Bilan

Franc/euro: le cours plancher s’éloigne

La monnaie européenne a chuté depuis la mi-avril. En cause, les incertitudes en Turquie et en Italie, mais aussi les banques centrales qui résorbent leurs liquidités. Et ce phénomène va durer.
  • A 1,133 franc pour 1 euro, la devise helvétique fait de nouveau office de valeur refuge.

    Crédits: David Huc
  • Giuseppe Conte, président du Conseil italien, fait face à un climat d’insécurité économique.

    Crédits: Eric Vidal/Reuters

Quatre mois auront suffi pour anéantir tout espoir que le franc devienne enfin une devise normale. A la mi-avril dernier, lorsque le si surveillé cours de change avait atteint 1,20 franc pour un euro, le public avait misé sur le fait que le franc allait continuer de se «normaliser», et que l’euro allait grimper à 1,25 franc, voire davantage. Mais ce rêve s’est vite évanoui: le cours s’est depuis affaissé, atteignant son plus bas à mi-août: 1 euro s’achetait 1,129 franc. Jeudi 29 août, il coûtait 1,133 franc.

Un bref rappel historique s’impose: le taux de 1,20 franc pour un euro correspond au niveau que la Banque nationale suisse (BNS) avait fixé en septembre 2011 comme limite inférieure que l’économie helvétique pouvait supporter. La BNS avait dès lors défendu ce taux plancher pendant plus de trois ans. Lorsqu’elle l’avait supprimé, en janvier 2015, la valeur du franc avait grimpé jusqu’à 1 euro et il avait fallu, de nouveau, plus de trois ans pour que le cours de change retrouve, mi-avril 2018, l’objectif anciennement fixé (voir graphique 1). Le renforcement du franc depuis fait s’éloigner toujours plus cet ancien taux plancher.

Il n’y a guère de doute sur les causes de cette fâcheuse évolution: le franc fait de nouveau office de refuge sûr. Dès que l’insécurité augmente en Europe, il se réévalue parce que les investisseurs placent leur argent en devise helvétique. L’effondrement de la livre turque et le souci quant à la menace de pertes des banques sur les crédits dans la zone euro expliquent le recul récent du cours franc/euro de mi-août.

L’évolution depuis 2017 montre à quel point la confiance dans la monnaie unique reste hésitante. La crise de la dette des Etats est certes surmontée mais, sitôt que l’incertitude politique augmente dans un des grands pays de l’union monétaire, l’euro chute et le franc augmente. Pendant l’élection présidentielle et les élections parlementaires en France, durant la première moitié de 2017,
au cours desquelles le Front national a affiché des valeurs élevées dans les sondages, l’euro s’est situé au-dessous de 1,10 franc. Il ne s’est repris qu’une fois les élections passées. Au cours du deuxième semestre, la valeur extérieure du franc a ensuite plongé de 5%.

Actuellement, le cours franc/euro souffre de l’insécurité économique et politique en Italie. Il a évolué presque comme la prime de risque des obligations d’Etat italiennes (voir graphique 2). Une telle corrélation appelle à la prudence: en Italie, on s’attend à un automne chaud. La coalition gouvernementale populiste doit présenter d’ici à mi-octobre son projet de budget pour l’année prochaine. Rome exige un déficit nettement plus élevé, Bruxelles pourrait y mettre son veto. En outre, en octobre, Moody’s et Standard & Poor’s vérifieront la solvabilité italienne. Ce calendrier riche en événements empêchera que le cours franc/euro ne bouge notablement vers le haut. Les experts en devises de Commerzbank s’attendent à ce que, jusqu’à fin mars 2019, l’euro ne grimpe pas au-dessus de 1,15 franc. 

Ce que la BNS entreprend

Au premier semestre 2017, la BNS a déboursé 48 milliards de francs pour intervenir sur le marché des devises et freiner la réévaluation. En raison des dépôts à vue des banques auprès de la BNS, on comprend que, depuis lors, elle ne cajole plus le cours du franc (voir graphique 3). L’intérêt minimal record de -0,8% sur les dépôts en franc doit suffire. Il fait en sorte que demeure une forte différence de taux négative avec les investissements en euro (voir graphique 4). Cette différence est censée décourager les investisseurs étrangers et convaincre les suisses d’acquérir des placements en devise étrangère.

Cela fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice: tant que les investisseurs de la BNS croient et s’attendent à ce que le franc se dévalue durablement face à l’euro, ils sont prêts à placer leur argent à l’étranger et on verra fondre la demande de francs. Mais si le franc est suspecté de se réévaluer, il se passera exactement le contraire: les investisseurs conservent alors leurs actifs en franc et les fonds étrangers transfèrent leurs avoirs en Suisse. Dans les deux cas, cela stimule une réévaluation. Et c’est alors, au plus tard, que la BNS devra intervenir, acheter des devises et/ou faire baisser le taux encore davantage en zone négative, afin que le capital en franc s’échappe vers l’étranger. 

Le prochain choc du franc

Or, la BNS doit se contenter de réagir: pour ce qui est de l’évolution sur le marché des devises, les banques centrales étrangères tiennent le couteau par le manche. Durant les deux années à venir, elles vont éponger de plus en plus de liquidités. La Fed américaine réduit d’ores et déjà son bilan, à partir de 2019 la Banque centrale européenne ne rachètera plus d’obligations supplémentaires. Les premières réactions à ce resserrement quantitatif (quantitative tightening, QT) sont préoccupantes: la volatilité a nettement augmenté sur les marchés d’actions et dans les pays émergents. Dans un tel contexte, on cherche des devises refuges telles que le dollar, le yen et… le franc.

Nul ne sait quelle dimension prendra le passage des banques centrales au QT. Fin 2014, lorsque la BCE s’est préparée à acheter des obligations (quantitative easing, QE), le régime du taux plancher a implosé en Suisse. La BNS doit s’attendre à ce qu’un nouveau changement de régime dans la politique monétaire déclenche le prochain choc du franc. Un cours de 1,20 franc pour un euro sera alors inatteignable et il s’agira avant tout de maintenir un cours de 1,10. Thomas Stucki, chef des investissements de la Banque Cantonale de Saint-Gall, s’attend à ce que le franc tombe au-dessous de ce seuil en 2019. Il conseille par conséquent aux investisseurs suisses de maintenir 80% de leur portefeuille en franc.  

* Finanz und Wirtschaft 

Andreas Neinhaus*

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