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Interdire la spéculation alimentaire, est-ce la seule solution?

Plutôt qu’une interdiction de la spéculation financière, des réglementations plus vastes pourraient offrir une meilleure solution, estiment les experts.

L’industrie du négoce et le gouvernement estiment qu’il n’existe pas suffisamment de liens avérés entre la spéculation financière et les flambées des denrées alimentaires.

Crédits: Keystone

Séparer la bonne spéculation de la mauvaise spéculation est un principe louable, mais difficile à mettre en œuvre. Si l’initiative des Jeunes socialistes (« Stop à la spéculation ») visant à interdire la spéculation sur les denrées agricoles a été rejetée par près de 60% des votants ce 28 février, elle a, en tous les cas, attiré l’attention sur le rôle de la spéculation financière dans l’amplification de la volatilité qui, au final, affecte les prix des produits agricoles.

Plutôt qu’une interdiction de la spéculation financière, des réglementations plus vastes, y compris des limites imposées sur les positions spéculatives, pourraient offrir une meilleure solution, estiment les experts.

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Le sujet est complexe, avec de nombreuses nuances et peu d’hypothèses vérifiables. Alors que l’initiative vise les acteurs du secteur financier, les commentateurs se focalisent très souvent sur un secteur qui n’était pas concerné par l’initiative, mais que le débat a pourtant placé au centre : le secteur du négoce de matières premières. Ce dernier, composé d’opérateurs physiques de matières premières, qui organisent le commerce, le transport et la livraison des marchandises et affrètent des cargos, est très important en Suisse, sa part s’élevant à 4% du PIB national, avec quelque 550 sociétés actives dans le pays.

Les initiants estimaient que la spéculation financière contribue à une demande artificiellement créée, qui aboutit à des prix plus élevés pour les denrées alimentaires. Ceci accroît selon eux le fardeau des pauvres dans les pays en développement, qui consacrent une part très importante de leurs revenus à l’alimentation.

Des liens complexes

L’industrie du négoce et le gouvernement estiment de leur côté qu’il n’existe pas suffisamment de liens avérés entre la spéculation financière et les flambées des denrées alimentaires. Il est en effet très difficile de mesurer les effets des transactions spéculatives sur les prix des denrées. Il est toutefois démontré que la volatilité des prix peut être causée par la spéculation financière, et que la volatilité produit des effets sur les prix alimentaires. La spéculation financière exacerbe les booms et les déclins d’un cycle économique.

Selon Ronald Jaubert, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), « la volatilité est un problème majeur pour les fermiers et les industries agricoles. Il y a un réel besoin de la réduire et, pour ce faire, de réduire la spéculation, même si les effets sur les prix ne peuvent pas être mesurés ».

La volatilité affecte les prix à court terme. Mais généralement, les prix sur le long terme restent déterminés par l’offre et la demande. Tout comme il existe des études qui montrent que les prix futurs n’ont pas d’impact sur les prix au comptant (ou prix “spot”), il existe aussi des études qui prouvent que le marché des contrats à terme («futures») sur matières premières peut avoir un impact sur les prix spot. Des arguments existent des deux côtés ; toujours est-il que suffisamment d’éléments permettent de lancer une réflexion sur les moyens de réguler la spéculation financière excessive.  

Le lien entre spéculation et prix a été difficile à établir pour d’autres raisons également. Des experts comme Sophia Murphy, conseillère senior à l’Institute for Agriculture and Trade Policy, qui a réalisé de nombreux travaux sur le sujet, souligne le rôle joué par la spéculation sur le secteur de l’énergie durant la crise de 2007-2008, et en particulier le lien créé par les biocarburants entre le marché alimentaire et le marché de l’énergie.  

Afin d’illustrer combien les matières premières sont interdépendantes, elle cite les liens directs entre les prix du maïs et de l’éthanol, ou du soja et du biodiesel. Elle rappelle également que les indices boursiers de matières premières sont en général mixtes et contiennent à la fois des matières agricoles et non agricoles. «Des facteurs autres que l’offre et la demande affectent les prix et les décisions de production, prenant des formes qui ne répondent pas aux besoins de sécurité alimentaire. Ce sera un défi pour les législateurs de séparer le carburant de l’alimentaire», explique la spécialiste. Sophia Murphy a participé à un séminaire à ce sujet à l’International Institute for Sustainable Development mi-février à Genève.

Toute spéculation n’est pas mauvaise

Il est admis que la spéculation sert l’objectif de fournir de la liquidité et d’aider à la formation des prix sur un marché libre. La spéculation, est-il reconnu, n’est pas toujours dommageable: elle peut poursuivre un but d’assurance des risques (hedging) pour les négociants physiques qui veulent couvrir leur exposition aux changements de prix futurs. Pour ces négociants qui se « hedgent » ou se couvrent contre la variation future des prix, les spéculateurs représentent une source de liquidité, puisqu’ils représentent la contrepartie qui leur achète ou leur vend les contrats d’assurance sur les prix futurs.

L’initiative des socialistes ne souhaitait pas interdire le hedging. Elle opérait une distinction entre le hedging et la spéculation pure. Dès lors, pourquoi les négociants physiques l’ont-ils critiquée ? Parce qu’ils ont besoin des spéculateurs, et que ces deux marchés peuvent difficilement être entièrement séparés.

Reste que la cible de l’initiative, ce n'étaient pas les négociants basés en Suisse, mais le secteur financier (fonds de placement, banques et activités financières de sociétés de commerce de matières premières). Mais tout comme il est difficile de distinguer une transaction de hedging d’une transaction spéculative (mis à part au plan de l’intention ou de la motivation), il est difficile également de distinguer entre les négociants de matières premières et les acteurs financiers, à moins de les mettre dans deux catégories distinctes, à savoir ceux qui ont des objectifs commerciaux (les négociants physiques) et ceux qui n’en ont pas (acteurs non commerciaux tels que les banques).

Le vote visait donc à limiter la spéculation financière des acteurs non commerciaux, qui sont actifs à des fins d’investissement, car il est estimé qu’ils ont un poids important sur les marchés et sur les prix. Mais le gouvernement helvétique reconnaît qu’il n’existe pas suffisamment d’informations sur l’étendue des activités spéculatives de ces acteurs.  

Olivier de Shutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, explique que les “investisseurs financiers ont vu leur rôle croître de manière importante; le volume des transactions financières est désormais un multiple des volumes des denrées réelles, et les marchés en viennent pour cette raison à suivre parfois une logique purement financière ou spéculative”.

L’opposition à l’initiative

Les voix critiques contre l’initiative estimaient qu’interdire la spéculation n’affecterait pas les prix alimentaires.

Traiter sur le marché des matières agricoles est typiquement une activité à faibles marges et à volumes élevés, où les gains sont issus non pas seulement de la vente de matières premières mais d’autres activités incluant les terres agricoles ou le fret maritime, parmi d’autres.  

Le gouvernement et le secteur des négociants craignaient les incertitudes légales et les coûts qui auraient résulté d’un oui à l’initiative. Outre les pertes d’emploi potentielles, Stéphane Graber, secrétaire général de la Swiss Trading and Shipping Association (STSA) estime que l’initiative aurait créé plus de difficultés pour les opérateurs physiques voulant accéder au marché des contrats à terme, puisqu’ils auraient été tenus de démontrer qu’ils ne s’adonnaient pas à du négoce spéculatif mais à du hedging de commerce physique ». Les activités de hedging se déplaceront hors de Suisse, menaçant les emplois, selon lui. Le secteur du négoce physique emploie directement 12500 collaborateurs, selon la STSA.

Le but de l’initiative était de décourager des fonds tels que les fonds indiciels (ou ETF, qui répliquent des indices boursiers), ainsi que les dérivés négociés de gré à gré et basés sur des denrées agricoles.

La bourse suisse (SIX), sur laquelle opèrent des investisseurs privés et institutionnels, aurait pu être affectée si l’initiative avait été acceptée, indiquait le gouvernement l’an dernier. Mais les volumes de trading ne sont pas si élevés, a-t-il reconnu. Sur la bourse suisse sont actuellement cotés 120 ETF et 36 produits répliquant directement des matières premières.  

Exode du négoce : peurs exagérées?

En cas de oui à l'initiative, les opposants craignaient que les sociétés de négoce partent vers d’autres juridictions plus accueillantes. Ces craintes étaient a priori exagérées: Genève est, après tout, un centre de financement du négoce qui fait crédit aux acteurs dans le cadre des transactions – intensives en capital – liées au commerce, au transport et à la livraison des matières premières.  Outre les sociétés de négoce, l’industrie qui se concentre ici se compose de sociétés d’assurance, d’études d’avocats, de banques, de services comptables, de sociétés de surveillance et de sécurité, ainsi que d’un secteur important d’armateurs de navires marchands.

Il n’est pas clair si une interdiction de la spéculation en Suisse aurait affecté le volume de la spéculation dans d’autres centres comme New York, Chicago ou Londres. La concentration du trading dans un centre donné a moins d’importance aujourd’hui, conviennent les experts.

Au vu des projets en cours aux Etats-Unis et dans l’UE, l’avenir réserve des règles plus strictes pour le trading de matières premières, et les entreprises devront s’y plier, où qu’elles soient basées. Des sociétés basées en Suisse qui traitent des dérivés sur les produits agricoles à partir de plateformes aux Etats-Unis et en Europe devront se plier aux règles de ces juridictions, indique un porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco).    

La réglementation tend à se durcir

La réglementation ira en augmentant. Le Food and Agriculture Organization (FAO) a instauré le système d’information sur le marché agricole (Agricultural Market Information System, ou AMIS). La loi suisse sur l’infrastructure des marches financiers (LMIF), en vigueur depuis le 1er janvier 2016, cherche à aligner la réglementation Suisse sur celles des Etats-Unis et de l’UE. Elle inclut des mesures visant davantage de transparence et de stabilité des marchés financiers, y compris des limites de positions spéculatives.

Olivier Heimgartner, porte-parole de l’initiative socialiste, relève que “bien que la loi soit en vigueur depuis le début de cette année, le gouvernement n’a pas imposé à ce jour de limites de positions”.

Les limites maximales sur des positions de trading ont en effet été suggérées de part et d’autre de l’Atlantique comme solution pour empêcher de gros acteurs financiers d’influencer les variations de prix par leur seule capacité à mobiliser d’importants fonds afin de parier sur des variations de prix, selon Olivier de Shutter.   

La position de leader de la Suisse dans le négoce physique de matières premières n’est plus à démontrer: parmi les matières premières dont le commerce est organisé depuis Genève figurent 35% des céréales et oléagineux, 50% du café, 50% du sucre, 35% du riz, 35% du pétrole, mais aussi le gaz naturel, l’éthanol, le coton et bien d’autres ressources naturelles. Gilles Carbonnier, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) estime que “la Suisse aurait intérêt à participer aux discussions globales sur la réglementation du négoce de matières premières et à s’adapter aux mesures étudiées aux Etats-Unis et dans l’UE, mais aussi à prendre un rôle de leader dans les discussions, au vu de sa position sur le marché”. 

 

Priti Patnaik

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