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Dix ans après la crise, quel système financier construire?

Dix ans après la crise économique née de l'implosion du système des subprimes, le système financier international est plus que jamais dans la tourmente. A Davos, les vues s'affrontent sur l'orientation à lui donner.

La refondation du système financier fait débat et plusieurs visions s'affrontent à Davos.

Crédits: Bilan

L'éclatement de la crise des subprimes et surtout l'ampleur des répercussions sur l'économie mondiale ont surpris la plupart des acteurs du système financier, qui n'avaient pas voulu voir (ou contrer) jusque-là les faiblesses des pratiques ayant cours. Pendant plus de deux ans, la priorité a été de colmater les brèches, de limiter la casse et d'empêcher que les faillites des acteurs fragilisés dans un secteur ne contaminent l'ensemble de l'économie mondiale. Mais depuis 2010-2011, l'heure est à la reconstruction. Une question divise cependant les architectes de ce système: quelle orientation donner au nouveau système financier?

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A Davos, cette année plus que jamais, les visions sont diamétralement opposées. Quand il a choisi le thème du monde fracturé, le fondateur du WEF Klaus Schwab n'aurait pu mieux synthétiser la situation de l'économie actuelle: entre les tentations protectionnistes britanniques (suite au vote sur le Brexit), américaines (politique de Donald Trump), ou russes, l'ouverture extrêmement mesurée de la Chine (annoncée dès l'an dernier à Davos par le président Xi Jinping en personne), la nouvelle impulsion de la France (guidée par Emmanuel Macron) et la stabilité allemande, difficile de déterminer un consensus. C'est ce qu'a encore prouvé un débat animé jeudi 25 janvier.

La question du dollar faible

Premier à poser ses marques: Steve Mnuchin. Le secrétaire au Trésor de Donald Trump est interrogé sur les déclarations toutes fraîches qu'il vient d'effectuer quelques heures plus tôt à Davos, comme quoi «un dollar plus faible (était) bon pour les Etats-Unis (puisqu'il favorise) le commerce et les opportunités». Face à la doxa éternelle du dollar fort qui a constitué la colonne vertébrale de la politique monétaire américaine des dernières décennies, cette sortie inquiète. Interrogé à ce sujet, Steve Mnuchin esquive d'abord, se bornant à dire que, «sur le long terme, (il est) en faveur d'un dollar fort» et que «si le dollar en est là où il est actuellement, ce n'est pas de (son) fait», pointant les politiques des précédents présidents. Devant l'insistance des questions, il ne va pas plus loin que d'affirmer que «ce sont les marchés qui déterminent la force ou la faiblesse d'une monnaie».

Au-delà de ce pavé dans la mare pas totalement assumé, c'est la politique globale menée par Donald Trump depuis son arrivée à la Maison blanche qui est questionnée. Et notamment certains choix en matière de politique commerciale et fiscale, comme la mise en place de tarifs douaniers sur certains produits manufacturés chinois. Une mesure qui va à l'encontre des recommandations du FMI. Sa directrice générale, Christine Lagarde, ne s'embarrasse pas de langue de bois: «Nous voyons deux leviers majeurs pour la croissance mondiale actuelle: l'investissement et le commerce international. Toute mesure qui viserait à limiter ces deux véhicules de croissance seraient hors de propos. Tout n’est certes pas parfait dans le commerce international, mais le freiner mettrait en danger la croissance mondiale».

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Pour Steve Mnuchin, il n'y a pas là de contradiction: «Notre volonté est d’avoir davantage d’échanges et pas moins d’échanges. Les USA ont d'ailleurs sans doute le marché le plus ouvert au monde, mais est-ce que les règles sont équitables?». A ses yeux comme à ceux de son président, la puissance chinoise s'appuie sur un déséquilibre qui favorise l'Empire du Milieu et handicape l'économie américaine. Pour Jin Keyu, professeure à la London School of Economics, ce jugement est à resituer dans son contexte: «La Chine est en mutation vers un marché toujours plus ouvert, mais il y a aussi des pressions de la part du secteur manufacturier chinois sur le gouvernement pour protéger le marché domestique. Et Pékin doit en tenir compte».

Un débat sur la politique monétaire qui revient à poser la question de la nature du dollar: monnaie nationale américaine ou devise internationale dont le rôle dépasse Washington? Pour Jin Keyu, pas de doute: «Il y a une forte demande de dollars dans les pays émergents avec de très nombreux acteurs qui ont misé dessus, incités en cela depuis longtemps par les responsables américains. Et le dollar doit inspirer confiance. Or, sur quoi le dollar peut-il appuyer sa crédibilité autrement que sur une assiette fiscale solide? Avec la réforme fiscale actuelle et le haut niveau de la dette américaine, la question de la crédibilité du dollar est posée». Un avis contre lequel s'insurge Steve Mnuchin: «Nous sommes passés d’un taux d’imposition parmi les plus élevés du monde à un taux d’imposition compétitif. Nous encourageons les gens à venir investir aux USA et y créer des emplois», expliquant que «le système financier mondialisé et inéquitable» avait trop longtemps été destructeur pour les ouvriers américains.

Un système financier visant une croissance inclusive?

Intérêts des ouvriers américains contre intérêts des ouvriers chinois et des pays émergents. Du moins dans les discours. Car c'est du premier gestionnaire de fonds au monde que vient la remise en cause. Pour le CEO de BlackRock, Laurence D. Fink questionne le modèle financier actuel: «La question n’est pas tant la stabilité du système financier que son inclusivité. Les revenus du capital en equity ont généré des revenus extraordinaires pour moi-même et de nombreuses personnes présentes ici à Davos. Mais quid de la masse, des classes moyennes et populaires? Il n’y a pas eu l’impact nécessaire sur le plus grand nombre. Notre système actuel génère trop de disparités de revenus dans le monde». Et de prôner un autre mode de gouvernance et de stratégie: «Les compagnies qui seront les leaders mondiaux demain sont celles qui vont inclure dans leurs objectifs des retours pour la communauté, des liens forts entre collaborateurs et des liens avec les communautés environnantes».

Pour lui, c'est l'ensemble du système économique qui doit être revu pour accorder davantage d'importance à la redistribution des fruits de la croissance. Sous peine de quoi des pans entiers de la population resteront exclues et choisiront le repli sur soi face à un système financier mondial qui les aura ostracisés. Un point sur lequel il rejoint Emmanuel Macron. Le président français s'était adressé la veille aux participants du WEF pour les prévenir qu'une croissance qui ne profite pas à tous provoque des dégâts irrémédiables: «La croissance économique n’est pas une finalité en soi. Cela reste un moyen. Cette recherche de croissance économique nous a parfois fait oublier ce que les peuples sont prêts à accepter pour y arriver. Le monde est touché par un certain nombre de fractures qui sont liées à l’acceptation ou non de la mondialisation». Et d'inviter les acteurs du système économique et financier à prendre leur part: «Est-ce qu’on sait refonder un vrai contrat mondial. Si la part de ce contrat n’est pas intégré dans les modèles des investisseurs, des banques, des entreprises, ça ne marchera pas».

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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