Bilan

Il y a 20 ans, Nick Leeson coulait la banque Barings

Le 24 février 1995, Nick Leeson était arrêté à son arrivée en Allemagne. Le trader venait de causer la ruine de la prestigieuse banque britannique Barings, via des placements douteux et des manipulations boursières réalisés depuis Singapour.
  • Nick Leeson a été arrêté en Allemagne le 24 février 1995 et rapidement extradé vers Singapour où il a été jugé.

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  • Nick Leeson lors de son arrestation à Francfort le 24 février 1995.

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  • Pendant près de trois ans, Nick Leeson a été actif sur les marchés financiers asiatiques depuis Singapour.

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Barings: pendant 233 ans, ce nom a rimé avec les plus importantes transactions, les financements les plus stratégiques et les opérations financières les plus cruciales. Le rachat de la Louisiane par les Etats-Unis à la France: c'est elle. Le refinancement de la France après Napoléon? C'est elle. La crise de la dette souveraine uruguayenne et argentine en 1890? C'est elle. Celle qui a été tout au long du XXe siècle la banque officielle de la famille royale a pourtant disparu en 1995, plombée par les agissements d'un trader britannique en poste à Singapour: Nick Leeson.

Voici vingt ans jour pour jour, ce trader était arrêté à sa descente d'avion en Allemagne, alors qu'il tentait de fuir avec sa femme, conscient de ce qui l'attendait après ses manipulations et ses erreurs de placements. Extradé vers Singapour, il allait être jugé et condamné neuf mois plus tard pour faux en écriture et fraude. Les juges de la cité-était allaient le condamner à six ans de prison ferme et 70'000£ d'amende.

La fraude dès l'origine

Ce qui l'avait mené vers cette chute brutale, c'est tout un parcours de plusieurs années de choix d'abord malheureux, puis frauduleux et illicites. Premier chapitre avec sa promotion précoce au titre de general manager sur les marchés d'avenir du Singapore International Monetary Exchange (SIMEX): le natif de Watford, qui a débuté sa carrière chez Coutts à 18 ans puis chez Morgan Stanley à 20 ans, n'a alors que 24 ans quand Barings, chez qui il travaille depuis trois ans le propulse à ce poste stratégique.

Pourtant, un détail aurait pu alerter les dirigeants de la vénérable institution britannique: le départ de Nick Leeson vers Singapour est dû au refus des autorités britanniques de lui accorder une licence de broker pour une fraude dans son dossier de candidature. La fraude, il va la pratiquer dès ses premiers mois d'activité au SIMEX: il s'affranchit des règlements pour des opérations spéculatives risquées, mais qui rapportent des profits importants à Barings (10 millions de £, soit 10% des profits annuels 2012) et lui permettent de toucher un juteux bonus (130'000£).

Encouragé par ces premiers succès, il s'enhardit et multiplie les opérations. Avec moins de succès toutefois. Mais pas question d'avouer ses échecs à ses supérieurs et il trouve un subterfuge: un «error account», un de ces comptes utilisés pour des corrections de jeux d'écritures par les banquiers, qu'il utilise pour dissimuler ses pertes. Dès la fin 1992, le compte 88888 (le 8 est un chiffre porte-bonheur en Chine) affiche des pertes de deux millions de livres Sterling. Une somme considérable au regard des chiffres habituellement liés à ces «error accounts». Mais une paille au regard des pertes mesurées deux ans plus tard: 208 millions de £.

Le séisme de Kobé fatal au compte 88888

Entretemps, la direction de la banque a commis une nouvelle erreur avec son employé: contrairement aux usages en vigueur, il est autorisé à rester chef trader tout en obtenant la supervision de ses propres opérations de trading. Plus aucune surveillance de ses actes n'est menée et il peut aisément dissimuler ses pertes sur le compte 88888.

Mois après mois, ses choix malheureux se succèdent. Début 1995, la situation devient intenable. Nick Leeson tente alors un coup de poker: miser sur la hausse des marchés boursiers asiatiques, via des produits dérivés à fort effet de levier. De quoi rattraper toutes ses pertes d'un coup, pense-t-il. Mais quelques jours après, la terre tremble à Kobé, au Japon. Le séisme se répercute sur les bourses asiatiques qui dévissent brutalement et tous les indices, Nikkei en tête, plongent. Les pertes atteignent 827 millions de livres Sterling sur le compte 88888, soit le double des capitaux disponibles de la banque.

Sentant que ses opérations vont être découvertes, Nick Leeson tente de s'enfuir. Alors que le compte 88888 est épluché par ses supérieurs, il prend l'avion avec sa femme Lisa direction l'Europe via Kuala Lumpur puis la Thaïlande. A son arrivée à Francfort, il est accueilli par les forces de l'ordre: un mandat d'arrêt international a été lancé contre lui et la police allemande le place en détention. Sa femme est tapidement autorisé à regagner le Royaume-Uni, mais lui doit attendre en prison son extradition vers Singapour.

Trois jours après son arrestation, la banque Barings est déclarée insolvable. La banqueroute est actée. C'est ING qui reprend ses actifs pour 1£. Quant au trader, il est jugé en fin d'année à Singapour et écope de six ans de prison ferme et 70'000£. La justice singapourienne n'épargne pas les dirigeants de Barings, qui ont à plusieurs reprises agi avec légèreté, oubliant toutes les précautions et les mesures de monitoring de son employé. Dès les premiers mois de sa captivité, Nick Leeson s'attelle à l'écriture d'un livre où il donne sa version des faits, Rogue Trader. Les droits de ce dernier sont rapidement rachetés et un film éponyme est tourné en 2005 avec Ewan McGregor dans le rôle de Nick Leeson.

Pendant qu'il purge sa peine, l'ex-trader divorce d'avec sa femme et découvre qu'il atteint d'un cancer du colon (dont il parvient à guérir). Grâce aux remises de peine, il sort de prison en 1999. Il retourne alors vivre dans les îles britanniques. Au début des années 2000, il s'installe à Barna, dans le comté de Galway, en Irlande.

Manager puis CEO d'un club de football

En 2005, il refait parler de lui avec deux actualités: un nouveau livre, Back from the Brink: Coping with Stress, et un nouveau job, en devenant commercial manager puis general manager du club de football Galway United. En 2007, il devient même CEO du club, avant de renoncer à cette fonction en 2011.

Actuellement, Nick Leeson vit notamment des conférences qu'il donne à travers le monde. Remarié en 2003 avec Leona Tormay, le couple vit toujours en Irlande. Son site internet ne fait l'impasse sur aucun épisode de sa vie tout en présentant sa version des faits, insistant sur sa capacité à rebondir sans cesse malgré les épreuves: procès, emprisonnement, divorce, cancer,...

Régulièrement invité par les médias encore, il est désormais un symbole des premiers excès de la finance débridée des années 1990, au même titre que Jordan Belfort, dont l'histoire émaillée de fraudes et infractions, a aussi été transposée au cinéma avec The Wolf of Wall Street. Nick Leeson est même appelé à donner son analyse sur les crises bancaires et financières, ou parfois à témoigner sur la capacité à rebondir.

 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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