Bilan

Jérôme Cahuzac raconte son compte en Suisse

L'ancien ministre français du budget, Jérôme Cahuzac, s'est confié au magazine Vanity Fair. Dans le numéro daté du mercredi 23 avril, il donne sa version de l'affaire qui porte son nom.

Jérôme Cahuzac ne s'était pas exprimé publiquement depuis le 16 avril 2013. Dans le dernier numéro de Vanity Fair, il donne sa version de l'affaire qui porte son nom.

Crédits: Image: Martin Bureau/AFP

Près de vingt-et-un ans: voilà le temps qu'aura duré ce jeu du chat et de la souris entre Jérôme Cahuzac et le fisc français. L'ancien ministre délégué au budget du gouvernement de Jean-Marc Ayrault avait gardé le silence depuis un an (lors de l'annonce de son retrait de la politique en direct sur BFM TV le 16 avril 2013, voir plus bas). Douze mois plus tard, il s'est confié à Hervé Gattegno, rédacteur en chef à Vanity Fair et auteur d’une longue enquête sur l’affaire Cahuzac.

Dans le numéro du magazine français daté du mercredi 23 avril, Jérôme Cahuzac donne sa version des faits. En complément de ces confidences, Vanity Fair publie l'enquête menée par son journaliste sur la piste des comptes en Suisse et à Singapour et des avoirs que l'ancien élu français avait cachés au fisc.

Dans cet entretien, on apprend ainsi que tout a débuté fin 1992, quand Jérôme Cahuzac venait de quitter le cabinet du ministre français de la santé, Claude Evin. C'est alors qu'il a confié à un ami d'enfance, l’avocat Philippe Péninque (qui s'est ensuite rapproché de Marine Le Pen), le soin d'ouvrir un compte en Suisse. Sorti de la sphère politique (avant d'y revenir en 1998), il dirige alors une clinique spécialisée dans la chirurgie capillaire et dispose d'une clientèle fortunée. En parallèle, il est rémunéré par plusieurs groupes pharmaceutiques pour des activités de consultant.

Honoraires de clients et versements de laboratoires

Philippe Péninque se rend donc à Genève, auprès de l'UBS, et y ouvre un compte le 26 novembre 1992. En six mois, neuf versements successifs vont porter le total des avoirs de Jérôme Cahuzac sur ce compte à 2,3 millions de francs français de l'époque (600'000 francs suisses), dont 1'321'000 francs français (400'000 francs suisses) issus de deux versements d'un groupe pharmaceutique. Selon les dépositions de Jérôme Cahuzac devant les juges au printemps 2013, le million de francs français restant était issu de paiements en liquide de clients de sa clinique.

Six mois après l'ouverture du premier compte, Philippe Péninque ouvre un second compte dans le même établissement, cette fois-ci au nom de Jérôme Cahuzac. Tous les avoirs déposés sur le premier compte y sont transférés. Grâce à un nom de code («Birdie»), Jérôme Cahuzac peut gérer ce compte à distance et donner les ordres par téléphone. La volonté de ne pas éveiller les soupçons le pousse également à ne jamais recevoir de relevé de compte ou quelque document que ce soit.

Tout se complique en 1997 et 1998, lorsqu'il renoue avec le monde politique. Suite à la dissolution de l'assemblée nationale décidée par Jacques Chirac au printemps 1997, Jérôme Cahuzac est élu député (PS) du Lot-et-Garonne. Un an plus tard, il devient conseiller général de ce même département. Et il se présente en tant que tête de liste socialiste aux élections municipales de 2001, aux termes desquelles il est élu maire de Villeneuve-sur-Lot.

Dans le même temps, le 20 juillet 1993, il confie un «mandat de gestion» des fonds au profit de la banque Reyl et Cie. Nouvel épisode le 17 août 1998, le deuxième compte UBS, ouvert en 1993, est transféré vers cet établissement, rebaptisé Progefinance.

Une volonté affirmée de se régulariser

Que faire alors des avoirs en Suisse? Dans son entretien accordé à Vanity Fair, l'ancien élu affirme avoir tenté «à cinq ou six reprises» de se «débarrasser» de ces comptes. Selon ses dires, il aurait souhaité régulariser sa situation au regard du fisc français. Mais il se serait alors heurté à son principal dilemme: «la rupture de l'anonymat». Difficile à vivre pour un élu très en vue au sein du Parti socialiste d'alors.

Cependant, cette volonté de se régulariser ne semble pas coïncider avec tous les actes. Ainsi, deux nouveaux dépôts (95'000 euros et 75'000 euros, pour des honoraires chirurgicaux de riches clients du golfe ne voulant régler qu’en cash et qu’il a choisis de dissimuler au fisc) sont effectués respectivement en avril 2000 et en juillet 2001.

Nouvel épisode en 2009: Jérôme Cahuzac vient en personne à Genève. Là, sur le conseil de ses banquiers, il procède au transfert intégral de ses avoirs vers un compte ouvert chez Julius Baer à Singapour. Ceci par le truchement d'une société écran panaméenne, Penderley Corp, elle-même même contrôlée par une fondation immatriculée aux Seychelles, Cerman Group Limited. Un montage habile détaillé par Hervé Gattegno dans Vanity Fair.

600'000 euros au maximum

L'épilogue de cette histoire se situe entre l'automne 2012 et le printemps 2013, quand Mediapart découvre l'existence de cette fraude et décortique le mécanisme. Acculé, Jérôme Cahuzac nie avec véhémence dans un premier temps avant d'avouer au printemps.

Dans son entretien à Vanity Fair, il affirme que «le prix de la vérité était trop lourd. J’ai construit ma vie politique de façon scrupuleusement honnête – intellectuellement et matériellement. Quand j’ai ouvert ce maudit compte, je n’avais aucun mandat, je n’étais candidat à rien, je n’imaginais même pas que je le serais un jour. Je suis devenu un homme respecté, écouté, on me reconnaît une compétence, j’ai une influence sur la politique de mon pays… J’ai fait des sacrifices pour en arriver là. Je ne peux pas accepter de laisser tout détruire à cause d’une imbécillité qui date d’il y a vingt ans…»

Selon l'enquête menée par Hervé Gattegno et qui se base sur les éléments rassemblés par la justice, les avoirs de l'ancien ministre en Suisse se sont donc élevés au maximum à près de 600'000 euros (800'000 francs suisses). Un «bas-de-laine» dans lequel il n'aurait puisé qu'à deux reprises: en 2004 et en 2007, pour payer des vacances familiales à l'Île Maurice et aux Seychelles.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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