Bilan

Endettement: une bombe à retardement?

General Electric et Kraft Heinz le mettent en évidence: les sociétés américaines au capital externe important doivent consolider leur bilan. Jusqu’où peuvent grimper les dettes des entreprises?

  • L’Oscar Mayer Wiernermobile, propriété du groupe Kraft Heinz, l’un des rois de l’endettement aux Etats-Unis.

    Crédits: Kraft

La courbe inquiète. Car depuis la fin de la crise financière, elle ne cesse de grimper. L’endettement des entreprises américaines hors branche financière augmente sans relâche par rapport à la performance économique annuelle (voir graphique 1). Pour David Rosenberg, ça ne peut pas durer éternellement. Ce chef économiste et stratège du gérant de fortune Gluskin Sheff voit dans les bilans des entreprises américaines «une bulle gigantesque au terme d’années épiques de rachats d’actions et de reprises rendus possibles par des dettes».

De premières entreprises ont déjà dû réagir. En février, General Electric a vendu des secteurs d’activité pour un montant de 21 milliards de dollars. Avec une montagne de dettes de 110 milliards, cette société industrielle fait partie des rois de l’endettement aux Etats-Unis. En février également, le groupe alimentaire très endetté Kraft Heinz a annoncé la réduction de plus d’un tiers de son dividende. Le souci quant à l’endettement se voit aussi chez les investisseurs. A en croire un sondage de Bank of America Merrill Lynch auprès des gestionnaires de portefeuilles, la consolidation du bilan est de loin l’affectation préférée pour les moyens financiers.

Retour vers les obligataires

Dans certains cas, le désendettement n’est pas sans danger pour l’investisseur en actions. Selon Hans Mikkelsen, stratège de Bank of America Merrill Lynch, «des entreprises ont exploité l’environnement de taux bas pour transférer de la valeur des créanciers obligataires vers les actionnaires. Et maintenant une partie va en sens inverse. Avec la bénédiction des agences de notation, certaines entreprises ont accru leur endettement pour racheter des actions ou procéder à des reprises, dit-il. Comme elles n’ont pas pu concrétiser leur opération sans une notation «Investment grade», elles font désormais tout pour préserver leur rating.» L’exemple de Kraft Heinz le montre: au moment de la diminution du dividende, le titre a perdu 30%, mais les écarts de crédit n’ont qu’à peine augmenté.

L’endettement généralement accru n’est cependant pas une cause de souci des investisseurs en actions, selon Binky Chadha, responsable stratégie globale à la Deutsche Bank. «La hausse des dettes a été alimentée par des secteurs particuliers», dit-il. Ce sont les distributeurs et les entreprises immobilières qui affichent en moyenne le plus fort endettement net (voir graphique 2). Ce n’est pas inhabituel car ces branches connaissent des coûts fixes élevés et dépendent fortement de capitaux externes. C’est aussi dans ces branches que l’on trouve la plupart des entreprises à faible couverture d’intérêts.

La consolidation en guise de moteur

L’endettement a fortement augmenté dans le domaine de la santé. Pour Pat Tshosik, stratège actions chez Ned Davis Research, cela remonte à la consolidation opérée par Johnson & Johnson et United HealthCare. Des reprises expliquent également l’accroissement des dettes dans des entreprises de biens de consommation comme Kraft Heinz, Keurig Dr Pepper et Coca-Cola. Les groupes de technologie exercent eux aussi une forte influence sur l’endettement accru.

Parmi les dix entreprises américaines au plus fort endettement, on trouve notamment le producteur d’iPhone Apple et le fabricant de logiciels Microsoft. A eux deux, ces groupes technologiques amoncellent une dette de 203 milliards de dollars. Ce n’est pourtant pas un problème. Car nettes, donc déduction faite des liquidités, ces dettes ne sont plus que de 2 milliards. «Certaines entreprises ont contracté des dettes quand bien même elles n’ont pas du tout besoin de cet argent», estime Pat Tshosik.

Chez Ford, ce n’est franchement pas le cas. Pat Tshosik décrit la situation du constructeur automobile comme critique. L’entreprise patauge dans des dettes nettes à hauteur de 131 milliards de dollars et, à l’aune du bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (EBITDA), elles ont grimpé à un niveau préoccupant ces dernières années. En plus, la couverture d’intérêts est faible. Cela montre qu’au bout du compte, l’endettement est toujours ancré dans l’histoire d’une entreprise particulière.

Net, le tableau est meilleur

C’est pourquoi Pat Tshosik déconseille de tirer des conclusions de chiffres agrégés: «Les grandes entreprises altèrent le tableau.» Il ne voit pas de bulle dans les obligations d’entreprise. En outre, Binky Chadha critique l’accent mis sur l’endettement brut en tant que part de la performance économique annuelle. «Ce n’est pas un bon indicateur», pense-t-il. L’endettement net est meilleur, car les entreprises ont une part substantielle de moyens liquides dans leurs comptes.

Par ailleurs, les entreprises américaines ne se concentrent plus seulement sur les Etats-Unis. Il est donc plus sensé de comparer les dettes nettes avec le bénéfice. «Comparées au bénéfice, les dettes nettes sont faibles», dit-il. Pour les entreprises hors secteur financier, les dettes nettes représentent 1,8 fois l’EBIT-DA. Pas de quoi se faire du souci. 

* Article paru dans «Finanz und Wirtschaft»

Martin Lüscher

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