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Finance responsable: impact réel ou hypocrisie?

Réflexions pour les caisses de pension qui veulent se convertir aux placements durables, tirées d’une conférence organisée en mai dernier par la CFA Society Switzerland.

Champ de panneaux solaires en Allemagne. L’investissement durable séduit de plus en plus de grands acteurs institutionnels.

Crédits: Florian Gaertner/Photothek/Getty Images

La durabilité est une contrainte qui s’ajoute au processus d’investissement. Elle ne dédouane pas une éventuelle sous-performance des gérants, au contraire. Et si les caisses de pension veulent avoir un impact, elles devraient privilégier l’activisme plutôt que l’exclusion de titres controversés. Voici en résumé les idées exprimées lors d’une table ronde organisée le 7 mai par la CFA Society Switzerland lors de la Swiss Pensions Conference 2019.  Réponses des trois experts interrogés.

Les plus grands acteurs institutionnels, dont Swiss Re ou la BNS, et dernièrement le gérant d’actifs européen Oddo, se tournent vers l’investissement durable. Quelle est leur motivation? Un engagement réel, la pression de la clientèle ou un souci d’image?

Pascal Frei, CFA, expert PPCmetrics, Nyon: Certainement un peu des trois raisons dans le cas de la BNS. Toutefois, si on analyse les motivations d’autres investisseurs, on remarque que certains le font par conviction, d’autres pour des raisons d’image (commercial), et un troisième groupe pour répondre à la demande de leurs «clients» (par exemple dans certaines caisses de pension).

Jérôme Franconville, consultant en investissements, Willis Towers Watson, Lausanne: Une combinaison de ces raisons, mais pour la plupart il y a la conviction que cela mène à de meilleurs résultats financiers (meilleurs rendements, plus faible risque). La réglementation les force aussi. Pour certains, la conviction est plus profonde, pour d’autres, c’est davantage une dimension de pression de la clientèle et du régulateur. D’autres reconnaissent qu’ils ont une responsabilité sociale et un rôle à jouer pour un monde meilleur.  

Les experts Pascal Frei... (Crédits: Dr)

Les plus grandes caisses de pension sont-elles vraiment celles qui mènent la tendance, en s’unissant pour acquérir une force de frappe, comme dans le cadre de l’ASIR,  l’association suisse pour des investissements responsables?

P. F.: De petites caisses le font par réelle conviction. Néanmoins, plus l’investisseur est grand, plus il a les moyens de ses ambitions. Rappelons que dans le cas des caisses de pension, leur premier rôle est de payer des rentes. Si le rendement s’améliore avec une approche durable ou que les risques sont réduits, alors l’investissement durable s’insère parfaitement dans leur portefeuille. Néanmoins, il n’y a pas de consensus sur les effets des placements durables. En raison de la popularité actuelle de ces thématiques, il est judicieux que les caisses s’approprient ce sujet et tentent de «s’autoréguler» plutôt que d’attendre que le politique s’en charge. Rappelons que plus il y a de contraintes et de règles, plus les coûts augmentent.  

Jérôme Franconville (Crédits: Dr)

J. F.: Souvent, ce sont les plus grandes caisses qui mènent la tendance, mais le facteur clé est le niveau de gouvernance. Une meilleure gouvernance veut dire qu’on est mieux capable de mettre en place ces processus. Les caisses les mieux gouvernées ont un historique plus long et plus de pratique dans ce domaine aussi. C’est souvent le type d’organisation (fondation, caritatif, entreprise avec axe de durabilité) ou à cause d’individus clés dans le conseil de fondation ou au comité d’investissement que le sujet s’est imposé tôt, et de manière plus avancée.

Benoit Piette, CFA, MBS Capital Advice, Genève: Les grandes caisses publiques ont été les premières en Suisse à intégrer une réflexion durable dans les investissements. Les démarches privilégiées ont évolué. Dans un premier temps, les exclusions et le Best in Class ont été les méthodes favorisées, puis par la suite ce fut l’intégration. Maintenant, on observe une tendance vers l’actionnariat actif: rester partie prenante de l’entreprise et l’influencer positivement en votant et en engageant le dialogue.

Benoit Piette (Crédits: Dr)

Avec l’essor des produits de placement durables, faut-il voir une tentative des prestataires de trouver de nouveaux filons marketing, visant à aider les ventes d’une nouvelle génération de produits, ou le changement est-il plus profond?

P. F.: Il est certain que la durabilité peut constituer un argument marketing. Parfois c’est un vernis superficiel et d’autres fois la sélection est plus approfondie. Il s’agit d’être sélectif.

J. F.: Pour certaines banques, bien sûr que le marketing joue un rôle. Mais cela varie et certains prestataires intègrent des processus plus profonds et structurels. Le tout est de trouver des acteurs authentiques.

B. P.: L’engouement pour la durabilité a incité beaucoup de prestataires à développer leur gamme de produits dans ce segment. Ces nouveaux produits sont parfois inadéquats car plus coûteux, sujets à de fortes rotations de portefeuille avec des coûts de friction accrus et parfois sans réel impact environnemental ou social.

A l’intérieur des caisses elles-mêmes, n’est-ce pas difficile d’ajouter la contrainte des principes de durabilité?

B. P.: C’est un important chantier auquel font face les caisses de pension. Elles doivent faire le tri parmi une multitude d’offres en termes de prestataires, indices, approches et doivent choisir jusqu’où elles veulent aller, qu’est-ce qui fait du sens pour elles, tout en évitant de dénaturer les processus en place lorsqu’elles intègrent des valeurs durables. Parfois ces discussions prennent tant de place que la notion d’investissement elle-même, qui reste malgré tout la base pour des caisses qui doivent assurer un rendement obligatoire, passe au second plan.

Lors de la sélection de titres durables, faut-il exclure les entreprises qui ne réduisent pas l’empreinte carbone, ne soutiennent pas des causes environnementales, n’assument pas un rôle social, ou seulement celles actives dans des secteurs controversés? Et ne trouve-t-on pas malgré tout des valeurs polluantes ou des financières trop endettées dans des portefeuilles durables?

P. F.: Il n’existe pas une seule définition en la matière, et les placements jugés controversés varient d’un investisseur à l’autre.

J. F.: La définition varie, mais la vaste majorité des investisseurs sont investis, parfois sans le savoir, directement ou indirectement, dans des choses qu’on peut appeler non éthiques (armes controversées, tabac, jeux de hasard, sociétés qui violent les principes UN Global Compact, etc.). Il peut être difficile d’être sûr de les avoir exclus si vous n’avez pas une vision totale de vos portefeuilles. Les exclusions sont de plus en plus courantes.

Faut-il exclure les sociétés actives dans le tabac par exemple? (Crédits: Dr)

B. P.: Exclure ou ne pas exclure, telle est la question. C’est un leurre de penser que l’on sanctionne l’entreprise en vendant ses titres. Exclure BP ou les grandes entreprises du tabac ne change pas le nombre de titres en circulation dans le marché et n’a donc aucun impact sur l’environnement. En vendant, on passe juste la patate chaude à quelqu’un d’autre, peut-être moins sensible à la durabilité. C’est pourquoi je préconise plutôt une approche d’actionnaire responsable qui permette de changer les choses de l’intérieur, en votant et en engageant le dialogue avec les entreprises qui doivent progresser. Pétrole, tabac, alcool sont des biens vendus légalement et font partie de l’économie telle qu’elle est. Philip Morris est un exemple criant que l’exclusion ne sert à rien. C’était la boîte la plus exclue du monde, et si on regarde son parcours sur trente ans, le titre s’est apprécié car la valeur intrinsèque de l’entreprise a progressé. L’armement conventionnel et non conventionnel, en revanche, peut être l’exception: là je peux comprendre qu’on exclue ces titres. Certains investisseurs optent malgré tout pour l’engagement avec les sociétés de ce secteur.

La performance devient-elle secondaire? N’est-ce pas commode pour les asset managers de pouvoir se cacher derrière la durabilité en cas de performances décevantes, tout en touchant des commissions similaires?

J. F.: Non, l’investissement durable se veut plus performant. Il vise fondamentalement à améliorer les rendements et abaisser le risque. Il englobe des facteurs ESG, y compris financiers, de long terme, et n’est pas à confondre avec l’investissement éthique.

B. P.: S’agissant de performance, que l’on soit durable ou traditionnel, le défi est le même. La relation durabilité/performance est loin d’être évidente. L’exclusion de l’énergie fossile, par exemple, pourrait pénaliser la performance comme le démontrent l’histoire et la difficulté de prévoir les grandes transitions énergétiques.

P. F.: On ne parle plus que de durabilité, et on ne parle même plus des enjeux d’investissement. Or, il est difficile d’ajouter de la valeur avec les produits durables, surtout si le coût de ces produits est élevé. Les gérants ne pourront pas invoquer la durabilité pour que le client accepte une sous-performance. La durabilité sera une contrainte qui s’ajoutera à la performance mais ne dédouanera pas les gérants moins performants en tout cas. Et les tarifs de gestion vont devoir s’ajuster à la performance. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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