Bilan

Cryptofinance: vers une grande purge?

Les prix du bitcoin et autres cryptomonnaies stagnent. Nombre d’entrepreneurs de la finance ont dû revoir leur stratégie. Perspectives sur un marché qui reste réservé aux initiés.

  • Les investisseurs qui avaient parié sur les crytomonnaies juste avant le krach ont perdu jusqu’à 80% de leur mise.

    Crédits: Shutterstock

La bulle des cryptomonnaies, qui s’est dégonflée au début de cette année, n’a pas été sans faire quelques victimes: la masse d’investisseurs qui s’étaient rués sur le bitcoin, l’ether ou le ripple entre décembre 2017 et janvier 2018, juste avant le krach de ces monnaies, ont aujourd’hui entre 60 et 80% de pertes. Nombre d’entrepreneurs de la finance qui s’étaient lancés dans la cryptofinance, projetant de commercialiser des fonds, de participer à des émissions, multipliant les conférences ou ayant rejoint des firmes spécialisées doivent aujourd’hui revoir leur stratégie. 

Sur le marché du bitcoin, le point culminant a été atteint le 11 décembre 2017, à 17 550 dollars, avant une chute vertigineuse qui ramène le BTC autour de 6330 dollars. Même configuration pour le graphique de l’ether, la deuxième monnaie la plus traitée, qui a culminé à 1392 dollars le 8 janvier, avant de s’écrouler à 223. L’investisseur qui a acquis des bitcoins au moment de son pic a perdu 63% de sa mise. Pour celui qui a misé sur l’ether au sommet, la perte est de 83%. Sur un an, toutefois, l’investisseur reste dans le vert.

L’univers des cryptomonnaies est très morcelé: on n’en compte pas moins de 2054 différentes, qui pèsent au total 217,5 milliards de dollars de capitalisation de marché, selon le site coinmarketcap.com. Mais la part du lion revient au bitcoin, avec 110 milliards de valeur investie. Il est suivi de l’ether (21 milliards) et du ripple (17 milliards). Les autres monnaies ne pèsent pas lourd. En queue de classement, on trouve des monnaies ultraconfidentielles comme LevoPlus, dont la capitalisation affichée s’élève à… 137 dollars. Et elle est suivie d’encore 393 autres cryptomonnaies pour lesquelles aucune capitalisation n’est connue et dont le prix à l’unité est infinitésimal (0,000057 dollar, par exemple).

Les volumes sur le marché des cryptomonnaies ont été élevés sur le bitcoin en décembre (volumes à l’achat), et en janvier-février (volumes à la vente). Depuis, ce sont les initiés qui restent actifs.

«L’intérêt va revenir»

Stefan Kremeth, gérant de fonds et fondateur d’Incrementum, avait depuis 2008 proposé des fonds basés sur l’or physique avant de se tourner, l’an dernier, vers les fonds basés sur les cryptomonnaies. Il a reçu l’autorisation de la FMA pour distribuer sur le marché européen il y a neuf mois. Mais il n’a pas lancé le fonds. «Ce n’était pas le moment. Tout est prêt, mais le sentiment du marché n’est pas assez bon pour se lancer, témoigne-t-il. Beaucoup d’investisseurs attendent de voir.» Pour lui, une nouvelle classe d’actifs connaît souvent ce genre de bulle initiale, qui éclate, puis s’ensuit une très longue période où rien ne se passe, avant que cela ne reprenne pour de bon. «L’intérêt va revenir. Tout le monde a entre-temps la possibilité d’en apprendre davantage sur le marché et la technologie sous-jacente qu’est la blockchain.»

Le moment clé? Quand les autorités auront reconnu les cryptomonnaies et leur auront offert un cadre légal clair. «Si cela se produit, les investisseurs de la première heure seront moins intéressés par ce marché, mais pour le marché de masse, c’est là que tout va commencer car la classe d’actifs deviendra alors réellement investissable.»

Les spécialistes en conviennent: l’instabilité qui a mené au krach s’est manifestée quand, en décembre dernier, le marché américain des contrats à terme sur ces monnaies a été lancé sur le Chicago Board Options Exchange et le CME. Cette possibilité nouvelle de spéculer sur les cryptomonnaies à l’aide de dérivés a vu entrer en jeu les traders qui, sentant la fragilité de la bulle, ont misé d’énormes volumes à la vente, entraînant la chute des prix.

«Beaucoup de gens ont fait de l’argent à la baisse», note Jonathan Sabbagh, spécialiste à l’origine des hedge funds, qui avait rejoint à New York il y a deux ans une firme active dans les «initial coin offerings» (ICO). Il vient de la quitter. «Il y a une réalité par rapport aux altcoins (cryptomonnaies alternatives au bitcoin, ndlr) et au marché des ICO, qui a chuté de 90% ces derniers mois», observe-t-il. Il hésite à se relancer dans le secteur des cryptos et reste actif comme gérant indépendant à la tête de sa société, Fenrir Advisory Services. 

«Il y a une grande similarité entre cette bulle et  celle de 2000, si on regarde les graphiques. Le marché risque de souffrir pour un moment, en particulier les ICO.» Ce qu’il anticipe? Une grande purge. «On pourrait avoir un énorme nettoyage du marché.» Quelques grosses émissions vont arriver et feront office de test, mais pour les plus petites émissions, «cela va devenir compliqué». Le marché du bitcoin va subsister «mais l’argent institutionnel va prendre un peu de temps». Jonathan Sabbagh note que, parmi les fonds consacrés au bitcoin, les plus gros arrivent à lever de l’argent, mais d’autres non. «Finalement, les plus gros acteurs du marché vont subsister et les autres vont souffrir.» En attendant, cela reste un marché d’initiés.

Le message des acteurs du secteur: le marché n’est pas mort, il y a encore de l’appétit, des transactions, des émissions, mais il y en a moins.

Coast Sullenger, conseiller indépendant, a vendu sa société Gaia Capital, qui investissait dans des actifs tangibles, et conserve Gaia Family Office. Se décrivant comme un «enthousiaste de la blockchain», il organise des conférences sur les cryptos en Suisse romande, comme bien d’autres «enthousiastes». Certes, il admet que la participation est en baisse. «Le plus important est de ne pas trop se focaliser sur les cryptomonnaies mais sur l’importance fondamentale de la blockchain et de la révolution technologique sous-jacente qui mènera à la décentralisation des business models.»

Mais ce que le public voit, regrette-t-il, c’est la volatilité, les bulles et les krachs. «Le marché doit encore mûrir. Il y a beaucoup de «hot air» car la barrière à l’entrée est basse. Mais il y aura une prochaine vague d’investisseurs, même si, pour l’heure, 99% des institutionnels ne sont pas encore là.» 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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