Bilan

Dette souveraine américaine: un risque à éviter

La dette en dollars risque-t-elle l’effondrement? Bill Gross, qui gère le plus grand fonds obligataire du monde chez Pacific Investment Management (PIMCO), s’est débarrassé en mars de la totalité de ses bons du Trésor américain. Son argument principal: les investisseurs ne sont pas adéquatement rémunérés pour le risque d’une accélération de l’inflation. Principale ennemie de cette classe d’actifs, elle érode les rendements obligataires. Ainsi, le rendement nominal des notes du Trésor à dix ans, qui se situe à 3,44%, n’est plus que de 1,34% une fois l’inflation déduite. Ce rendement réel est en net recul par rapport aux 2,39% qu’il atteignait encore en décembre 2010. Autre mesure permettant d’évaluer l’impact de l’inflation, l’écart entre les rendements à dix ans et les obligations protégées de l’inflation (Treasury Inflation Protected Securities, ou TIPS). Cet écart, qui permet de mesurer les attentes d’inflation au cours de la vie de l’obligation, s’est élargi à 2,46 points de pourcentage aux Etats-Unis, dépassant sa moyenne sur dix ans, qui se situe à 2 points.

La dette en dollars est un «investissement suicidaire», a même estimé début 2011 le franc-tireur Marc Faber, auteur du célèbre Gloom, Boom and Doom Report. Quant au milliardaire Warren Buffett, il compte parmi les avis les plus négatifs sur les obligations souveraines américaines. Le 25 mars, le CEO de Berkshire Hathaway a ainsi déclaré: «Je déconseille d’acheter des obligations à long terme en dollars. Si vous me demandez si le dollar gardera son pouvoir d’achat aux niveaux de 2011 d’ici à cinq, dix ou vingt ans, je vous répondrai que non.» Lorsque le pouvoir d’achat en dollars chute, la valeur des obligations libellées dans cette monnaie fait de même. Enfin, le 13 décembre 2010, l’agence Moody’s prévenait les Etats-Unis que l’extension des baisses d’impôts signée à fin 2010, alors même que le déficit budgétaire est proche de 10% du PIB, pourrait entraîner des perspectives négatives pour la note AAA du pays «si des mesures compensatoires ne sont pas prises».

Risque de crise fiscale

Aujourd’hui, le désaccord qui paralyse démocrates et républicains au sujet du relèvement du plafond de la dette laisse théoriquement présager une crise fiscale, voire un défaut du gouvernement. «Tant que les Etats-Unis n’ont pas réformé leurs programmes sociaux – sécurité sociale, Medicare, Medicaid – qui leur valent une dette non comptabilisée d’au moins 75 000 milliards de dollars (ou 500% du PIB), les risques d’inflation, de dévaluation du dollar et de taux d’intérêt bas à négatifs (hors inflation) signifieront qu’il faut vendre les bons du Trésor», écrit Bill Gross dans son bulletin mensuel. «Nous sommes plus Grecs que les Grecs», conclut-il. Son fonds obligataire phare de 237 milliards de dollars, le Total Return Fund, a gagné 7% l’an dernier, surperformant 82% de ses concurrents. Le marché des bons du Trésor a enregistré une perte de 0,1% au premier trimestre 2011, suite à un déclin de 2,7% au dernier trimestre 2010.

«Les Etats-Unis n’ont toujours pas pris le chemin de l’austérité, comme l’ont fait la zone euro et la Grande-Bretagne, et c’est cela qui pourrait être préoccupant», estime Peter Westaway, chef économiste de Nomura pour l’Europe. Une préoccupation partagée par Andrew Weir, gérant de portefeuille chez Fidelity à Londres. «Les taux longs ne pourront en aucun cas se maintenir autour de 3,5% si le statut de réserve du dollar est remis en cause», estime ce dernier. Or pour le maintenir, le gérant de Fidelity ne voit qu’une solution, réduire drastiquement les dépenses fédérales. «Les taux longs sont l’indicateur-clé de la qualité de crédit d’une dette souveraine, et la notation AAA de cette dernière repose sur ce que feront les Etats-Unis ces quatre prochaines années.»

Pour les spécialistes, il est à craindre qu’une fois que la crise européenne stabilisée, les marchés sonnent l’alerte sur les obligations souveraines américaines. Pour Caroline Weber, cheffe de la recherche auprès du courtier obligataire suisse Bridport, les 20 à 30 prochaines années seront caractérisées par une perte du pouvoir d’achat dans les économies développées (une inflation moyenne à 4-5%, et une croissance inférieure à 2%). En effet, la croissance sera fortement plombée par les mesures d’austérité nécessaires après 20 années de croissance basée sur l’endettement. Selon l’analyste, ceci entraînera des tensions récurrentes sur la solvabilité des souverains et par conséquent une hausse des primes de risque. «Mais dans un premier temps, les gouvernements forts comme l’Allemagne et les Etats-Unis maintiendront leur statut de refuge, ce qui leur permettra de gagner quelques années avant de subir les assauts du marché».

 

 

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