Bilan

Coronavirus: «C’est une fois de plus sauve qui peut la finance!»

Pour le professeur d’études du développement et d’économie Jean-Michel Servet, l’assouplissement quantitatif (quantitative easy) pratiqué par les banques centrales ne fait qu’alourdir l’endettement sans vraiment profiter à l’économie réelle. Des déficits budgétaires et une inflation modérée seraient plus appropriés pour contribuer à répondre à la grave crise économique engendrée par la pandémie.

Et si les solutions actuellement adoptées face à la crise économique générée par le coronavirus se révélaient désastreuses pour l'économie réelle?

Crédits: AFP

En réponse aux conséquences économiques désastreuses du Covid-19, le 27 mars, le président Trump a annoncé un plan de relance de 2000 milliards de dollars, dont une partie sera distribuée directement à la population. Précédemment, le 19 mars, les autorités monétaires européennes lançaient un plan de 750 milliards d'euros, soit l’équivalent d’un peu plus de 2000 euros par Européen, avec la possibilité d’accroître ce volume. De nombreux pays s’apprêtent à faire de même. Ces injections de liquidités en grande quantité devraient stimuler une activité économique fortement mise à mal par la pandémie. C’est ce qu’affirment généralement les banquiers centraux pour justifier une telle mesure. Mais pour Jean-Michel Servet, professeur honoraire à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), à Genève, ces interventions sont inadaptées et même dangereuses. Entretien.

Pourquoi critiquez-vous ce genre d’intervention des banques centrales?

Jean-Michel Servet. (Florian Barras)
Jean-Michel Servet. (Florian Barras)

Jean-Michel Servet: En augmentant considérablement la masse de liquidités des économies, est accentué le fossé entre l’économie réelle, qui produit des biens et des services, et celui de la finance. C’est comme si vous fournissiez à un drogué un surplus de stupéfiants en lui faisant croire qu’il ira mieux. Au vrai, cette injection de fonds en quantité astronomique sert surtout à sauver le système financier d’un possible effondrement. Comme après 2008. Il ne s’agit pas d’une création monétaire ex-nihilo qui, elle, sans accroître l’endettement des États, pourrait en pareilles circonstances avoir des effets inflationnistes qui seraient salutaires et répondre aux besoins immédiats.

Les Keynésiens estiment que l’assouplissement quantitatif n’engendre pas d’inflation car la nouvelle augmentation de la masse monétaire est principalement dirigée vers les marchés financiers et ne fait qu’augmenter le bilan des banques centrales. A vous entendre, vous semblez regretter qu’il n’y ait pas d’inflation provoquée dans la crise actuelle…

Il faut bien distinguer inflation et hyperinflation. Cette dernière, vécue par l’Allemagne après la Première Guerre mondiale, n’est pas souhaitable. Mais la peur d’une hyperinflation ne doit pas rendre aveugle à la dimension positive d’une hausse modérée des prix des biens de production et de consommation: une hausse des prix d’environ 5% par an permet d’alléger en termes réels une dette de moitié en douze ans. Pour endiguer la crise économique présente, il faudrait permettre aux États de recourir à des déficits budgétaires non financés par l’endettement. Du fait de cette pandémie qui paralyse une partie de l’activité économique, les recettes fiscales (basées sur les revenus et sur la vente de biens et services) vont plonger. Demander aux États de diminuer leurs dépenses serait absurde alors que juguler la pandémie et répondre à la crise économique exigent des dépenses publiques accrues. L’accroissement de la ponction fiscale paraît aussi difficile. Pour couvrir l’inévitable déséquilibre entre recettes et dépenses publiques et refaire démarrer la machine économique, soit les États doivent s’endetter, soit ils doivent d’une façon ou d’une autre activer la planche à billets. C’est-à-dire qu’ils doivent revendiquer un déficit budgétaire non équilibré par un endettement, dans les limites (un pourcentage du budget) que les banques centrales doivent autoriser. Le FMI, que l’on entend étonnement peu en ce moment, pourrait proposer un pourcentage cible en la matière.

Une inflation modérée pour alléger la dette?

Il faut en effet favoriser non les créanciers rentiers mais les débiteurs. Notamment les innovateurs, ceux et celles qui contribuent à la transition écologique par leurs investissements. Au cours des trente dernières années, les États des pays dits développés ont refusé de faire ce que la Chine et l’Inde notoirement ont pratiqué pour asseoir leur développement: une hausse des prix des biens et services de 6 à 8% par an. Il est temps de suivre leur exemple dans les circonstances exceptionnelles que nous connaissons. De toute manière, qu’on le veuille ou non, il serait difficile d’échapper à des pressions inflationnistes dues aux déséquilibres de marché pour certains productions mises à l’arrêt pendant le confinement. Une inflation peut être bénéfique si elle demeure modérée. L’alternative risque d’être une déflation; c’est-à-dire une diminution drastique des revenus due à un chômage de masse et une réduction des activités des indépendants, avec des conséquences sociales et politiques inimaginables pour beaucoup aujourd’hui ignorants les crises passées. Entre déflation et inflation, s’il faut choisir, cette dernière paraît hautement préférable.

En 2012, la Banque d’Angleterre a reconnu que sa politique de rachats d'actifs a eu pour effet d'augmenter la richesse des 5% de citoyens les plus riches, par le gonflement du prix de certains actifs financiers détenus par ces derniers. C’est donc un signe que l’assouplissement quantitatif génère des inégalités?

L’injection massive de liquidités a provoqué un renchérissement du prix de l’immobilier, notamment de luxe, et de celui des titres financiers. Ce ne sont assurément pas les plus déshérités qui en ont profité si l’on en juge par l’accroissement considérable des inégalités en termes tant de capital que de revenus que nos pays ont connues.

Comment, précisément, venir en aide aux plus démunis, particulièrement vulnérables dans cette pandémie?

Les pays trouvent des solutions plus ou moins pertinentes. L’Inde a organisé un plan doté de 1700 milliards de roupies (21,8 milliards de francs) qui vise à garantir l’approvisionnement en nourriture de base des 800 millions de personnes les plus pauvres du pays. Dès le 1er avril et au moins durant toute la période de confinement, chacune d’entre elles reçoit 5kg de riz ou de blé et 1kg de lentilles par mois, aliments de base en Inde. Le pays dispose depuis des lustres d’un système de cartes de distribution de produits alimentaires qui lui permet de le faire. Les pays d’Afrique subsaharienne, par exemple, sont dépourvus de cette organisation et l’on peut craindre une sous-alimentation massive d’une partie de la population n’ayant pas d’épargne et privée d’activités du fait d’un confinement. Quant au président Donald Trump, il a annoncé l’octroi aux particuliers des aides de 1200 dollars pour un célibataire, 2400 dollars pour un couple plus 500 dollars supplémentaires par enfant. Conduite par l’Internal Revenue Service (IRS) - l’agence du gouvernement fédéral qui collecte notamment l’information pour le calcul de l’impôt sur le revenu - cette opération suppose que les bénéficiaires soient ainsi enregistrés et qu’ils disposent d’un compte bancaire. Ce qui n’est pas le cas pour au moins 10 millions de personnes, en grande majorité des immigrés dont 40% résident aux Etats-Unis depuis 10 ans. Ces derniers survivent de petits boulots payés en cash. Ajoutons parmi les exclus, ceux et celles qui sont connus du fichier mais n’utilisent pas de compte bancaire. Cette pandémie est totalement révélatrice du fonctionnement économique et politique des sociétés et de leurs États.

Que suggérez-vous pour l’Europe, et notamment la Suisse?

On sait que plus les personnes ont des revenus faibles, plus leur épargne de précaution est limitée; d’où d’ailleurs leur endettement fréquent pour survivre au jour le jour. Il faut donc répondre rapidement à ce manque de ressources. Les salariés privés d’emploi et les indépendants victimes d’une réduction drastique de leur activité, donc sans revenus, pourraient recevoir des cartes de paiement personnelles, utilisables chez les prestataires de biens et de services. A l’image des anciennes cartes téléphoniques, elles seraient débitées au fur et à mesure de leurs dépenses. Lesquelles devraient être ciblées et correspondre à des biens et services de première nécessité dont la liste serait fixée par une commission de parties prenantes. Les bénéficiaires d’une telle carte n’auraient donc pas besoin d’être titulaires d’un compte bancaire ou postal.

Ce système ne devrait-il pas plutôt être remplacé par un revenu de transition écologique conditionné par une activité alliant les dimensions économique, environnementale et sociale, comme le suggère un projet initié par la philosophe et économiste suisse Sophie Swaton?

Il n’y a pas d’opposition au RTE. La proposition est une mesure d’urgence sous forme de carte de paiement avant de rendre opérationnels des critères plus ciblés pour produire et consommer autrement, en ne relançant pas la machine économique et financière sur les mêmes bases avec les mêmes finalités. Si des enfants souffrent de carences alimentaires pendant plusieurs semaines, les conséquences sur leurs corps et leurs cerveaux peuvent être à vie, voire transmises à leurs enfants. Il faut agir à très court terme tout en pensant évidemment aux transformations nécessaires. .

Voilà pour le court terme. Mais à moyen terme, que proposez-vous pour réformer le système monétaire ?

Notons immédiatement que les outils monétaires et financiers ne peuvent pas répondre à eux seuls aux défis qui s’annoncent. Mais nous vivons dans des sociétés hyper financiarisées. C’est-à-dire que l’interdépendance des activités humaines se réalise essentiellement par des liens financiers et monétaires. Nous communiquons aujourd’hui avec des téléphones qui nous servent aussi à payer… Cette organisation des sociétés contemporaines que le sociologue Zygmunt Bauman a stigmatisée comme «liquides», rend impossible l’utopie d’une élimination totale de la finance et la monnaie. La rupture peut et doit se faire en transformant les finalités et le fonctionnement de la finance et de la monnaie, qui sont au cœur du système non seulement économique mais culturel dans lequel nous vivons.

En ce sens, l’initiative d’une monnaie pleine que les électeurs suisses ont rejetée en juin 2018 pourrait refaire surface. On ne peut plus confier aux établissements de crédit le privilège de créer de la monnaie sans aucun contrôle démocratique, avec un fort penchant à financer beaucoup plus des activités spéculatives que l’économie réelle. La monnaie pleine, rappelons-le, signifierait que les banques commerciales ne pourraient plus créer, comme elles le font actuellement, de la monnaie par l’ouverture de crédit sur les comptes à partir de reconnaissances de dettes des entreprises et des particuliers. Une commission de parties prenantes siégeant auprès de la BNS pourrait être responsable du contrôle quantitatif et qualitatif de l’émission selon des objectifs débattus, avec la possibilité notamment de financer la transition environnementale.

Par ailleurs, les monnaies locales complémentaires pourraient être développées dans un paysage économique où les circuits courts seraient privilégiés. La pandémie montre à quel point une économie géographiquement éclatée peut entraîner des ruptures d’approvisionnement mettant en cause le fonctionnement même du système. On peut d’ailleurs penser que les entreprises atteintes dans leur fonctionnement vital devront elles-mêmes réformer ce modèle de parcellisation de la production à travers la planète, avec les conséquences connues sur l’empreinte environnementale de cet éclatement des systèmes productifs.

Enfin, après les semaines de confinement, dans une économie post-virus, on peut espérer qu’un certain nombre de citoyens s’interrogent d’une part sur leurs besoins réels et d’autre part sur les moyens d’y répondre. Et en particulier sur les capacités d’une économie de proximité, basée sur les échanges entre voisins de savoir-faire et de productions, à répondre à ces besoins. Peut-être verra-t-on la résurgence de nouveaux systèmes d’échange local (SEL) et une activation plus grande de ceux existant?

Bilan vous recommande sur le même sujet

Les derniers Articles Finance

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."