Bilan

Comment les fintechs rajeunissent la City

Londres mise à fond sur le secteur des fintechs avec l’aide du gouvernement, du régulateur, mais aussi des grandes banques. Reportage.
  • A Londres, les fintech se concentrent dans le quartier d’affaires de Canary Wharf.

    Crédits: Paul Hardy / Corbis
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  • Barry Schrier, fondateur de Liquity qui connecte investisseurs et actionnaires d’entreprises non cotées.

    Crédits: Dr

Avec quatre fois plus de participants qu'en 2014, la Fintech Week, qui s’est tenue à Londres mi-septembre, a permis de mesurer le leadership de la capitale britannique dans les nouvelles technologies financières ou fintechs. Collectivement, les start-up financières de Londres ont levé plus de 5,4 milliards de dollars depuis 2010, plus que toutes celles de l’Europe continentale réunies (4,4 milliards).

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En Europe, la moitié des start-up financières ayant levé des fonds sont établies à Londres avec déjà quelques licornes (des entreprises non cotées valorisées plus d’un milliard de dollars): Powa Technologies, TransferWise et Funding Circle (auxquelles s’ajoutent Adyen aux Pays-Bas et Klarna en Suède).

 

Dans le métro qui conduit à Canary Wharf, l’annexe de la City où se concentrent les services financiers, le ton est donné. La plateforme de portefeuille en ligne Nutmeg affirme que les millionnaires de la finance ont désormais le look de la génération Y plutôt que celui de Saville Row. Et les pubs de TransferWise expliquent: «Les banques mangent de 3 à 5% sur vos virements via des frais cachés. Pas TransferWise.»

Financée par le capital-risqueur genevois Index, l’entreprise, fondée en Estonie par des anciens de Skype avant de déménager à Londres, s’attaque frontalement aux banques. Pour les remplacer? On va bientôt découvrir qu’en Grande-Bretagne, les relations entre la City et les geeks de la finance 2.0 sont plus subtiles. 

Level 39 au centre de l’écosystème

Le centre de cet écosystème se trouve au 39e étage de la tour du One Canada square dans le quartier d’affaires de Canary Wharf. Enfin, au 39e,mais désormais aussi au 24e et au 42e étage. Créé il y a trois ans par l’entrepreneur Eric Van der Kleij, l’accélérateur de start-up fintechs Level 39 connaît un développement fulgurant. Ses 170 start-up employant 650 personnes croissent si vite que d’autres étages ont dû être ouverts. Entre autres pour accueillir les grandes entreprises comme UBS, Dassault Systèmes, IBM et Accenture qui veulent être de la partie.

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Dans ces locaux postmodernes, décorés par Gensler, l’architecte des bureaux de Google et Facebook à la Silicon Valley, Adizah Tejani, directrice du développement de l’écosystème, explique qu’outre «la mise à disposition d’un local (1700 livres par mois) voire d’un simple bureau (325 livres), le programme comprend le soutien de coaches. Nous avons eu 1500 demandes de start-up depuis le lancement.» A cela s’ajoute le networking. «Nous avons organisé plus d’un millier d’événements.» 

Il faut dire que les banques voisines de la City sont très demandeuses. BBVA, Santander, Citi ou HSBC ont toutes créé des fonds de capital-risque maison pour ne pas manquer le prochain eToro, le prochain OpenCorporates (une base de données financières sur 84 millions d’entreprises) ou le prochain WorldRemit (paiement mobile). Toutes incubées à Level 39. Quant à Barclays, elle a carrément créé son propre incubateur dans un loft de l’East End voisin. 

Jour de pitch chez Barclays 

Dans ce quartier populaire où les étals de souks prolifèrent à l’ombre des grandes tours de verre, c’est justement un jour de pitch. Au fur et à mesure que se présentent les start-up, non seulement de l’accélérateur de Barclays et de Level 39 mais de l’ensemble du Silicon Roundabond, le quartier numérique de Londres, on réalise que leurs ambitions de réinventer la finance avec les technologies numériques dépassent les marchés financiers.

«Les premières start-up financières tentaient essentiellement de vendre des services aux banques, analyse Luke Hakes, partenaire de la firme de capital-risque Octopus Investments. Désormais, elles s’attaquent directement aux consommateurs.» 

Dans la première catégorie, on trouve quelques entreprises comme Ancoa, avec son service de surveillance de la compliance des ordres de bourse, ou Sentenial, qui offre des solutions de paiement au travers du récent espace unique de paiement en euros (SEPA). Les autres, bien plus nombreuses, sont de jeunes pousses qui s’adressent directement aux clients finaux. 

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Dans le transfert de fonds internationaux, il y a même encombrement. L’américaine Stripe, les allemandes Bill Pay et Sofort ou la néerlandaise iDeal proposent toutes ces services à prix cassés. Dans un contexte où les achats transfrontières augmentent au rythme de 21% par an rien qu’en Europe, ces entreprises semblent bien positionnées. Sauf que les banques ont réalisé ce qui se passe. A l’image des compagnies aériennes bousculées par easyJet ou Ryanair, elles développent leurs propres modèles low cost. Barclays présente ainsi Pingit, le service qu’elle a lancé récemment dans ce domaine.

Dans le secteur qu’on pourrait croire peu innovant du paiement, la créativité de certaines start-up laisse songeur. Prenez Flypay, par exemple. Elle a développé une application mobile de paiement au restaurant. «Le temps moyen pour payer entre le moment où on demande l’addition et celui où on quitte le restaurant est en moyenne de dix minutes, affirme Tom Weaver, le fondateur. Nous l’avons ramené à une  minute et demie pour un nouvel utilisateur et quarante-cinq secondes pour un habitué.»

Il suffit de photographier avec son smartphone un sticker collé sur la table puis d’accepter l’addition qui apparaît automatiquement. Magie du numérique, on peut non seulement régler mais aussi facilement diviser la note entre plusieurs convives, voire pour les pinailleurs payer plat par plat. Dans un registre voisin, Invoiceable génère et gère les factures avec une simple application mobile. Elle vise le marché des autoentrepreneurs désormais plus nombreux en Grande-Bretagne que les fonctionnaires. 

Plus B2B que B2C

On retrouve cette créativité en matière d’expérience utilisateur dans toutes sortes de nouveaux services financiers digitaux. Dans le private equity, Liquity a lancé une plateforme qui connecte investisseurs et actionnaires d’entreprises non cotées qui cherchent à vendre leur part.

«Il y a 800 000 entreprises non cotées en Europe qui répondent à nos critères: plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires et plus de 10% de croissance annuelle au cours des trois dernières trois années, explique Barry Schrier, le fondateur. En moyenne, ces entreprises ont de nombreux actionnaires – 15 au Royaume-Uni. Mais comme elles ne sont pas cotées, ils ont du mal à liquider leurs parts si besoin. C’est là que nous intervenons.» 

Dans le domaine des crédits P2P (directement du créancier à l’emprunteur sans l’intermédiaire d’une banque), LendInvest a développé une plateforme spécialisée dans les prêts relais pour l’immobilier. «Nos fondateurs viennent de Montello, un expert du marché immobilier londonien, explique Audrey Giroud, une Genevoise qui a rejoint l’entreprise. Ils connaissent le prix des objets et proposent des prêts qui reviennent moins cher à l’emprunteur que ceux des banques, tout en offrant des rendements très attrayants aux prêteurs. Et avec un taux de défaut de moins de 2%.» 

On le constate au travers de ces exemples, les fintechs développées à Londres se concentrent sur des modèles de niche. S’ils «désintermédient» une partie de l’activité bancaire, ils ne sont cependant pas aussi grand public que ceux développés dans la Silicon Valley. Bien sûr, Londres a aussi ses sites de crowdfunding avec Seedrs ou Crowdcube. Avec l’avantage qu’il est plus facile d’investir en actions en Europe au travers de telles plateformes qu’aux Etats-Unis où cela est réservé à des investisseurs qualifiés. 

Pourtant, cette abondance de fintechs visant le consommateur final masque une réalité fondamentale. Comme l’observe le capital-risqueur Luke Hakes: «Il est très difficile de concurrencer les business de consommation de masse et le savoir-faire marketing de la Silicon Valley.» Entre autres à cause de la différence de moyens. «Il y a un très gros appétit pour les fintechs aujourd’hui. Mais il ne faut pas perdre de vue que les modèles d’affaires B2C demandent des investissements considérables. Franchir le fossé de la crédibilité coûte très cher», analyse l’investisseur.

La crédibilité, c’est le sujet dont discutent le plus les entrepreneurs lors des pauses. Zubin Ramdarshan, directeur du trading sur les dérivés actions de la Banque Jefferies, avertit: «Les modèles d’investissement basés sur l’analyse des flux de tweets ont déjà déçu.» Malgré cela, les entrepreneurs de cette City 2.0 sont optimistes. Ancien de PayPal Mobile, Roy Vella affirme que d’ici à 2016 nous aurons 300 fois plus d’interactions avec notre banque via le numérique qu’au travers des agences.

Surtout, contrairement aux Etats-Unis, la fintech londonienne s’oriente de plus en plus vers le B2B. Ses clients sont souvent les banques elles-mêmes. UBS, qui a organisé un Innovation Challenge en mai à Level 39, s’inscrit, par exemple, dans cette logique collaborative.  

Nouvelle tendance: les regtechs

Last but not least, cette coopération est encouragée par le gouvernement et le régulateur. La City reste la première place financière mondiale traitant deux fois plus de dollars que les Etats-Unis et deux fois plus d’euros que la zone euro. La finance contribue à hauteur de 8% du PIB britannique et 135 000 personnes travaillent à la City.

Dans ce contexte, les fintechs, qui ont généré 20 milliards de revenus en 2014 selon Mark Walport, conseiller scientifique en chef du gouvernement, sont une priorité absolue pour le Premier ministre britannique David Cameron et son ministre des Finances George Osborne. Eux mettent en place cette année un Fintech Advisory Group au niveau gouvernemental pour diminuer les blocages administratifs des fintechs à tous les niveaux.

Et ils réorientent la politique scientifique et de formation afin d’investir dans les technologies sous-jacentes des fintechs telles que l’intelligence artificielle, l’analyse du big data et la blockchain. Il est même question de s’inspirer des essais cliniques de la pharma pour tester certains risques propres à ces technologies. 

De son côté, le régulateur, la Financial Conduct Authority (FCA), a mis en place le projet «Innovate » pour déterminer les obstacles à l’innovation dans la régulation et les lever. Il est même question désormais de regtechs (de technologies régulatoires) après les fintechs pour trouver des moyens d’automatiser la compliance et la régulation.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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