Bilan

Crescofin: l’effondrement douteux d’une fintech genevoise «régulée»

Dans la journée du 17 septembre, la valeur du jeton crypto représentant l’action de Crescofin a perdu 99% de sa valeur, ruinant instantanément les actionnaires. Les deux fondateurs en conflit se renvoient la balle.

En une journée, le cours du wcres de Crescofin est tombé à 0. Le jeton a été délisté et le site internet ne répond plus.

Crédits: DR

De 20 millions de francs de capitalisation de marché à quasi 0 en quelques heures, la chute brutale du jeton wcres (représentant sur Ethereum l’action de la société Crescofin) a laissé sur le carreau les actionnaires de la fintech genevoise. Créée en 2020, s’affichant comme «régulée», Crescofin promettait du rendement sûr sur des «monnaies stables » (stablecoins), placées sur la blockchain.

A ce jour, le jeton a été délisté des principales plateformes depuis plusieurs jours, et l’un des deux fondateurs, toujours à la tête de la société, a même retiré la mention Crescofin de son profil LinkedIn. Le site internet ne répond plus.


Colère et incompréhension sont palpables dans la communauté des actionnaires, active sur Telegram, qui tente de comprendre ce qui a débuté peu avant minuit le 16 septembre 2021. 

Le choc est d’autant plus douloureux, que Crescofin a toujours axé son discours sur la sécurité et le sérieux. En premier lieu en émettant des jetons (CRES) dits «equity» -représentant une action- supposés offrir une garantie et des droits supérieurs aux détenteurs. D’autre part, en affirmant sur son site que les dépôts sont assurés à la Lloyds, et en jouant pleinement la carte suisse (avec un logo à croix fédérale, mention «régulée en Suisse»)

Dans les faits, Crescofin n’est pas «régulée» par la FINMA, et ne dispose pas d’autorisation au sens de la loi sur les banques malgré l’utilisation de comparatifs ambigus type «Swiss bank alternative», sur son site et son Telegram notamment, ou du terme «dépôts».

Elle est uniquement affiliée en tant qu’intermédiaire financier auprès d’un organisme d’autorégulation, l’ARIF à Genève. Pour se crédibiliser, elle a pu compter sur le profil d’un de ses fondateurs, rompu aux arcanes bancaires avec une carrière menée notamment chez Hambros, Lehman Brothers ou encore HSBC.

Mouvements suspects et effondrement des cours

Pour comprendre ce qui s’est passé dans la nuit du 16 au 17, il faut s’intéresser à la structure de Crescofin, dont les actions sont représentées par un jeton appelé CRES. Afin de générer du rendement, l’équipe a créé un second jeton, le wcres, en tout temps échangeable avec le premier (1 pour 1) par les actionnaires. A la différence du premier, ce second jeton a la propriété de pouvoir être utilisé dans la finance décentralisée (sur la blockchain Ethereum). Ainsi placé dans un pool de liquidité, au sein duquel il est échangeable à tout moment contre de l’ether, il peut générer du rendement en cryptos.

Le risque d’une telle aventure dans la finance décentralisée se matérialise quand un gros détenteur se livre à des ventes massives de ses wcres pour de l’ether, le pool se retrouvant rapidement asséché de sa liquidité et le prix du jeton s’effondrant. C’est ce qui s’est passé en quelques minutes cette nuit-là, comme l’atteste le registre des transactions, public sur la blockchain et visible sur Etherscan

23h23 : un gros actionnaire change 75'000 CRES (l'équivalent de près d'1,5 million de francs au cours du moment) pour 75'000 wcres sur l’échange décentralisé Uniswap. Il tente directement de «vendre» ses wcres par tranche de 10'000. La première tranche s’échange contre 48 ethers (Plus de 163'000 dollars, 16,3 l’unité). En l’espace de quelques minutes 7 tranches sont vendues, chaque fois moins cher la liquidité s’asséchant. La dernière de 5000 wcres est vendue à un peu moins de 11 dollars l’unité.

Il est 23h31, le jeton a perdu un tiers de sa valeur.

A ce stade les actionnaires limitent la casse, d'autant plus qu'en matinée le 17 septembre, le cours du wcres rebondit autour de 15 dollars. Mais à partir de midi, les ventes s’enchaînent, vidant le pool de sa liquidité et menant le jeton qui valait encore 20 dollars la veille à moins de 40 centimes en fin d’après-midi ce 17 septembre. Les actionnaires se retrouvent ruinés.

La communauté a-t-elle cédé à la panique? Ce n'est possiblement pas le seul facteur. Un cadre de Crescofin fournit une autre explication sur le réseau Discord. A ses dires, ce serait l’entreprise elle-même qui aurait asséché le pool de liquidité le 17 septembre. Il promet aux actionnaires de retrouver leur investissement sous la forme d'un nouveau jeton d'une nouvelle société - fluid.finance- distribué prochainement.  Il justifie la démarche de Crescofin en réaction au mouvement massif constaté le 16 septembre peu avant minuit, qui serait orchestré par un des deux fondateurs, et ce malgré l’engagement pris auprès de la communauté à conserver ses jetons/actions.

Ce dernier a quitté en toute discrétion l’entreprise en juin suite à des divergences majeurs avec son associé. Le post dénonce «des ventes non autorisées de jetons et du wrapping de jetons, tracés sur la blockchain jusqu’aux portefeuilles (de l'un des deux fondateurs, cité nommément) incluant ceux du milieu de la nuit du 16 au 17 septembre.» les avocats de Crescofin enquêteraient et prépareraient un audit légal des «mouvements de jetons non-autorisés» de la nuit du 16 septembre, selon le même post.

Le fondateur incriminé nie avoir procédé à la vente de ses propres jetons. Il invoque dans un post Telegram «une tierce personne», qu’il dit connaître, qui aurait légalement acheté les jetons et les aurait revendus, et fournit des adresses permettant de tracer les transactions et confirmer ses propos. Il déplore la manœuvre de l’équipe dirigeante, d’avoir asséché elle-même le pool de liquidité et ainsi migré de force les actionnaires vers fluid.finance, la nouvelle plateforme de l’autre fondateur, de laquelle il n’est pas partie prenante. Il note que la nouvelle société ne serait même pas créée au registre du commerce et dénonce un «rug pull» de l’équipe de Crescofin («tirer le tapis» en anglais, un mouvement massif qui aurait entraîné sciemment l’effondrement des cours).

Migration vers fluid.finance: le doute persiste

Préparée depuis plusieurs semaines et largement inspirée de Crescofin, la nouvelle plateforme fluid.finance et son jeton représente donc le dernier espoir pour les actionnaires de Crescofin, dont l’assèchement de la liquidité et le delisting des principales plateformes a rendu le jeton  purement inéchangeable. En compensation de la perte sèche, l’équipe de Crescofin a promis aux actionnaires un airdrop, c’est à dire de distribuer 10 jetons fluid.finance pour une action Crescofin, ce qui représenterait une valeur équivalente.

Ces jetons seraient placés dans un nouveau pool de liquidité créé sur Arbitrum, solution de seconde couche sur Ethereum. Une opération de migration déjà largement avancée, même si certains actionnaires se plaignent encore de n’avoir pas été crédités. D'autres ont déjà avancé leurs doutes sur la crédibilité de l’équipe et de fluid.finance suite aux évènements de septembre, une crédibilité pourtant indispensable à la réussite du projet. 

Encore non coté et non listé, le nouveau jeton n’est actuellement pas échangeable. Nous n’avons pas (au moment d’écrire ces lignes) trouvé trace de fluid.finance au registre du commerce suisse.

Nous avons tenté de joindre les deux fondateurs et le cadre qui a accusé l’un d’entre eux. Ce dernier n’a pas souhaité faire de commentaires. Les deux fondateurs nous ont promis des explications claires, mais aucun ne nous a répondu à ce jour malgré de multiples relances. Le fondateur démissionnaire incriminé par l’équipe actuelle nous a fait savoir par voie d’avocat qu’il niait catégoriquement certains propos tenus à son encontre, qu'il qualifie de "diffamatoires".

Mise à jour lundi 11 Octobre:
Des actionnaires de Crescofin s'organisent et communiquent via un compte Twitter, afin de mener une action en justice contre la société, pour une manoeuvre qualifiée de "rug pull"

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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