Bilan

Investir dans les océans: durable et rentable

Et si les placements d’avenir se situaient dans les mers et les océans? Alors que la finance durable s’impose dans l’univers des marchés, l’économie bleue pourrait réserver des perspectives intéressantes aussi bien pour la planète que pour les investisseurs.

Les mangroves sont cinq fois plus efficaces pour lutter contre l'érosion marine que toutes les structures édifiées par l'humain jusqu'à présent.

Crédits: AFP

Fonte des calottes glaciaires, acidification des mers et des océans, dégradation des littoraux, surexploitation des ressources halieutiques, rejets d’eaux usées non traitées, marées noires, pollutions plastiques,… les menaces qui pèsent sur les mers et les océans sont nombreuses et diverses. Or, la planète est couverte à plus de 70% par les milieux aquatiques. Et ceux-ci regorgent de ressources (terres rares, algues et végétaux marins, faune,…) en plus de jouer un rôle majeur dans l’écosystème de la Terre, en absorbant une large part du dioxyde de carbone émis par les activités humaines.

La prise de conscience de l’ensemble de ces enjeux a permis de voir émerger des initiatives ces dernières années. C’est ainsi que la Banque européenne d’investissement s’est impliquée dans une réflexion sur des principes destinés à faire en sorte que les investissements ne nuisent pas à la vie marine, au développement des régions côtières ou à la santé des océans. Ce sont les Principes de financement de l’économie bleue durable.

Aux yeux de Jonathan Taylor, vice-président de la BEI, il est essentiel d’encadrer les investissements et les activités économiques liées aux océans: «Pour renforcer le soutien à l’économie bleue et au développement durable des collectivités côtières, il est essentiel de mobiliser l’investissement mondial et de susciter la confiance des investisseurs en veillant à la transparence et à la publication d’informations. La BEI est ravie de soutenir les Principes de financement de l’économie bleue qui contribueront à optimiser l’utilisation de ressources publiques limitées et à attirer des investissements du secteur privé. Il est crucial d’engager de nouveaux investissements dans l’économie bleue pour diversifier l’activité économique dans les collectivités les plus vulnérables aux changements climatiques et renforcer la résilience face aux phénomènes météorologiques extrêmes».

Les placements durables sur-performent

Une mobilisation rendue d’autant plus nécessaire par les appétits que ne manqueront pas de susciter l’économie des océans: selon un rapport de l’OCDE datant de 2016, l’économie bleue, soit l’ensemble des secteurs économiques en lien avec les océans, pourrait connaître dans la décennie qui démarre, une croissance supérieure à celle de l’économie mondiale. Pour Fabien Cousteau, océanographe et petit-fils du célèbre commandant Jacques-Yves Cousteau, «pour chaque dollar investi dans les océans, c’est 7 dollars qui reviennent: l’économie bleue est l’une des plus profitables qui soient, si on prend garde à investir avec un certain nombre de garde-fous».

Celui qui a fondé le Fabien Cousteau Ocean Learning Center, l’accent peut être mis sur les aspects scientifiques et didactiques. Avec son ambitieux projet Proteus, il souhaite reprendre et amplifier un projet déjà exploré par son grand-père, avec des habitats de longue durée fixés aux fonds marins. Tout en notant que l’océan est le secteur le moins touché par les investissements dans les 17 objectifs du développement durable des Nations Unies, il évoque les potentiels de l’exploration des fonds marins.

Marisa Drew, Chief Sustainability Officer & Global Head Sustainability Strategy chez Credit Suisse, rejoint cette analyse: «Les stratégies d’investissement basées sur les SDG sur-performent par rapport aux placements moyens sur les marchés». Les industries liées à l’océan comme l’éolien offshore, la pêche ou le transport maritime représentent chaque année entre 3,5 et 7% du PIB mondial, mais devraient doubler d’ici 2030, selon une étude publiée par le World Ressources Institute.

Mais si la surpêche peut s’avérer désastreuse pour les équilibres naturels, une activité raisonnable peut être menée, avec une part d’aquaculture pour compléter les besoins. D’ailleurs, l’aquaculture est le secteur de l’industrie alimentaire liée aux produits animaux dont la croissance est la plus rapide aujourd’hui. Et d’ici 2030, la population mondiale devrait consommer 30 millions de tonnes de poissons chaque année, ce qui devrait générer une croissance annuelle à deux chiffres dans la décennie.

«Nous voyons les investissements dans le capital naturel des océans extrêmement rentables, car ils permettent une régénération naturelle. Parfois avec des croissances à deux chiffres. Mais pour que cela soit possible, il est crucial de s’appuyer sur des indicateurs fiables et garantis par la science et le respect des capacités naturelles des océans à se régénérer», ajoute Marisa Drew. Et quand Marisa Drew évoque le capital naturel, il ne s’agit pas seulement d’investissements visibles, mais aussi d’investissements dans la préservation de zones naturels dont l’impact est majeur.

Ainsi, les mangroves, ces zones côtières dont la végétation s’épanouit dans une eau peu profonde et saumâtre, jouent un rôle majeur aussi bien dans l’assainissement des eaux (avec l’absorption de polluants) que dans la lutte contre l’érosion de régions entières. Selon l’UICN, les mangroves seraient cinq fois plus efficaces que toutes les structures de protection contre l’érosion que l’humain a pu édifier jusqu’à présent. Investir pour préserver ces écosystèmes serait donc extrêmement rentable.

Des atouts visibles et invisibles, mesurés et non

Pour Casey Clark, Global Head of ESG Investments au sein de Rockefeller Capital Management, les océans représentent des atouts majeurs, que les activités des dernières décennies ont malheureusement trop souvent mis en danger. Ainsi, il rappelle que «les organismes marins produisent davantage d’antibiotiques et de substances anti-cancer que tous les organismes trouvés sur les terres émergées du globe». Il note cependant que plus d’un tiers des stocks mondiaux de poissons marins sont victimes de sur-pêche. Et il ajoute que plus de 80% de la pollution des côtes et des mers est causée par les activités terrestres. Autant de contradictions dans les systèmes économiques et financiers actuels, qu’un rééquilibrage des investissements pourrait permettre de combler.

Car l’économie des mers et des océans est primordiale sur la « planète bleue ». Il y a d’abord les chiffres connus, avec le poids de certains secteurs: 90% du commerce mondial de biens est liée au trafic maritime, 3,1 milliards d’être humains qui bénéficient d’un apport en protéines vital grâce aux poissons issus des mers et des océans. Il y a ensuite le rôle naturel des océans qui a été mesuré ces dernières années, comme pour les mangroves ou encore dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ainsi, 2,6 milliards de tonnes de CO2 issues des activités humaines sont absorbés chaque année par les océans, ce qui freine considérablement le changement climatique et ses effets néfastes. Enfin, il y a les multiples facettes que nous mesurons encore très mal: l’impact sur la météorologie, les trésors de biodiversité (et donc notamment en substances potentiellement cruciales pour la médecine et la recherche), le rôle des océans dans le cycle de l’eau avec les effets sur l’eau potable disponible sur Terre… Autant de bienfaits qui ont longtemps échappé aux marchés et qui pourraient désormais se retrouver au coeur des stratégies financières. Non pas pour (sur)exploiter ces ressources, mais pour profiter des avantages naturels sans porter atteinte à ceux-ci. Une véritable stratégie gagnant-gagnant aussi bien pour les investisseurs que pour la planète.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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