Bilan

Investir dans l’art: évitez les faux pas

Tableaux, antiquités, livres, timbres... Bâtir une collection peut constituer une alternative de placement intéressante. Voici comment s’y prendre.
  • «Champagne Kid (Fallen)» par Yinka Shonibare, exposée à la foire Art Basel de HongKong.

    Crédits: Siu Chiu/Reuters
  • Manuscrits originaux ayant appartenu au ministre des Cultes de Napoléon 1er.

    Crédits: Anne-Christine Poujoulat/AFP
  • Estimée 15 millions de dollars, cette Patek Philippe s’est vendue 24 millions en 2014.

    Crédits: Martial Trezzini/Keystone

Il n’existe plus de «placements de père de famille». Tout semblait pourtant simple dans les années  1950 et  1960. Un portefeuille bien compris comprenait des obligations sérieuses, émises par des pays respectables, plus les actions d’un certain nombre de «joyaux» helvétiques: SBS, Swissair, Suchard, Brown-Boveri ou ce cher Nestlé, qui vous envoyait en plus une boîte de chocolats à Noël. Royal Dutch servait d’exotisme. Chacun comptait sur ses dividendes et nul ne changeait d’options pour rien au monde. Le monde était et resterait immuable. On sait comment certaines choses ont fini.

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Il n’y a plus de collection de famille, gérée de la même manière pépère. Une maisonnée bourgeoise romande avait hérité de ses meubles. Les achats se limitaient à des gravures anciennes («coloris d’époque»), payées le lard du chat, ou à quelques toiles mettant une touche moderne.

L’Athénée genevois, la Galerie Vallotton de Lausanne débitaient du Rodolphe-Théophile Bosshard ou de l’Hans Erni, offerts au prix fort. La maîtresse de maison formait un ensemble d’opalines romantiques, souffles de verre bleus, gorge-de-pigeon ou verts, qui valaient alors beaucoup. Le tout passait aux descendants, qui piaffaient discrètement d’impatience. Les années 1970 ont sonné le glas de ce bon goût assez terne. L’ensemble se révélerait aujourd’hui quasi invendable.

Dans les années 1970 et surtout 1980, l’art a commencé à coûter parallèlement très cher. Une première bulle s’est formée vers 1985, avec des avalanches de records sans cesse battus par de nouvelles enchères. Leurs auteurs n’étaient alors ni Russes ni Chinois, mais Japonais. Des banques, surtout privées comme Schroder, ont commencé à engager des conseillers en achat d’œuvres d’art.

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Il s’agissait de guider leurs clients dans le cadre d’une diversification de leurs avoirs. La théorie d’alors, qui a peu bougé depuis, était d’investir en tableaux, meubles et objets 10% au maximum d’un capital. L’art se retrouvait du coup au même rayon, ou presque, que l’or ou les pierres précieuses. Notons que les chemins de fer britanniques ont suivi ces conseils, plaçant ainsi une partie de l’argent versé par leurs futurs retraités.

La crise de 1990 a plus fortement ébranlé le marché de l’art que celle commencée en 2008. Il suffit de relire Apollon à Wall Street de Maurice Rheims, paru au Seuil en 1992. Les conseillers en œuvres d’art se sont faits discrets. La reprise financière s’est révélée lente. Le goût de l’achat n’a pas disparu pour autant. Les acheteurs ont recommencé à demander conseil à «leur» marchand.

Le commerce n’avait pas encore passé de manière abusive dans les mains des maisons de vente. Il est aussi apparu des bureaux spécialisés, s’attachant à quelques amateurs fortunés, dont ils formaient lentement, après discussion, l’essentiel de la collection. Il en existe aujourd’hui d’excellents à Genève, dont celui de Simon Studer au Ports Francs*.

Quel budget?

Comment se former un patrimoine artistique en 2016? En gardant les pieds sur terre. Il s’agit de relativiser les résultats mirifiques de Christie’s et de Sotheby’s, qui se sont eux-mêmes mis en délicatesse financière à force de folie des grandeurs. Vivre à leur rythme finit par coûter des milliards pour acquérir des œuvres difficilement revendables.

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Les femmes d’Alger de Picasso (179  millions de dollars en mai  2015), c’est une seule fois. Prière au tableau de disparaître ensuite une génération. Idem pour les folies d’Art Basel, qui possèdent en plus le tort d’être dictées par la mode. Le contemporain demeure par définition spéculatif, avec des chances très élevées de perdre sa mise pour les artistes émergents. Le «dark pool» boursier semble à côté exempt de risques.

S’il ne faut pas des centaines de millions pour investir, quel est alors le minimum? En fait, il n’en existe pas, surtout dans le domaine classique, aujourd’hui souvent dévalué. «Je pense qu’avec 1 500  euros par mois on peut se créer un petit ensemble intéressant au fil des années», explique un marchand parisien de dessins, qui a un temps dirigé le département international de Christie’s.

«Il suffit de ne pas suivre les engouements.» Davantage de liquidités, c’est évidemment mieux. Une tendance née vers 1980, et que le journaliste Souren Melikian avait appelée à l’époque «le marché à deux vitesses», veut que le bon vaille de plus en plus cher et le moyen de moins en moins. Il faut aussi que le bailleur de fonds reste libre de ses actes. Décider en groupe est impossible. «Je fais un achat important par an, en plus des autres», explique un amateur genevois, qui avoue consacrer 50  000 francs par an à ses coups de cœur. «Il est donc plus cher. Il me faut ensuite subir le verdict, parfois négatif, de ma femme et de mes enfants.»

A 50 000  francs par an, on reste très en deçà des attentes des conseillers en achat, et a fortiori des conservateurs employés à plein temps par quelques heureux particuliers. Il faut se débrouiller seul, en demandant parfois un conseil. Certains gardent un marchand de prédilection. D’autres s’adressent aux responsables de maisons de vente.

«Je dois accompagner, encourager et soutenir, explique un membre d’Artcurial. Rassurer, surtout.» Encore faut-il que l’amateur se prête au jeu des enchères, où chacun risque d’aller un jour trop loin, surtout en tenant compte des taxes et autres frais (jusqu’à 29,9%, voire plus en cas d’importation temporaire). Les enchères, c’est le casino. Il faut payer vite, et d’un coup. Pas de marchandage possible. Dans une galerie, il n’en va pas de même. Il y a même des foires où des clients jouent leur va-tout. «Je vous offre la moitié.» 

Quels objets?

Qu’acheter, maintenant? Ce que vous aimez, bien sûr! Si on risque d’y rester de sa poche, autant se faire plaisir, même si «donner du signe social» peut se révéler utile. Aucun domaine n’est à exclure d’emblée, même le contemporain en suivant certains galeristes possédant un certain poids. Vous pouvez même acheter local, ce qui vous fera passer pour un mécène.

L’ancien et le moderne possèdent cependant l’avantage du recul et de prix actuels modérés, sauf pour les chefs-d’œuvre. La quantité disponible se révèle aussi moindre, ce qui joue un rôle en cas d’effondrement. Ne vous laissez pas tenter par la trop bonne occasion. Mieux vaut concentrer ses moyens sur de très belles pièces, qui sembleront toujours désirables à au moins quelqu’un.

N’entassez pas! Une grosse collection pose le problème de sa revente. Si elle est en plus spécialisée, elle va inonder le marché. Une sublime bibliothèque vouée à la chasse a ainsi mis bien des années à fondre, à raison d’une vente par an. Nous n’en sommes plus aux ensembles de gravures du XIXe siècle, qui comprenaient 10  000, voire 20  000 pièces. Et encore, stocker des estampes demeure-t-il aisé!

N’oubliez jamais qu’une collection importante en nombre peut exiger une intendance (dépôts) et qu’il en va de même pour tout objet volumineux. Un énorme tableau exigera à chaque transport un camion, avec les frais que cela suppose. Les dangers aussi. Ce qui est gros se révèle généralement fragile. De toute manière, pensez aux risques. Pour le verre, c’est la casse. Pour la photo, le soleil. Pour les tapis (secteur aujourd’hui économiquement mal en point), les mites.

N’oubliez pas les assurances et les impôts

Il faut du coup inclure dans le budget des assurances. Il existe des spécialistes, comme AXA Art. Avec eux, tout se négocie. Le plus simple est de passer aux valeurs agréées. Chaque objet se voit pris en compte pour lui-même, une nouvelle analyse se révélant utile de temps en temps. Il y aura toujours ce qui monte et ce qui descend. La chose suppose bien sûr un inventaire, tenu à jour avec un maximum de documentation.

C’est un vrai travail, surtout si vous vous attaquez à l’archéologie et aux arts premiers, secteurs aujourd’hui diabolisés. Côté grec ou égyptien, vous devrez toujours pouvoir prouver une sortie du pays «nickel», si possible avant 1973 (accords Unesco). Et c’est sans parler de l’ivoire ou de l’écaille, qui traversent encore plus mal les frontières de manière légale... Certains pays se révèlent par ailleurs globalement plus chatouilleux que d’autres pour les autorisations de sortie. Evitez l’Italie ou l’Espagne.

Pensez enfin à l’aspect impôt. Si la France s’interroge environ tous les deux ans sur la fiscalisation des œuvres d’art, pour à la fin y renoncer, la Suisse a tranché positivement en ce domaine. C’est même l’un des seuls pays du monde à l’avoir fait. Il subsiste cependant des tolérances pour les biens meublants. Surtout à Genève. Mais nul ne sait exactement jusqu’où elles vont.

Reste un dernier point. La liquidation. Les collections ne traversent plus les générations. Si Eric de Rothschild dit avoir vendu pour 160 millions d’euros ses deux Rembrandt «parce que ses enfants n’étaient pas intéressés», c’est que l’idée de dynastie elle-même a disparu. Les deux portraits acquis cette année par la France et les Pays-Bas leur appartenaient depuis 1877.

L’ensemble que vous aurez formé constitue donc un actif comme les autres. Tâchez de régler la question avec calme. En famille. Qui a envie de reprendre quoi? Le reste sera vendu sans hâte, en profitant peu à peu des opportunités. Le sujet n’a plus rien de tabou. Le Genevois Jean Bonna (dont les dessins ont récemment été vus à l’Hermitage de Lausanne) a dit qu’il les disperserait avant son décès. Pour le moment il achète, mais il y aura un passage à l’acte.

Il risque bien sûr d’y avoir des déceptions. N’en faites pas des échecs personnels. «Le plaisir qu’on a éprouvé à posséder doit se voir ajouté à la somme récupérée», précise un marchand romand. Evitez cependant de brader, sauf quand l’objet prend de la place et coûte cher à entretenir.

L’essentiel aux yeux des personnes interrogées tient au solde final, si possible positif. Le résultat ne doit pas sembler catastrophique, même si chacun finit fatalement par tout laisser derrière soi. «On n’a jamais vu un corbillard suivi d’une déménageuse», disait à ce propos ma grand-mère.  

* Côté suisse et non hors douanes.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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