Bilan

Investir dans une forêt: une bonne idée?

Le changement climatique et le retour à la nature attisent l’intérêt des investisseurs privés. Si le secteur du bois n’est pas très attractif en Suisse, il existe des opportunités à l’étranger.

En France, les forêts sont exonérées à 75% d’impôt sur la fortune immobilière et de frais de succession.

Crédits: Photo Plus Magazine/getty images

Les chiffres, tombés au cœur de l’été, révèlent une récolte de bois exceptionnelle en Suisse en 2018: 5,2 millions de mètres cubes, soit 11% de plus qu’en 2017. Mais cette bonne statistique cache une situation tendue pour le secteur forestier: «La sécheresse de 2018 et le bostryche (nuisible des arbres) ont engendré une grande récolte de bois endommagé. On se retrouve avec trop de bois à vendre sur le marché, les prix baissent», explique Jonas Lichtenhahn, ingénieur forestier à l’Office fédéral des statistiques (OFS) à Neuchâtel.

De fait, le secteur bois en Suisse est déficitaire: 539 millions de chiffre d’affaires cumulé en 2018 par les 670 entreprises actives dans le bois, c’est encore 39 millions de pertes. 

«Les coûts fixes sont trop élevés et la réglementation trop stricte», explique Jean-François Rime, patron de la 3e scierie de Suisse, Despond à Bulle (FR). «Notre main-d’œuvre est très chère et les transports pour évacuer le bois coûtent 20 fr. le mètre cube au lieu de 10 fr. à l’étranger. On ne peut pas être compétitifs», ajoute encore ce professionnel forestier, également président de l’Union suisse des arts et métiers. De plus, seule 30% de la forêt suisse est en mains privées, les propriétaires publics (communes, Etat, bourgeoisies) en possédant 70%. 

«Celui qui veut investir dans la forêt ne va pas gagner beaucoup d’argent en Suisse», renchérit Philippe Poget, directeur de ForêtGenève, association des propriétaires forestiers du canton de Genève. En Suisse, les forêts en mains privées sont trop petites (1,5 ha en moyenne) pour en tirer des revenus. Pour Jean-François Rime, «la loi forestière est bien trop contraignante au niveau des possibilités d’exploitation. On ne peut pas faire de coupe rase, par exemple. Ajoutez le prix de la forêt, entre 50 ct. et 2 fr. le mètre carré, c’est très peu.» 

Sentiment partagé par le propriétaire privé Jean-Marc*. Ce Suisse a hérité, par sa famille, de centaines d’hectares de forêts en France voisine qui lui assurent un revenu, ce qui lui semble «impossible en Suisse». Pour lui, «les contraintes administratives pour abattre ne serait-ce qu’un seul arbre en Suisse sont aberrantes. Pour régénérer la forêt, il faut pouvoir abattre les arbres quand ils sont à maturité.» 

Fiscalité attrayante en France

Si la forêt n’est pas un investissement attractif dans la Confédération, d’autres pays voisins affichent une activité forestière dynamique. La main-d’œuvre y est souvent moins chère, comme dans les anciens pays communistes de l’Est. La France voisine attire chaque année les investisseurs privés étrangers: Belges, Allemands et Suisses. «En France, les forêts sont exonérées à 75% d’impôt sur la fortune immobilière et de frais de succession (ou donation). Et la fiscalité sur les revenus des forêts est très faible», explique l’expert forestier Christophe Baudot, basé en Champagne. 

«La contrepartie de cette fiscalité est de faire de la gestion durable et donc d’entretenir son bien. Les propriétaires pensent souvent qu’il ne faut pas toucher à la forêt pour la protéger, or c’est l’inverse. Il faut être interventionniste et couper régulièrement. Une forêt, c’est un peu comme les dents: si on ne fait rien pendant une longue période, c’est ensuite trop tard, il faut arracher.» 

Les revenus de l’actif forestier proviennent surtout de la vente de bois. (Crédits: Urs Flueeler/Keystone)

Avantages et inconvénients

L’actif forestier offre 1 à 2% de rendement. C’est peu, mais c’est sur le long terme. Les revenus proviennent de la vente de bois (construction, chauffage, papier, carburant biomasse), de l’évolution du prix de la terre, mais aussi des droits de chasse comme en France. La consommation d’arbres devrait continuer à croître avec l’urbanisation et l’accroissement de la population. Un tel investissement peut constituer une couverture contre l’inflation.

En revanche, la forêt est un bien peu liquide, il faut des décennies avant qu’un arbre produise en retour, c’est donc un investissement à très long terme. Les intermédiaires forestiers (experts, gérants, scieurs) sont incontournables et prennent entre 3 et 7% des revenus annuels. Est-ce le bon moment pour investir? «Oui, tout à fait, répond encore l’expert Christophe Baudot. C’est même un peu tard.» 

* Nom connu de la rédaction 


Qui sont les investisseurs privés?

Le premier profil correspond aux traumatisés du krach boursier de 2008. Ils ont développé une méfiance vis-à-vis des banques et veulent diversifier leur portefeuille. Souvent passionnés de nature ou de chasse, ils approchent la forêt de manière prudente et investissent d’abord pour voir leur argent à travers un bien tangible: la forêt. 

Le second type de propriétaire investisseur est l’héritier d’une forêt par transmission familiale. Cet investisseur en comprend le mécanisme et peut en tirer des revenus surtout en dehors de Suisse. 


Prix et surface: comment bien choisir?

Les critères les plus importants pour la cotation d’une forêt sont sa superficie en un seul tenant, son accessibilité par la route et son peuplement (feuillus en plaine – chêne, châtaigner, hêtre… – ou résineux – épicéa en montagne). Certaines essences sont plus cotées que d’autres comme le chêne qui a doublé de valeur ces cinq dernières années. 

Un hectare de forêt coûte entre 6000 et 20 000 fr. en Suisse (entre 5000 et 10 000 euros en France). Un budget de 150 000 fr. est conseillé pour débuter. Il permet d’acquérir une superficie suffisante (autour de 20 ha) pour attirer les professionnels (scieurs, gérants forestiers). 

Nivez C Photoa
Catherine Nivez

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste en France depuis 1990, d’abord comme reporter et journaliste dans le secteur de la musique, puis dans les nouvelles technologies, internet et l’entrepreneuriat. Après 20 ans en France, j’ai migré en Suisse et à Genève ou je vis et travaille désormais sur ma nouvelle passion: l’alimentation et la santé.

J’ai fait l’essentiel de mon parcours dans l’audiovisuel français (France Inter, France Info, Europe1, ou encore Canal+). Désormais journaliste freelance en Suisse, j’ai signé une série d’articles pour le quotidien suisse-romand Le Temps et travaille désormais pour BILAN où je tiens la rubrique mensuelle « Santé & Nutrition ».

Vous pouvez aussi me retrouver sur mes blogs : www.suisse-entrepreneurs.com, galerie de portraits des entrepreneurs que je côtoie en Suisse, et sur LE BONJUS mon nouveau blog consacré aux jus et à l’alimentation.

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