Bilan

Fintech: des règles du jeu qu’il faudra diversifier

Avec l’émergence de la scène start-up, un cadre réglementaire allégé pourrait faciliter la montée en puissance des pépites. Concurrence déloyale ou réelle opportunité pour les banques traditionnelles?
  • Les futurs gagnants du secteur pourraient être les partenariats banque - start-up.

    Crédits: Colin Anderson/getty images
  • Martin Hess, chef économiste et membre de la direction de l’Association suisse des banquiers (ASB).  

    Crédits: Steffen Schmidt/Keystone

A l’aube du XXIe siècle, un nouvel acteur surgit dans l’univers des services financiers et bancaires suisses. Depuis 1996, le portail financier Swissquote permet aux investisseurs d’accéder en direct et gratuitement aux informations sur les cours des actions à la Bourse de Zurich. Mais Marc Bürki et Paolo Buzzi, les fondateurs, ont d’autres projets et entendent notamment devenir un acteur de ce secteur et non plus uniquement un vecteur d’informations.

«Pour entrer dans cet univers, il nous a fallu lever des fonds, obtenir une licence bancaire et devenir membre de la SIX Swiss Exchange pour nos opérations», rappelle Lino Finini, head back office et banking applications director chez Swissquote. Une licence coûteuse et qui a contraint la jeune société à se soumettre à de nombreuses procédures.

A peine plus de quinze ans plus tard, il n’y a plus un nouvel acteur mais des dizaines qui souhaitent se faire leur place dans la galaxie des acteurs du secteur bancaire et financier suisse. Face à l’essor de la fintech, les protagonistes traditionnels courent le risque d’être bousculés. Nombre d’entre eux ont compris le danger et mesuré les enjeux: l’innovation est encouragée en interne et des partenariats sont noués avec des start-up pour bénéficier des idées neuves de ces dernières.

Pour de nombreuses jeunes pousses, ces liens constituent une avancée déjà cruciale car elles se situent dans une perspective B2B (business to business). «Beaucoup de start-up se tournent vers le B2B ou vers des business liés à l’international, notamment car la réglementation est moins contraignante que dans le B2C (business to consumer)», observe Martin Hess, chef économiste et membre de la direction de l’Association suisse des banquiers (ASB). Mais un nombre croissant de pépites se tournent directement vers le grand public.

Or, les textes sont extrêmement stricts dans ce domaine. «Une fintech ne peut aujourd’hui pas conserver de fonds de ses clients plus d’une semaine, cite notamment en exemple Lino Finini. Une législation qui devra être assouplie pour faciliter le développement des start-up.»

A l’échelon européen, la directive PSD2 (Payment Services Directive) a été adoptée voilà quelques mois et devrait entrer en vigueur à l’horizon 2018. Son objectif: ouvrir le secteur du paiement à de nouveaux acteurs qui auront accès aux interfaces des banques traditionnelles pour proposer aux particuliers notamment des nouveaux modes de règlement des factures, des achats de la vie courante… Cependant, si le droit communautaire est régulièrement transcrit dans la législation suisse, rien ne dit pour le moment que ce sera le cas pour cette mesure.

«Il y a quasiment consensus au sein des banques suisses, et même chez les autorités de régulation, pour dire que cette transposition n’est pas nécessaire car le modèle ne semble pas optimal avec des banques qui supportent tous les coûts et des nouveaux acteurs qui viendraient se servir librement dans les bases de données des premières», confie anonymement un dirigeant d’une banque de la place genevoise.

Faire évoluer la législation

Mais la législation helvétique pourrait aussi être amenée à évoluer prochainement. L’un des principaux débats porte actuellement sur la mise en place d’une «licence bancaire light» pour des acteurs n’ayant pas vocation à proposer la même étendue de services et de produits que les acteurs installés. «C’est plutôt positif car cela va permettre à des acteurs basés en Suisse, start-up de la fintech ou autres institutions, de faire évoluer la façon de gérer la relation avec la clientèle», estime João-Antonio Brinca, responsable du département Stratégie et organisation de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV).

Selon lui, le législateur a compris, à l’instar de tous les acteurs, les enjeux de ces nouveaux modèles et est assez ouvert à cette innovation. «Les seuils proposés par cette licence bancaire allégée semblent faits pour tester les modèles et offrir ensuite l’opportunité aux nouveaux acteurs de prendre une licence bancaire classique afin d’aller plus loin», analyse-t-il.

Un système qui permet aussi de jauger la capacité des nouveaux venus de conduire une activité avec le sérieux qui s’impose. «Sur la scène fintech, on voit arriver des talents du monde financier, mais surtout beaucoup de profils issus de la tech, qui n’ont pas toujours à la base les compétences et les raisonnements nécessaires à un business financier ou bancaire», observe Nicolas Steiner, investisseur et mentor pour entrepreneurs au sein de l’incubateur fintech londonien Level39 et expert pour la HEG Fribourg (lire aussi page 12). Avec une réglementation intermédiaire, ces nouveaux talents pourraient faire leurs preuves avant de solliciter un accès intégral au marché.

Ce palier semble correspondre aux attentes des entrepreneurs comme des banques traditionnelles. «Il faut ouvrir certaines possibilités aux petites structures innovantes afin que la place financière suisse puisse toujours se positionner comme un hub concurrentiel pour la fintech. Mais, d’un autre côté, on ne peut pas avantager indûment les start-up: il faut trouver le bon équilibre», affirme Martin Hess, qui ajoute que «c’est le rôle de tous les acteurs d’offrir des conditions-cadres favorables à l’émergence et à la maturation de start-up dans ce secteur». 

Une situation déjà favorable, comme le mesure l’IFZ FinTech Study 2017, rédigé sous la direction de Thomas Ankenbrand, de l’Institut des services financiers de Zoug (IFZ): Zurich et Genève s’y classent aux 2e et 3e rangs mondiaux, respectivement (derrière Singapour) pour l’écosystème prodigué aux start-up de la finance. Et c’est notamment pour les conditions-cadres politiques et réglementaires que les deux villes suisses se distinguent. 

«Les règles auront une durée de vie plus courte»

Paradoxalement, quand de nombreux experts vantent la Suisse pour sa stabilité réglementaire propice aux affaires, c’est peut-être là que la donne pourrait changer au bénéfice de l’affirmation du secteur: «Il faut une sécurité juridique pour protéger les clients, particuliers et entreprises, mais nous allons devoir nous habituer à davantage de changements, à ce que les règles aient une durée de vie plus courte afin de s’adapter aux nouveaux besoins», avertit Martin Hess.

Mais adapter le cadre réglementaire au profit des start-up ne risque-t-il pas de se faire au détriment des banques et acteurs traditionnels du marché obligés de fonctionner avec des contraintes bien plus strictes? Pour Lino Finini, les acteurs traditionnels sont «preneurs de tout assouplissement», mais il ne pense pas que cela va se produire. Pour lui comme pour la plupart des acteurs, la solution réside ailleurs: l’assouplissement du cadre réglementaire à destination des start-up va leur permettre de se développer plus sereinement. Et les banques pourront intensifier les partenariats qu’elles ont avec ces pépites.

«L’obstacle le plus important pour dynamiser l’innovation dans les banques n’est ni dans les mentalités ni dans la volonté: c’est juste que les banques ont 1000 produits en même temps tandis qu’une start-up se focalise sur un produit ou service», insiste Martin Hess. Et d’observer que le partenariat banque - start-up est «le modèle qui devient le plus courant aujourd’hui pour pousser l’innovation dans le secteur: les banques fournissent les compétences et l’expertise du domaine et les start-up sont plus flexibles et focalisées sur une solution». Un modèle suivi par de nombreux acteurs, dont Swissquote qui a noué des partenariats avec plusieurs fintechs dont CashSentinel et Lemon Way. 

Des acteurs qui se complètent

Une voie profitable à tous et qui renforce la pertinence d’une licence bancaire light pour les nouveaux acteurs, car, comme le rappelle Thomas Ankenbrand, «les sociétés fintechs soutiennent les banques, contribuent à renouveler leur offre et encouragent leur mutation digitale au lieu de les concurrencer frontalement comme certains pourraient le penser». «On se dirige de plus en plus vers des solutions en outsourcing avec une décomposition accrue de la chaîne de valeur pour les banques, sans que ce soit au détriment des banques», ajoute Martin Hess. Une complémentarité qui ne serait pas permise si les pépites du secteur devaient être soumises aux mêmes contraintes réglementaires que les acteurs traditionnels.

Et le changement est en marche. Certaines banques bouleversent leur offre avec une part accrue aux services digitaux. La Banque Cantonale de Fribourg a ouvert le crédit hypothécaire en ligne. Pour les banques cantonales d’ailleurs, il y a un autre enjeu face à cette nouvelle donne: accroître la coopération.

«Leur difficulté, c’est de constituer plusieurs acteurs de taille modeste dans l’absolu alors même qu’il s’agit du premier acteur du pays quand on combine leur activité. Il y a un enjeu de meilleure coordination, même s’il n’est pas facile à résoudre», esquisse João-Antonio Brinca. Une stratégie qui pourrait s’avérer payante car elle permettrait à des start-up de développer des solutions pour des interlocuteurs ayant la masse critique adéquate pour que ces innovations aient du sens.  

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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