Bilan

Fin de la frénésie des licornes

Après les envolées d’Airbnb et autres Uber, l’investissement dans les sociétés valorisées à plus d’un milliard a encore baissé ce trimestre. Le capital-risque disponible reste toutefois abondant.
  • Non cotée, la plateforme Airbnb de location d’appartements a atteint une valorisation de plus de 25 milliards de dollars.

    Crédits: Dr
  • Autre licorne, l’application Snapchat a vu sa valorisation corrigée de 16 à 12 milliards de dollars fin 2015.

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Elles ne sont que cinq au premier trimestre 2016 à avoir intégré le cercle des «licornes», ces sociétés non cotées en bourse mais déjà valorisées à plus d’un milliard de dollars. A l’instar d’Uber, Snapchat ou Airbnb, qui ont défrayé la chronique économique ces dernières années. Ce chiffre est très en deçà des treize enregistrées au quatrième trimestre 2015, mais surtout des vingt-cinq ayant rejoint le club le trimestre précédent.

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Une situation due à une baisse importante de l’investissement de type capital-risque (ou «venture capital») dans les sociétés non cotées. Selon un rapport de KPMG et CB Insights, les capitaux nouvellement placés ont chuté de 40% en six mois à l’échelle mondiale. Principalement affectées, les levées de fonds les plus importantes, dites de série D et plus, celles destinées à imposer une société et à la faire peser sur son marché. Le nombre de tours de financement de plus de 100 millions de dollars a été divisé par deux sur la période.

Les opportunités se raréfient 

Les craintes inspirées par le ralentissement asiatique et la surchauffe du marché américain semblent ramener les capital-risqueurs à plus de prudence, malgré des fonds disponibles qui restent historiquement élevés. Hans van Swaay, partenaire chez Lyrique Private Equity à Saint-Prex (VD), relève que «près de 4000 milliards de dollars sont gérés à l’échelle mondiale par les fonds de private equity et de capital-risque, dont plus de 1000 milliards restent encore à investir. Il y a un décalage sur le marché américain, le plus important, entre la surabondance de capitaux et le faible nombre d’opportunités réellement intéressantes.»

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Alors que le niveau acceptable de capital-risque pour un pays est de 0,1% du PNB (produit national brut), selon les analystes de Kaufmann, il atteint désormais 0,3% aux Etats-Unis. La recherche de rendements plus élevés, ajoutée aux espoirs suscités par l’essor du biomédical et du 2.0 – nouveaux intermédiaires et réseaux sociaux en tête – a poussé les investisseurs américains à prendre des risques toujours plus élevés au cours des trois dernières années.

Passés de 50 milliards en 2013 à 130 milliards de dollars en 2015, les placements mondiaux en capital-risque dans la nouvelle économie n’offrent pas pour autant de garanties de rentabilité à terme, relève Gilles Bos, fondateur d’IforE, fonds de private equity genevois: «La valorisation des entreprises du web selon le nombre d’utilisateurs crée beaucoup d’attentes. Mais il y a un décalage entre les utilisateurs, jeunes et privilégiant la gratuité, et les investisseurs, de deux ou trois générations plus âgés, qui valorisent des start-up parfois à plus d’un milliard sans qu’elles dégagent de bénéfices.»

La prise de conscience des valorisations excessives annoncerait-elle la fin des beaux jours? En dépit d’une baisse notable, le total de 52 milliards de capital-risque levés sur les six derniers mois reste élevé. En septembre 2015 encore, le réseau social de partage de photos Pinterest, une PME qui réalise 50 millions de chiffre d’affaires, a réalisé un tour de table de 367 millions, entraînant une hausse de sa valorisation de 5 à… 11 milliards de dollars. 

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Toutefois, une correction se manifeste au niveau des valorisations. Pourtant active dans le secteur très prometteur du paiement mobile, Square a vu sa valeur passer de 6 à 3 milliards, soit divisée par deux le jour de son entrée en bourse en novembre. Et ce malgré le niveau très élevé du Nasdaq. Dropbox et Box, «pépites» du stockage en ligne, présentent des chiffres d’affaires comparables.

Pourtant, Box, cotée, n’affiche «que» 1,6 milliard de capitalisation boursière, quand Dropbox, hors bourse, était jusqu’à récemment valorisée plus de 10 milliards. Un écart difficilement justifiable, qui a amené les fonds Blackrock et Fidelity à dévaluer leur participation dans Dropbox à l’été 2015. Poursuivant sur cette lancée, Fidelity a réévalué en fin d’année ses parts dans Snapchat de 30,72 à 22,91 dollars l’unité, faisant instantanément passer la valorisation de la société de 16 à 12 milliards de dollars. 

L’avenir est en Europe

Face à la saturation du marché américain et au ralentissement marqué sur la place asiatique, l’Europe pourrait devenir le nouveau champ de bataille des capital-risqueurs. D’autant plus qu’à l’exact opposé des Etats-Unis le capital-risque fait défaut sur le Vieux-Continent, comme le confirme Hans van Swaay, partenaire chez Lyrique: «Par rapport au niveau acceptable de 0,1% du PNB en capital-risque, la Suisse était à 0,03% fin 2014, soit plus de trois fois moins, quand aux Etats-Unis, au contraire, on atteint trois fois la norme.»

Une situation qui rend les placements en Europe beaucoup plus attractifs et prometteurs. «Le capital-risque américain a déjà commencé à se tourner vers l’Europe, en particulier vers les sciences de la vie, constate Hans van Swaay. Pourtant, les capitaux à investir ne manquent pas sur la place, les hedge funds suisses sont puissants.»

Outre une appétence au risque moins marquée, le retard européen s’explique par une régulation beaucoup plus forte des investisseurs institutionnels dans leurs placements. Consciente des faits, la Confédération pose actuellement les bases du Fonds suisse pour l’avenir, dont la création a été votée il y a un an.

L’objectif de l’institution est de drainer une partie des capitaux des caisses de pension suisses, sous forme de capital-risque, pour favoriser le financement «indigène» des start-up lancées sur le territoire. Les propositions du Conseil fédéral sont attendues avant la fin du premier semestre.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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