Bilan

Green bonds : mode d'emploi pour les entreprises

Les green bonds ne s'adressent pas qu'aux multinationales et aux investisseurs. Ils peuvent aussi être un outil de financement très pertinent pour les grandes PME suisses. Didier Denat, de Credit Suisse, nous explique comment.

Le marché des green bonds devrait atteindre 200 milliards de dollars cette année. 

Crédits: Pixabay

Le marché mondial des green bonds, ou obligations vertes, devrait atteindre les 200 milliards de dollars cette année, d’après les dernières estimations de Standard & Poors. Une croissance de 30% par rapport à 2017. Si l’Etat français ou le Canton de Genève ont fait parler d’eux pour leurs émissions de green bonds réussies ces derniers mois, le marché est très majoritairement dominé par les émissions d’entreprises, qui accèdent ainsi à des financements pour leurs projets durables.

Credit Suisse supervise entre 150 et 200 émissions obligataires par année en Suisse. Dans les cinq années à venir, les green bonds pourraient représenter 20% de ces émissions, d’après Didier Denat, responsable corporate et investment banking pour la Suisse, rencontré à l’occasion d’une conférence sur les obligations vertes à Genève. Il nous explique à qui s’adressent ces green bonds et comment les entreprises peuvent s’en emparer.

Bilan: Pourquoi Credit Suisse se positionne sur les green bonds? 

Didier Denat: Nous sommes déjà très actifs sur le marché des émissions obligataires au niveau européen. Le marché suisse est assez compartimenté aujourd’hui, avec des acteurs bancaires qui sont soit positionnés dans le crédit, soit dans la banque d’affaires pour les grandes entreprises, avec peu de passerelles entre les deux. Credit Suisse a décidé de réunir ces deux activités sous le même toit l’an dernier, à savoir le corporate et l’investment banking, dont j’assure la supervision. L’idée est d’offrir plus de possibilités de financements aux entreprises, y compris via les obligations et obligations vertes. 

A quels types d’entreprises s’adressent les obligations vertes?

Elles ne sont de loin pas réservées aux multinationales, mais une émission de 50 millions de francs me paraît un seuil minimum, Elles s’adressent donc aussi à de grandes PME. Mais il n’est pas nécessaire que l’entreprise soit coutumière de ces opérations: dans le cas de l’entreprise Helvetia, que nous avons accompagnée, il s’agissait de leur toute première émission obligataire, qui s’est faite en green bonds. Mais il n’y a aucune restriction au niveau des secteurs d’activité, toutes les entreprises peuvent émettre des green bonds.

Concrètement, quels projets peuvent faire l’objet d’un green bonds?

La définition des projets est relativement large et se matérialise pour chaque entreprise dans un «use of proceeds», qui définit pourquoi l’obligation est émise, le but étant d’aller vers plus de durabilité. De nombreux projets peuvent concerner la plupart des entreprises: cela peut être le financement d’investissements dans des systèmes de recyclage, de mobilité électrique, d’efficience énergétique des bâtiments ou encore d’économies d’énergies. Cela peut concerner également des acquisitions ou des développements internes. Les investisseurs apprécient aussi ces outils car ils savent à quoi vont servir les fonds levés.  

Pensez-vous que le marché suisse soit porteur pour cela? 

Nous étudions et recevons beaucoup de projets de green bonds actuellement, que ce soit de collectivités publiques ou d’entreprises. Je pense qu’il y a beaucoup de possibilités pour les grandes PME suisses. L’intérêt pour elles est aussi de se mettre en lumière et d’avoir de meilleures conditions de financement. Si Helvetia avait émis une obligation traditionnelle ou un mini bonds, cet émetteur n’aurait pas eu cette attention et ce succès qu’il a eu avec son green bond. 

C’est à dire?

Ces investissements green permettent d’attirer les investisseurs. Helvetia a levé 75 millions en green bonds et l’opération a été sur-souscrite car les investisseurs adoptent  de plus en plus de politiques durables et recherchent  des investissements. Pour l’entreprise, une forte demande lui permet d’avoir des conditions de taux plus favorables. Ce qui est important dans le contexte de marché actuel : on est en train de sortir d’une période de grande expansion monétaire et les remontées de taux d’intérêt sont toujours plus rapides que les baisses… Dans l’environnement de marché à venir, il faudra se différencier. Les green bonds sont un moyen d’y parvenir et ils créent une tension concurrentielle utile face à d’autres titres. 

Quelles étapes doivent être franchies pour les entreprises, le processus est-il lourd?

Le processus est le même que pour une émission d’obligation traditionnelle, à deux différences près: la conception et la rédaction du «use of proceed», qui définit ce à quoi sert ce green bonds, et la certification. Nous préférons demander une certification externe car cela permet d’avoir une validation neutre et une notation, ce qui améliore les conditions pour l’émetteur. Ce travail peut aussi être intéressant pour les développements futurs de l’entreprise. 

Vous pensez à quels types de développement? 

Si l’entreprise envisage d’entrer en bourse par exemple, même avec une introduction partielle du capital. En ayant déjà fait une opération de financement via une obligation, cela créer un cercle vertueux car l’entreprise est «déjà dans le marché», avec un historique. Enfin, le processus pour l’établissement d’un prospectus d’obligation est quasiment le même que pour une action dans le cadre d’un IPO, on retrouve les 3/4 d’informations similaires sur l’entreprise, ses risques etc. 

D’un point de vue du financement, quel est l’intérêt pour les entreprises de se tourner vers une émission obligataire? 

L’opération est un peu plus onéreuse au départ, mais elle offre  beaucoup plus de flexibilité par la suite. L’inconvénient des prêts bancaires est qu’ils sont très encadrés, l’entreprise doit veiller à certains métriques, comme l’EBITDA et doit renégocier avec la banque dès qu’il y a des changements importants prévus, comme une acquisition ou un investissement d’importance par exemple. Alors que dans le cas des obligations, à partir du moment où le coupon est payé aux investisseurs, l’entreprise est beaucoup plus libre. De plus, si l’entreprise souhaite augmenter son financement, elle peut émettre une nouvelle obligation, ce qui peut se faire en deux ou trois jours, contre plusieurs semaines pour renouveler une dette bancaire. 

Et l’intérêt pour la banque?

De notre côté, le raisonnement est le suivant: si l’on veut vraiment être la banque des entrepreneurs, il faut fluidifier le marché. Pour cela, il faut développer tout l’éventail de possibilités de financements, y compris par le marché. Nous sommes déjà très présents en Europe sur les émissions d’obligations corporate et nous voyons qu’il y a des besoins localement, pour de grandes PME. Cela répond aussi à une demande des investisseurs: nous disposons de plus de 500 milliards d’avoirs sous gestion dans notre entité suisse, et de nombreux clients veulent investir localement, dans des entreprises suisses. 

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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