répond par l’affirmative. Mais quant à ceux qui la mettent en œuvre, rien n’est plus certain. « Ils devraient réguler a priori certaines pratiques et ne le font pas. Ce sont des gens brillants, on ne peut s’empêcher alors de douter de leurs motivations ».

L’ex-trader de la Société Générale Jérôme Kerviel était invité au cinéma Pathé de Balexert lors d’un événement organisé par Cultural and Business Events, en partenariat avec AdValoris, Bisa et Bilan. Il repartira pour Paris, où une nouvelle décision sera rendue ce vendredi par la Cour d’appel de Versailles.

L’ancien financier croit en la probabilité d’un retournement de situation en sa faveur.

 

Valentine Zenker

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