Bilan

Investisseurs, il faut repenser l’agriculture

Le secteur agricole contribue fortement au changement climatique. Il est possible d’agir pour viser des rendements tout en réduisant les impacts environnementaux. Analyse.
  • L’agriculture devra se transformer ces prochaines années, via des réglementations et des innovations.

    Crédits: François Nascimbeni/Jeff Pachoud/AFP
  • L’élevage de bétail serait responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre.

    Crédits: François Nascimbeni/Jeff Pachoud/AFP

Ne semble-t-il pas ironique que le positionnement climato-sceptique de Donald Trump soit l’un des facteurs ayant le plus participé à sensibiliser l’opinion publique à cette question? Difficile de lire la presse, de parcourir les médias sociaux ou de regarder la télévision sans que les enjeux environnementaux ne soient tôt ou tard abordés. Si vous pensez que la plus grande menace pour notre capacité à lutter contre le changement climatique vient de la Maison-Blanche, on vous pardonnera. Sachez toutefois que les millions de vaches en pâturage sur notre planète représentent un danger beaucoup plus concret que la nouvelle administration américaine.

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La menace liée aux émissions de carbone pour nos économies et nos sociétés s’est déjà traduite par d’importants changements sur les marchés financiers et dans la réglementation. L’engagement pris en 2016, par 223 pays, quant à l’adoption de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique mondial à moins de 2 degrés, a marqué une étape clé en vue d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Il a, par ailleurs, amené à repenser globalement notre manière d’utiliser l’énergie en particulier. L’impact se fait déjà sentir dans notre vie quotidienne: utilisation croissante de compteurs intelligents pour les services aux collectivités, sacs plastique payants au supermarché ou interdiction des récréations en extérieur quand les niveaux de pollution de l’air sont élevés.

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Des effets de ricochet ont été relevés également au niveau des portefeuilles d’investissement. A souligner notamment la menace de la «mise au rebut» de certains actifs, comme les réserves de pétrole, qui figurent actuellement au bilan des sociétés et se révéleraient non exploitables en cas de ratification de l’Accord de Paris. De ce fait, la méthode d’évaluation des sociétés productrices de combustibles fossiles doit impérativement être remise en question. Certains investisseurs sont allés jusqu’à abandonner complètement les investissements dans ce secteur à forte intensité en carbone.

Cela dit, même si nous ne consommions aucune unité supplémentaire de combustibles fossiles n’importe où dans le monde, nous enfreindrions toujours les limites d’émissions fixées d’ici à 2030 par l’Accord de Paris. A qui la faute? A nos modestes vaches.

3000 litres d’eau pour un hamburger

D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le secteur de l’élevage de bétail est responsable à 18% des émissions de gaz à effet de serre – mesurées en équivalent de CO2. D’autres estimations sont nettement moins optimistes. Un rapport du Worldwatch Institute, publié en 2009, a estimé que le cycle de vie, ainsi que la chaîne d’approvisionnement de l’élevage et de ses sous-produits représentent 51% des émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre. La déforestation, phénomène ayant déjà contribué à faire disparaître 50% des forêts mondiales, équivaut à environ
11% des émissions provoquées par l’homme, soit un niveau comparable aux émissions totales cumulées de tous les camions et automobiles de la planète. 

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L’industrie agricole  est également un gros consommateur d’autres ressources vitales comme l’eau. D’après certaines estimations, 3000 litres d’eau sont nécessaires pour fabriquer un seul hamburger. Sachant qu’une personne devrait boire en moyenne environ 2 litres d’eau par jour, ce hamburger équivaut à 1500 jours (soit 4,1 années) d’eau potable. 

Si, comme il ressort des prévisions, la population mondiale augmente encore de 32% d’ici à 2050, le nombre de têtes de bétail et les émissions de gaz à effet de serre en émanant pourraient doubler. Au fur et à mesure que ces émissions deviennent de plus en plus réglementées et que les ressources naturelles nécessaires à l’augmentation de la production alimentaire – comme l’eau et la terre –  deviennent de plus en plus rares, nous devons clairement repenser notre approche de l’alimentation et de l’agriculture au niveau mondial.

Retour sur investissement

Les transitions vers un périmètre qui garantirait une réduction suffisante des émissions dans le secteur agricole sont porteuses d’opportunités significatives pour l’investissement privé. Le Forum économique mondial estime que près de 700 milliards de dollars d’investissements supplémentaires dans le cadre de l’économie bas-carbone seront nécessaires, chaque année, pour limiter la hausse de la température mondiale à 2 degrés. A cet égard, réfréner les émissions de carbone du secteur agroalimentaire sera crucial.

Les meilleurs investissements pour s’adapter au changement climatique, ou pour en atténuer les effets, sont ceux qui conjuguent impact environnemental et  facteurs économiques favorables. Des acteurs innovants se démarqueront dans ce nouveau paysage, avec une offre de produits ou de services destinés à maîtriser les risques liés au dérèglement climatique et à accroître les performances en matière de réduction des émissions de carbone.

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Ce nouveau type de solutions aura pour double effet une baisse des coûts opérationnels des activités et une hausse des revenus – laquelle s’accompagnera à son tour d’une augmentation du retour sur investissement et d’une modération des risques liés, par exemple, à la solvabilité. Ce facteur est tout aussi manifeste pour l’agriculture que pour l’énergie ou un autre secteur.

Prenons les obligations climatiques (climate bonds). Ces produits obligataires – dont les rendements historiques et la qualité de crédit sont similaires à ceux des obligations conventionnelles – investissent spécifiquement dans des projets respectueux de l’environnement, tels que l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et l’agriculture durable résiliente au changement climatique. 

L’émission d’obligations mondiales labélisées vertes a atteint 80 milliards de dollars américains en 2016. La demande de la Chine pour les financements «verts» est particulièrement intéressante, s’agissant du pays doté de la population la plus forte et du premier émetteur de gaz à effet de serre. Le recours aux obligations vertes pour financer des améliorations, entre autres, dans le domaine de l’irrigation et des techniques agricoles non polluantes, contribuerait à la sécurité alimentaire dans des régions où les conditions climatiques menacent déjà les cultures alors même que  la population continue à croître.

Investir dans les obligations climatiques exige, toutefois, une excellente maîtrise de ces instruments. Et d’autant plus si l’on souhaite dégager des rendements supérieurs à ceux des obligations «investment grade» conventionnelles pour une qualité de crédit similaire. La capacité, notamment, à agir à la fois sur le marché des  obligations vertes labélisées et sur celui, plus large, des obligations climatiques non labélisées, est essentielle. La qualité de crédit de l’émetteur et la vérification en matière d’impact environnemental doivent être au cœur du processus d’investissement. 

Penser autrement

Pour réussir à limiter le réchauffement mondial à 2 degrés ou moins,il faudra non seulement développer les activités qui apportent des solutions au défi climatique, mais également agir sur toute l’économie traditionnelle pour la rendre moins émettrice de carbone. Cela implique de repenser en profondeur les modes opératoires de nombreux secteurs de l’économie pour garantir une meilleure durabilité. L’agriculture illustre très bien cette problématique.

Compte tenu de sa grande consommation de ressources, de sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre et de la déforestation qui découle d’une augmentation de la demande de denrées alimentaires, elle ne pourra échapper à de grandes transformations au cours des prochaines années, alimentées à la fois par la réglementation et l’innovation. Les investisseurs privés ont tout à gagner à repenser leur façon d’appréhender le secteur agricole (en même temps que le steak dans leur assiette).  

* Directeur de l’Impact Office, Lombard Odier 

Bertrand Gacon*

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