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Cryptomonnaies: les signes d’une nouvelle bulle

La fièvre autour de la finance décentralisée entraine une hausse marquée du cours de l’ether et des jetons associés au jeune écosystème, non régulé. Montants vertigineux, projets douteux et explosion des coûts de transaction sur Ethereum évoquent la bulle ICO de 2017.

Les risques de bulle dans le domaine des crypto monnaies ont augmenté ces derniers mois.

Crédits: AFP

Beaucoup pensaient que l’éclatement de la bulle des cryptomonnaies début 2018 avait sonné l’heure de la maturité pour l’écosystème blockchain. On peut aujourd’hui en douter. Pour preuve, l’emballement autour de la finance décentralisée, bac à sable expérimental dédié à recréer un système de prêts, emprunts et produits financiers de pair à pair exécutés automatiquement sur Ethereum. Un far west non régulé pour codeurs, où des algorithmes permettent d’arbitrer entre différentes plateformes d’échange décentralisées (DEX) afin de générer des rendements stratosphériques, parfois en quelques secondes. Enjeu central: attirer de la liquidité pour tester les expérimentations et permettre des effets de levier inconnus jusqu’alors.

Jeu dangereux pour apprentis financiers

Symptomatique de la situation, la comète Yam -du nom du jeton du projet de Yam.finance a tutoyé les étoiles en 48 heures pour totalement s’effondrer en quelques minutes. Attractif et extrêmement ludique avec son emoticone Igname, le protocole expérimental lancé le 11 aout s’inscrit dans la mouvance du «Yield farming», une activité de rendement consistant à jongler entre différentes plateformes. L’emballement est tel qu’en moins de 24 heures, la capitalisation de Yam atteint 585 millions de dollars.

Pourtant, les instigateurs du projet avaient prévenu sur Medium: le projet a été conçu en 10 jours et le code non audité, et «il est recommandé de procéder à un audit avant de s’engager significativement».

Les conséquences de l’impréparation ne se sont pas fait attendre. Un bug critique est repéré le 12 août, un plan de sauvetage échoue. En quelques minutes, La capitalisation du Yam passe de 475 millions à 19 millions et le cours du jeton de plus de 200 dollars à quelques centimes. 800 000 dollars de tokens restent bloqués dans la blockchain.

Yann Isola, product manager cryptomonnaies pour la banque Swissquote décrit la folie du Yield farming et effectue un comparatif avec la bulle ICO de 2017: «On est dans Cryptokitties (NDLR : du nom du «jeu de chats» qui avait saturé la blockchain Ethereum en 2017). Yam, c’est une gamification des rendements financiers sur un système immature en effervescence. Depuis quelques mois, tout bouge d’heure en heure. On peut être dépassé en une journée, il y a des opportunités de rendements extraordinaires. En juillet, j’ai mené un test expérimental avec plusieurs milliers de dollars et généré près de 50% de rendement en quatre jours, mais les risques de hacking et de bugs sont permanents. Il faut être un expert technique ou au moins un investisseur très averti pour s’engager dans la DeFi. Au minimum, n’envoyer des fonds que sur des protocoles audités.»

Emballement des cours

La mésaventure de Yam n’a pas suffi à décourager l’engouement autour de la finance décentralisée qui pèserait aujourd’hui l’équivalent de 7 milliards de dollars, contre moins d’1 milliard en juin.

Des jetons encore confidentiels il y a quelques semaines explosent à l’image de LINK de Chainlink, un «Oracle» qui vérifie les informations hors de la blockchain pour les porter «onchain». La multiplication par 4 du cours du jeton a monté la capitalisation du projet à 14 milliards, désormais cinquième du marché, passant même devant l’historique Bitcoin cash.

L’Ether lui-même surperforme le bitcoin, qui a pourtant doublé depuis l’effondrement du cours des cryptos au début de la crise du Covid, passant de moins de 100 dollars à près de 400 aujourd’hui.

Cyril Lapinte, créateur du Compliance Layer (C-Layer) et pionnier de la finance décentralisée, reconnaît que l’effet de bulle impacte le cours de l’ether : «Il est clair que la finance décentralisée draine un nouveau public, en particulier un public plus jeune qui trouve la finance classique ennuyeuse, et ce grâce à la gamification. C’est un effet casino, avec moins de barrières que dans la finance classique. On a besoin d’ethers pour faire marcher les plateformes. Cela alimente une bulle facilitée par le fait que malgré la sophistication des produits, les cryptos requièrent moins de compétences techniques qu’en 2017.»

Ethereum sous pression

Parallèle frappant avec la bulle ICO de 2017, les coûts de transaction explosent à des niveaux jamais atteints sur Ethereum. De quelques centimes, le coût moyen des transactions franchissait à mi-août 3 dollars, avec des pics réguliers constatés par Yann Isola : «Une transaction peut mettre deux jours à passer au lieu de 2 minutes. Avec des frais de parfois 20 dollars pour transférer des fonds dans un temps raisonnable qui font qu’à moins de 1000 dollars, une transaction n’est souvent pas intéressante économiquement à réaliser. Cela décourage les transactions et pèse sur le fonctionnement d’Ethereum en général.»

Comme lors de la bulle ICO de 2017, Vitalik Buterin, le très médiatique fondateur d’Ethereum appelle à la prudence dans l’investissement dans la finance décentralisée

Mais il n’est pas toujours entendu, les frais de transactions incitant les utilisateurs à engager des montants chaque fois plus élevés pour rentabiliser leurs mouvements


Cyril Lapinte explique la situation: «les opportunités d’arbitrage sont telles que les gens se livrent à des enchères démesurées de frais de transaction afin d’être certains de passer. J’ai vu une transaction à 1500 dollars de frais! Ca crée un faux prix qui se propage. Le risque est de mettre en péril des projets aux cas d’usage trop complexes ou bénéficiant d’une traction marketing plus faible. »

Le site ethergasstation.info donne le classement sur 30 jours des coûts de transaction par plateforme. On retrouve sans surprise UniSwap (finance décentralisée) et Tether (l’un des principaux stablecoins). En revanche, la troisième place est occupée par le projet Forsage classifié comme scam (arnaque) par l’autorité des marchés financiers de Philippines.

Dans un rapport datant du 2 juillet la SEC des Philippines analyse Forsage et dénonce un schéma de Ponzi, qui consiste à payer les investisseurs avec l’argent des nouveaux entrants jusqu’à l’effondrement du système, arnaque popularisée dans la finance classique par Bernard Madoff. Un rapport public qui ne suffit donc pas à décourager les investisseurs pour l’instant.

Si tous les signes d’une bulle se font jour, Cyril Lapinte considère toutefois que la finance décentralisée peut progresser et que des leçons sociologiques peuvent en être tirées : «Bien sûr il y a des ponzis et des projets imparfaits, mais l’avantage de la bulle est de drainer de la liquidité qui fait avancer les projets sérieux plus rapidement. Cela démontre également que la gamification est une porte d’entrée de la nouvelle génération dans la finance. Elle est souvent prise avec condescendance par les milieux financiers traditionnels, mais devient une réalité auprès d’un public plus jeune.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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