Bilan

Finance de l’ombre: l’avis des spécialistes

«La finance de l’ombre a pris le contrôle», l’ouvrage de Dominique Morisod et Myret Zaki, a été soumis à la lecture critique de trois professionnels de la finance. Voici leurs conclusions.
Crédits: Boris Austin/Getty images

Le shadow banking, c’est 80 000 milliards de dollars d’actifs au plan global, principalement constitués de dette d’entreprises risquée, selon le Conseil de stabilité financière, la structure créée par le G20 pour surveiller ces risques. Ce montant dépasse désormais le PIB mondial (78 000 milliards de dollars). Cette masse de financements a connu un essor fulgurant ces douze dernières années, alors que la réglementation bancaire incitait les firmes non bancaires à se lancer dans le crédit aux entreprises, sans les garanties bancaires habituelles. Aujourd’hui, le shadow banking, ou «finance de l’ombre»,  est solvable uniquement parce que les taux d’intérêt des banques centrales sont à 0%. 

Telle est la mise en garde de La finance de l’ombre a pris le contrôle, l’ouvrage de Dominique Morisod et Myret Zaki, paru en avril aux Editions Favre. 

Bilan a soumis cette lecture aux avis d’un gérant de hedge funds, d’un patron de banque et d’un ex-trader. Les voici.

Michel Dominicé*

La finance moderne accessible à tous 

Dans son livre La finance de l’ombre a pris le contrôle, effectué sur la base d’un travail commencé par Dominique Morisod aujourd’hui décédé, Myret Zaki explique qu’une part de plus en plus importante de l’activité financière s’est déplacée hors des banques et donc hors du champ classique de la surveillance bancaire. Dès le départ, l’auteure précise qu’il y a dans le monde de la finance des professionnels respectueux des intérêts de leurs clients et du système à côté d’acteurs au contraire sans scrupule. 

Elle relève aussi à juste titre que la «finance de l’ombre» a pris son ampleur en raison de la politique des taux zéro ou taux négatifs, maintenue pendant plusieurs années par les grandes banques centrales. Elle met en lumière cette contradiction de vouloir stimuler le crédit pour relancer les économies tout en prenant des mesures réglementaires visant à restreindre le crédit et les risques qui lui sont associés. Elle démontre aussi que la réglementation prudentielle a chassé du secteur bancaire toute une série d’activités financières qui se sont réfugiées dans des structures échappant à cette réglementation. 

Dans ce monde de la finance non bancaire, elle passe en revue le rôle notamment des fonds de placement, des hedge funds, du private equity, des dérivés, des CoCo, des ventes à nu, des dérivés gré à gré et des dark pools. Toutes ces activités étant sorties du champ de la réglementation bancaire sont autant d’occasions pour des acteurs peu scrupuleux d’abuser du système, de manipuler l’information, de tordre les prix, de masquer les risques et parfois de faire payer aux contribuables les résultats de leurs excès lorsque les affaires tournent mal. 

A la fin, elle décrit les banques centrales comme s’étant mises elles-mêmes dans une impasse, ne pouvant plus remonter leurs taux d’intérêt de peur de déclencher un effondrement de la finance de l’ombre, un monstre qu’elles auraient elles-mêmes créé. 

Question de langage

On regrette à la lecture de cet ouvrage que la logique de la réglementation bancaire ne soit pas clairement expliquée: il s’agit de protéger les dépôts bancaires dont les détenteurs cherchent justement à échapper aux risques des marchés financiers. De ce fait, les risques pris par les banques et les garanties qu’elles doivent offrir sont les éléments centraux de cette réglementation.

Par opposition, il devrait être mieux expliqué qu’un investisseur dans un produit de la finance non bancaire, par exemple dans un fonds de placement, n’a pas besoin d’être protégé contre un risque qu’il a justement décidé d’assumer en échange de l’espoir d’un meilleur rendement.

On regrette aussi que l’étalage de pratiques frauduleuses dénoncées dans le livre, qui vont de la manipulation de l’information à celle des prix, soit exprimé de telle façon qu’il donne l’impression au lecteur que ces pratiques sont banales dans l’industrie financière alors qu’elles sont souvent illicites et durement réprimées. C’est une question de langage. Tout en se défendant de vouloir être sensationnaliste, Myret Zaki traduit «shadow banking» par «finance de l’ombre».

On passe donc dans un monde obscur, une impression renforcée par tout un vocabulaire utilisé à travers le livre tel que trans-actions opaques, camouflage, nettoyer et revendre, tapie dans l’ombre, dissimuler, nébuleuse, opacité, marché sauvage. etc. En anglais, «shadow banking» n’a pas cette connotation négative car shadow se réfère à l’effet miroir d’une ombre. Retraduit en anglais, «finance de l’ombre» se dirait plutôt «shady finance».

A la fin, s’il est juste de montrer que la finance non bancaire a pris une ampleur considérable pour diverses raisons, il paraît exagéré de parler d’une «prise de contrôle» comme s’il y avait collusion entre des acteurs qui sont en fait soit très divers, soit en concurrence les uns contre les autres. Les conflits de liquidités dénoncés à plusieurs reprises dans l’ouvrage sont aussi inévitables pour tout marché financier car, tandis que les déposants exigent en général de pouvoir disposer librement de leurs avoirs, les emprunteurs demandent au contraire des financements stables.  

En conclusion

Après avoir dénoncé tant de malvenus de la finance de l’ombre, l’auteure équilibre le débat en citant dans sa conclusion un économiste qui critique cette aversion qu’ont les peuples et les autorités pour les récessions. De ce point de vue, la responsabilité de la situation actuelle est finalement largement partagée. Quoi qu’il en soit, Myret Zaki a su décrire dans un langage abordable aux non-professionnels un pan de plus en plus important de la finance moderne tout en mettant en garde contre le fait que la complexité des mécanismes pourrait échapper aux banques centrales ou au régulateur et nous propulser vers de nouvelles crises financières.   

* Fondateur en 2003 de Dominicé & Co. – Asset Management 

Lionel Pilloud

Des risques réels pèsent sur l’équilibre du système financier global

L’ouvrage de Myret Zaki et Dominique Morisod suscite au minimum deux profondes réflexions. La première réflexion a trait aux nombreux acteurs de la finance non bancaire, peu ou pas réglementés et potentiels détonateurs d’une future onde de choc sur le système financier mondial, selon les auteurs. Ces entités sans réelle supervision représentent, il est vrai, de par leur importance et leur interdépendance avec le système bancaire traditionnel, un risque majeur qui n’a cessé de progresser ces dernières années.

Même s’il n’est ni envisageable ni souhaitable que la totalité de l’intermédiation financière soit concentrée dans les banques, la concurrence et les financements alternatifs sont indispensables à plusieurs titres, et il est tout aussi nécessaire qu’ils s’inscrivent dans un cadre réglementaire solide et transparent. 

Aussi longtemps que les régulateurs et les superviseurs ne disposeront pas d’une meilleure vue et des moyens de mieux connaître et contrôler les pratiques de tous les intermédiaires financiers du système bancaire parallèle, des risques réels pèseront sur l’équilibre du système financier global. Réunir les conditions pour une meilleure cohérence réglementaire entre les différents acteurs financiers est plus que jamais nécessaire afin de ne pas encourager de possibles arbitrages prudentiels.

La deuxième réflexion concerne les politiques de taux. Sur ce point, il faut bien admettre que nous arrivons au bout de l’efficacité des banques centrales concernant le maintien des taux 0% et des taux négatifs. Pratiquer des taux d’intérêt à 0% ou négatifs a tout de l’enfer pavé de bonnes intentions. En administrant cette potion magique à leurs économies, les banques centrales jouent effectivement avec le feu.

Soit elles parviennent à relancer l’investissement, à doper la consommation des ménages et à relever aussi vite que possible les taux négatifs, soit elles se trouvent prises dans l’engrenage de la baisse continue des taux et rapidement confrontées aux limites démoniaques de cette politique monétaire – c’est-à-dire lorsque de plus en plus de banques n’ont d’autre choix que de répercuter les taux négatifs, poussant les épargnants à retirer leur argent. 

Espérons que cette cure des taux à 0% ou négatifs prendra fin avant que ses effets secondaires – bulles des prix, retombées fâcheuses sur les épargnants et les caisses de pension – ne l’emportent sur ses bienfaits. Car sinon, le régime glaciaire qu’endurent actuellement investisseurs et épargnants risque de perdurer et le scénario apocalyptique d’une prochaine crise telle que décrite par l’auteur se profiler à l’horizon.  

* Directeur pour la Suisse romande de la Banque Vontobel

Thomas Veillet

L’autre façon de dire que les banques ont démissionné

En voyant le titre du livre de Myret Zaki et Dominique Morisod, je me suis immédiatement senti rassuré, étant donné qu’il n’y a pas de «prévision» du type «la mort du dollar». De plus, La finance de l’ombre me plaisait bien comme titre, moi qui ai toujours pensé que, dans la finance, nous étions tous égaux – sauf que certains sont plus égaux que les autres. 

Une fois de plus, la rédactrice en chef de Bilan et son coauteur mettent le doigt sur ce qui fait mal. Le constat est sans appel: notre système financier est au bord du gouffre. Je dirais même plus, notre système financier est au bord du gouffre et nous allons faire un grand pas en avant. Rien ne manque au tableau noir foncé que les deux auteurs nous décrivent tout au long du bouquin : offshore, shadow banking, hedge funds, manipulations, dark pools, dérivés, et j’en passe et des meilleurs. La conclusion est d’ailleurs sans appel, puisqu’elle s’intitule: échec et mat. Ça a le mérite d’être clair. 

C’est la première fois que l’on me demande de faire une «critique» sur un livre. Probablement la dernière. Mais je dois dire que je ne suis pas fan du terme… critique. Cela peut vouloir dire tout et n’importe quoi, mais une chose est certaine, c’est que je ne trouve pas la terminologie très positive. Il est vrai qu’en abordant un sujet comme «la finance de l’ombre», on prend des risques. Surtout des risques de perdre plein d’amis. 

C’est une question de temps

Une chose est certaine, et cela en restant très objectif, tout au long du livre et ce presque à chaque chapitre, je me suis retrouvé face au dilemme suivant: «Je suis d’accord avec eux, mais ça n’est pas aussi simple.» Pas aussi simple, parce que par moments on peut largement reprocher le comportement de certains intervenants de cette finance de l’ombre, jeter la pierre aux hedge funds qui se lancent dans l’octroi de crédits à risque ou encore critiquer le fait que les dérivés gré à gré sont opaques, mais n’oublions pas non plus que si certaines niches opérationnelles se sont créées dans ce monde parallèle, c’est aussi parce que tout ou partie du système bancaire a démissionné. 

Depuis que le monde est monde et que Gordon Gekko est apparu sur les écrans de cinéma, la finance a fonctionné sur un principe, un seul: le concept de «greed is good». En anglais dans le texte. Ce monde dans lequel nous vivons tous a la capacité de transformer le plus gentil étudiant en économie en «tueur de Wall Street», si cela peut lui permettre d’encaisser un gros bonus.

Alors de nos jours, dès qu’une possibilité de faire de l’argent facile se crée, tout le monde se jette dedans. Quand on décide de monter un produit structuré, on pense d’abord à «combien est-ce que cela va rapporter» à l’émetteur avant de s’inquiéter du rendement de l’investisseur et, s’il y a moyen de gagner une infime portion de centime en faisant du trading à haute fréquence, on le fera. 

Le problème que soulève La finance de l’ombre est un problème connu qui pourrait être réglé assez facilement en appliquant une méthode que tout le monde connaît: «l’éthique», sauf que sur cette planète, tout le monde a un prix.

Alors, comme Mme Zaki et M. Morisod l’annoncent à la fin du livre, nous sommes échec et mat, le krach à venir n’est qu’une question de temps. Aujourd’hui, «les plus égaux que les autres» ont mis en place une structure qui fonctionne et qui fonctionnera aussi longtemps que l’on pourra traire la vache – dans ce cas précis, on devrait dire «le Bull», mais c’est plus dur à traire. Le jour où l’animal ne produira plus rien, à ce moment très exact les banques centrales pourront gesticuler tant qu’elles le veulent, il n’y aura plus rien à faire. 

En tous les cas, on ne peut pas reprocher aux deux auteurs d’avoir oublié quelqu’un dans la liste des «usual suspects», cela ne résoudra rien, mais au moins ils auront su mettre une explication claire sur chacun des sujets qui menacent notre économie à terme et puis, à la fin, le jour où toute la finance s’effondrera, Myret Zaki pourra nous le dire: «Je vous l’avais dit!» 

* Fondateur du site investir.ch

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