Bilan

Finance: les théories sont-elles désuètes?

Académiques et économistes s’accordent à dire que la finance doit être enseignée de manière plus pratique et mieux intégrer l’histoire des crises, de même que les enjeux de durabilité.

  • L’enseignement de la finance n’aurait pas su évoluer à la suite des crises rencontrées.

    Crédits: London Metro. Archives/Heritage Images/Getty Images
  • Le professeur Marc Chesney plaide pour intégrer des cours d’éthique et de durabilité.

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  • Ancien doyen, Beat Bürgenmeier appelle à contextualiser davantage l’enseignement.

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Les futurs gestionnaires de fortune, traders et banquiers sont-ils formés à des théories financières désuètes et déconnectées de la réalité? Alors que la théorie moderne de portefeuille de Markowitz, l’hypothèse des marchés efficients, la formule de pricing des options de Black & Scholes ou la théorie de l’équilibre général continuent d’être enseignées, certains académiques influents en contestent le bien-fondé. Ils rappellent combien ces théories sont invalidées par la réalité durant les crises financières, qui se succèdent tous les dix ans, bien plus souvent que prédit par les modèles.

C’est le cas de Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich, qui déplore l’inertie de l’enseignement en finance. On trouve trop peu de traces des crises dans les cours universitaires, selon lui. «A la lecture de nombreux programmes d’enseignement, la question se pose de savoir si une crise a vraiment eu lieu en 2007 et 2008, regrette-t-il. Généralement, la crise financière est soit absente de ces programmes, soit n’y apparaît que succinctement. En outre, dans la plupart des programmes de master en finance, les questions de l’éthique et de la durabilité ne sont pas traitées.»

Par ailleurs, l’enseignement manque d’analyse pratique et ne traite pas du rôle accru qu’ont pris les banques centrales dans la gestion du marché et, par conséquent, dans la formation des prix. Depuis septembre 2019, celles-ci ont injecté des liquidités sans précédent dans les marchés et refinancé les marchés obligataires, y compris ceux très spécifiques des papiers commerciaux, des obligations d’entreprises et même des ETF. «Il est vrai que les formations en finance n’analysent pas vraiment les conséquences des assouplissements quantitatifs des banques centrales sur les comportements des acteurs économiques et sur les aléas moraux qu’ils entraînent, estime Michel Juvet, associé à la banque privée Bordier & Cie. On y traite davantage des questions techniques que des questions philosophiques. Mais il faudrait les deux.»

«Des économistes dans des banques m’ont dit que ce qui leur manque à l’université, c’est de mieux étudier les marchés, d’analyser ce que fait la Fed, la BCE, de savoir si cela fait sens», témoigne Michel Girardin, économiste et ancien gérant de portefeuille. Lui privilégie la pratique lorsqu’il enseigne la finance à des étudiants de première année de bachelor: «Je leur montre la théorie, puis on la vérifie dans la pratique. Il y a donc un discours autour, pas juste la théorie.» Il montre par exemple le graphique de Markowitz, selon lequel pour avoir plus de rendement, il faut prendre plus de risques. Puis il montre le graphique décrivant la réalité des marchés, qui va de 1987 à aujourd’hui. «Et ce qu’il montre, ce sont que les obligations ont réalisé 450% de performance totale, soit mieux que les actions, et avec trois fois moins de volatilité. C’est donc l’actif le moins risqué qui a le mieux performé. Et cela contredit la théorie.»

De son côté, Michel Juvet défend néanmoins les modèles, malgré leur faiblesse prédictive: «La pandémie, dit-il, même les médecins n’ont pas pu la prédire.» Les modèles en finance ne sont pas là pour donner la vérité, rappelle le banquier genevois. «Si l’on demande à une théorie de tout anticiper, tout prévoir et tout gérer, c’est peine perdue, car l’économie et la finance sont une science humaine et pas une science exacte.» Pour lui, un modèle ne peut correspondre aux périodes de disruption, car le marché dans ces moments n’est plus organisé, d’où l’inefficience et les opportunités d’arbitrage. Même dans l’assurance, relève-t-il, «qui est probablement le secteur le plus abouti dans la modélisation du futur, les modèles sont pris de court par l’événement inattendu, le fameux cygne noir.» S’il y a une critique fondamentale de la finance à faire, estime-t-il, «c’est qu’elle a tendance à croire qu’elle peut tout maîtriser. En effet, on n’enseigne pas assez les crises, ni le fonctionnement du système bancaire et celui des banques centrales.»

Multiplier les approches

Ce qu’il faut, c’est une pluralité d’approches, qui fait défaut aujourd’hui, estime Beat Bürgenmeier, ancien doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève, qui, comme Marc Chesney, plaide pour une réforme: «L’enseignement en finance entretient des dogmes au service de modèles d’affaires périmés. On vit avec un certain nombre de credo indisputés, qui veulent par exemple que la spéculation n’ait pas de rôle déstabilisateur, que les marchés soient rationnels, ou que la finance contribue à diversifier les risques grâce à ses innovations dans les produits structurés.»

Il cite des enquêtes auprès des étudiants à l’échelle européenne, qui demandent plus de pluralité dans l’enseignement de la finance. L’essor de la finance mathématique en particulier, avec ses modélisations, a contribué à dévaluer des contenus très utiles pour la formation des gestionnaires de fortune et acteurs sur les marchés financiers. «Je ne suis pas contre la finance telle qu’elle est enseignée, dit Beat Bürgenmeier, mais elle doit intégrer une contextualisation qui vient d’une compréhension de l’histoire de la spéculation financière.»

Aujourd’hui, des initiatives visant à mettre à jour l’enseignement existent. Marc Chesney préside l’AREF (Association pour renouveler l’enseignement en finance), basée à Fribourg et fondée
avec le professeur Paul Dembinski et le chercheur Virgile Perret. De même, Marc Chesney a créé le Center of Competence for Sustainable Finance à l’Université de Zurich. Pour Beat Bürgenmeier, «il serait dommage que par un enfermement doctrinaire on n’arrive pas à transformer le modèle d’affaires en une finance de nouvelle génération qui favorise un bien-être collectif, qui représente au final le sens et le but des sciences économiques».

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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