Bilan

Faut-il encore investir dans la tech?

Les indices atteignent des sommets. La domination américaine a laissé la place à une explosion de la tech en Asie cette année. L’Europe saura-t-elle transformer l’essai en 2018?
  • Le secteur technologique dégage les meilleures performances de l’année.

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  • Jacques-Aurélien Marcireau relève des «poches d’exubérance».

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  • Howie Li note la performance de l’agritech.

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C’est LE thème favori des gérants en cette fin d’année, et il faut dire que tous les éléments concourent à le mettre en avant. Le secteur technologique dégage non seulement parmi les meilleures performances de l’année, mais les perspectives sont aussi au beau fixe. L’indice technologique phare, le Nasdaq, a progressé de plus de 25% depuis janvier, encore boosté un peu plus ces derniers jours par des résultats trimestriels remarquables. 

L’indice MSCI Asie des technologies n’est pas en reste, loin de là: il a bondi de plus de 50% depuis janvier, notamment grâce à des géants comme les chinois Alibaba (plus de 100%) ou Tencent (plus de 80%). Des performances de small cap alors que ce sont des géants… 

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Au-delà de ces performances, l’intérêt de la clientèle s’est fait aussi plus fort en 2017. Les investisseurs voient non seulement de loin les entreprises technologiques devenir des mastodontes et des «machines à cash», mais ils les observent aussi de près: en les utilisant dans leur vie quotidienne et en voyant les transformations rapides de l’économie sous l’effet de la digitalisation. Est-il encore opportun d’investir? Dans quels secteurs et quelles régions? Tour d’horizon des tendances et stratégies. 

Les valorisations, un faux problème? 

Le marché de la tech est-il trop cher? C’est la question qui vient souvent en premier, mais elle n’est pas forcément le meilleur guide. Certains banquiers ont coutume de dire que la période actuelle est «le bull market le plus détesté de l’histoire», car à force de se dire que les valorisations ne sont pas attractives, c’est toute la hausse qui leur passe sous le nez… Depuis le point bas de 2009, la valeur de l’indice Nasdaq a été multipliée par plus de cinq. Combien sont ceux qui attendaient une correction et des points d’entrée qui ne sont jamais venus? 

Ce qui l’emporte aujourd’hui n’est plus tellement le point d’entrée, mais la tendance. Bien sûr, les valorisations technologiques comportent une «prime» se traitant autour de 25 fois les bénéfices, contre environ 17-20 pour les titres plus traditionnels. Mais cette prime est justifiée par une croissance à deux chiffres attendue sur la plupart des métriques. Et surtout, les modèles économiques sont désormais convaincants, en particulier ceux des plus visibles, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

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Les critiques étaient parfois vives envers les pure players du web comme Facebook ou Amazon, dont on a pu dire pendant longtemps qu’ils ne seraient jamais rentables. L’an dernier, Facebook a pourtant dégagé plus de 10 milliards de profits et Amazon 2,4 milliards. Rappelons que ce dernier emploie désormais plus de 500  000 personnes, en faisant le second employeur des Etats-Unis, juste derrière Walmart. Le chiffre d’affaires du géant de la vente en ligne est en hausse de plus de 30% sur le trimestre écoulé et les perspectives de hausse pour le trimestre prochain se situent entre 30 et 40% environ. 

Les analystes saluent également la capacité de ces entreprises à se renouveler et à trouver de nouveaux marchés. Ceux de Morgan Stanley ont identifié un nouveau relais de croissance: les produits Amazon eux-mêmes (le «private label» ou marque distributeur en français), qui pourraient représenter jusqu’à 5% des ventes en ligne d’ici à 2020, soit des milliards de revenus supplémentaires. 

«Davantage que les valorisations, les investisseurs sont plus attentifs que jamais sur les perspectives bénéficiaires, d’après Vincent Juvyns, stratégiste chez JP Morgan. Et dans la technologie, certaines entreprises affichent 20 à 30% de croissance des bénéfices. Nous avons un véritable business model qui s’est installé.» 

Attention aux «poches d’exubérance» 

Le niveau d’attente des investisseurs est toutefois très élevé. «Sans parler de bulle, je pense que nous avons des «poches d’exubérance», avertit Jacques-Aurélien Marcireau, spécialiste de la technologie chez Edmond de Rothschild AM. Par exemple dans la cybersécurité, qui est une vraie tendance de fond, avec des sociétés investissables, mais qui engendre aussi un appétit probablement démesuré.» 

Il conseille aussi de se méfier des modes dans la technologie. Tout le monde ne parlait que des imprimantes 3D avant que ce ne soit l’intelligence artificielle qui monopolise l’attention. Ce qui n’est en rien un indicateur de taille du marché ou de performance. Certains segments sont néanmoins attractifs. Jacques-Aurélien Marcireau investit en particulier dans ceux du big data et de l’intelligence artificielle (IA).

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«Nous sommes toujours très attentifs lorsque nous voulons investir dans l’IA. Bien plus que pour d’autres modèles d’affaires, il faut que ces entreprises soient adossées à de grands groupes ou disposent d’un accès privilégié à d’immenses bases de données, car l’IA doit être «nourrie» de données. Les données sont devenues l’actif stratégique numéro un!» C’est le cas par exemple de SenseTime, qui travaille avec la police chinoise et a accès à une masse considérable d’images de vidéosurveillance. «Je suis d’ailleurs convaincu que la Chine pourrait être un grand exportateur de ce genre de technologies à l’avenir», ajoute le gérant. 

Pour lui, nous pourrions aussi assister à des spin-off de grands groupes dans les mois à venir, qui viendraient stimuler l’investissement dans ces technologies. «Cela pourrait être pertinent dans le cas d’IBM Watson par exemple, unité dédiée entièrement à l’intelligence artificielle. Ils sont partis de zéro et ont réalisé plus de 7 milliards d’acquisitions pour développer l’accès aux données notamment.»

Quand on parle de technologie, on pense naturellement aux Etats-Unis et à l’Asie. Mais l’Europe pourrait revenir en force. Si la technologie fait partie des «plus fortes convictions» du géant d’actifs américain BlackRock, sa stratégiste actions, Kate Moore, estime aussi qu’il est pertinent de diversifier son exposition au-delà de la Silicon Valley. 

La tech européenne a-t-elle un avenir? 

Le secteur technologique représente désormais plus de 25% des grands indices boursiers aux Etats-Unis ou en Asie. En Europe, il plafonne autour de 5% seulement… Si la tech européenne est moins «hype», elle a ses avantages en termes de diversification et pourrait bien revenir en force avec l’avènement d’industrie 4.0 notamment. 

C’est en tout cas l’avis de Jon Ingram, gérant du fonds Europe Dynamic Technologies pour JP Morgan AM. «Quand on aborde la tech européenne, il faut ajuster et élargir notre vision au-delà des grands noms du web. En Europe, nous avons des sociétés technologiques actives sur d’autres parties de la chaîne de valeur qui sont très bien exposées. En particulier celles qui sont actives dans les semi-conducteurs ou les puces, qui profitent et profiteront encore de la montée en puissance de l’IoT et des voitures connectées, par exemple.» 

Investir dans la tech en Europe est donc aussi une manière de diversifier son exposition globale à ce secteur, selon lui. Y compris en Suisse, qu’il juge bien positionnée sur certains segments. «En Europe, la tech est aussi composée d’entreprises plus orientées B2B.

En Suisse, par exemple, vous avez des entreprises très intéressantes et prometteuses, dans lesquelles nous sommes investis. Comme le fournisseur de technologies financières Temenos, qui connaît une forte croissance et profitera à plein de la transition digitale des banques dans les années à venir. Logitech a également su se réinventer et c’est une entreprise très bien gérée. Enfin je citerais AMS, qui a beaucoup profité de l’essor des smartphones, grâce à ses senseurs, et devrait poursuivre sa croissance grâce à l’IoT ou encore l’industrie 4.0.»  

Boom des ETF dans la tech, outil accessible à tous les investisseurs 

Si les modèles s’affinent, il n’est pas toujours possible pour les investisseurs d’accéder à des stratégies et des fonds de placement dans la tech pour des raisons de restrictions légales ou de coûts. Dans ce domaine, les ETF ont l’avantage d’être beaucoup plus accessibles. 

La majorité des nouveaux encours dans la tech cette année provient d’ailleurs des investissements en ETF, d’après Lipper. Depuis le début de cette année, le Vanguard Information Technology Index ETF a enregistré pas moins de 1,6 milliard de dollars supplémentaires, suivi par le Global X Robotics & Artificial Intelligence ETF avec 343 millions de dollars et le Fidelity MSCI IT Index ETF avec 300 millions de dollars.

Lancé fin 2014, l’ETF ROBO Global d’ETF Securities a été le premier du genre sur la robotique en Europe. Il enregistre une performance de plus 35% sur un an. Howie Li a participé à la création de cet ETF, en partenariat avec le créateur d’indices Robo-Stox. L’indice comprend aujourd’hui 12 sous-secteurs comme la robotique pure, les senseurs, l’intelligence artificielle, etc.

Plusieurs entreprises suisses figurent dans l’indice comme ABB, Kardex, Tecan ou encore U-Blox. Dans l’advisory board, on retrouve par ailleurs l’Italo-Suisse Raffaello D’Andrea. Cet ingénieur et professeur à l’EPF de Zurich est également le cofondateur de Kiva Systems, devenu Amazon Robotics, à la suite du rachat du géant américain. 

Pour Howie Li, les contributeurs à la performance ne sont pas forcément ceux que l’on imagine. «Dans les top performers, ces derniers mois, on retrouve surtout des entreprises actives dans la logistique, qui ont naturellement un fort intérêt dans la robotisation. Mais il y a également l’agriculture, via notamment certaines entreprises développant des drones et des logiciels pour gérer de manière très précise les cultures.» De côté des déceptions, et malgré un emballement médiatique sur ce thème il y a quelques mois, le segment de l’impression 3D a connu de fortes corrections et n’a plus la cote chez les investisseurs.  

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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