Bilan

Comment faire de belles enchères?

Existe-t-il un montant minimum pour participer à une vente? Vaut-il mieux choisir la Suisse, Paris, Londres ou New York? Et quels sont les frais annexes à prévoir? Nos conseils.
Cette oeuvre au fusain du peintre Raphël a été adjugée 36.7 millions d'euros à Londres cet automne. Mais il existe aussi des lots à quelques euros. Crédits: Carl Court/AFP

Elles sont longtemps restées une affaire de spécialistes. Jusqu’aux années 1960, les amateurs d’art participaient peu aux ventes aux enchères. Aujourd’hui, tout le monde s’y intéresse. Les catalogues de Christie’s ou de Sotheby’s sont devenus de gros livres tapageurs, vendus très chers aux simples amateurs, mais donnés aux bons clients.

Il se déroule des ventes médiatiques toute l’année, sauf peut-être l’été. Ces gros arbres cachent en plus de véritables forêts. Le nombre de commissaires-priseurs parisiens reste affolant. Nul ne serait en état de dresser la carte des petites maisons américaines. Alors, dans ces conditions, comment acheter aux enchères, où et dans quelles conditions?

Sœurs jumelles, mais ennemies, Christie’s et Sotheby’s tendent à monopoliser l’attention grâce au très haut de gamme. Elles organisent cependant des vacations mineures, parfois dans un lieu annexe. South Kensington peut ainsi se voir considérée comme la solderie de Christie’s Londres. Plusieurs villes de cette véritable chaîne organisent des ventes «de charme» sous le nom d’«Intérieurs». La chose permet de disperser d’une manière distinguée le fonds de certains appartements. Il y a quelques années se trouvaient encore là des lots à 100 euros. Mais, comme partout, le plancher tend à monter. «Vu notre structure, ce n’est autrement pas rentable», assure un directeur de département. Il n’y aura bientôt plus rien à moins de 1000 euros. Le but serait d’atteindre les 2000.

Où vont les objets refusés? «Nous suggérons aux vendeurs d’essayer dans des maisons plus petites», précise notre interlocuteur, qui désire, comme tous les autres intervenants, rester anonyme. A Paris, ce sera Tajan ou Piasa puis, decrescendo, les petites maisons. La «gentrification» fait cependant tache d’huile. Koller, qui nourrit des ambitions européennes, entend «aristocratiser» même Koller West, à Zurich. «Certaines pièces à petit prix partent ailleurs, comme chez Schuler», admet un membre de la maison zurichoise. Seul l’Hôtel Drouot, en fonction à Paris depuis 1852, accepte encore tout. Une boulimie qui lui permet de disperser des centaines de milliers d’objets par an, même si le rythme tend à décroître. Avec les «manettes», caisses pleines à ras bord de choses parfois indéterminées qu’il faut acquérir en bloc, le niveau descend vraiment très bas. Les prix aussi. J’ai vu partir à Drouot des lots à 5 euros.

Eviter la province française

Où acheter? Le plus simple consiste bien sûr à rester près de chez soi. L’Hôtel des Ventes, rue Prévost-Martin à Genève, organise de manière très professionnelle quatre semaines de marathon par an, avec des milliers de lots. Koller s’est aussi fait une spécialité des journées kilométriques. Cette tendance va pourtant à contre-courant. Certaines ventes chics de New York comptent à peine cent numéros, afin de ne pas fatiguer l’attention des acheteurs. Il existe bien sûr d’autres maisons en Suisse. Citons Dobiaschofsky à Berne, l’historique Fischer de Lucerne ou la Galerie du Rhône à Martigny. Et n’oublions pas le très élitaire Kornfeld de Berne, leader mondial dans le domaine de la gravure. 

Il est bien sûr possible de se rendre ailleurs. Je recommanderais Paris, depuis que la France a renoncé il y a une dizaine d’années au passage en douane pour les œuvres en dessous de certains montants (100 000 euros pour les tableaux, par exemple). L’organisation de certaines petites maisons demeure cependant balzacienne. Evitez du coup la province, à moins de connaître un expert qui rapatriera votre achat sur la capitale. La désorganisation qui règne dans certaines entreprises est inimaginable. Vous aurez de la peine à recevoir une facture. On vous demandera l’argent que vous avez déjà versé, et j’en passe. «Quand j’ai récemment voulu miser pour un lot inscrit au catalogue, raconte ainsi un collectionneur, on s’est aperçu qu’il avait été oublié chez l’expert à Paris, de sorte qu’il ne pouvait du coup se voir proposé.»

Il semblerait qu’on puisse acheter à Madrid une œuvre et la faire sortir d’Espagne légalement. «A condition qu’elle soit due à un artiste étranger», précise un spécialiste de la chose. Renoncez en revanche à l’Italie. Une exportation dans les règles se révèle presque impossible à cause d’une administration à la fois pléthorique, tatillonne et incompétente. A moins de vouloir faire un gros achat, je déconseillerais aussi les Etats-Unis. Tout doit s’y accomplir dans les règles, même l’expédition. La luxueuse caisse qu’on vous obligera à prendre risque de vous coûter aussi cher que l’œuvre elle-même en dessous de 500 dollars. Elle risque de terminer sa course en douane à Bâle. Il faut le regretter pour les ventes provinciales américaines, d’où sortent parfois des œuvres importantes, mais mal cataloguées. «Les historiens d’art ne sont pas tous des génies là-bas», explique, la mine gourmande, un marchand parisien.

Et Londres? Là, vous pouvez y aller en confiance. Les gens se montrent arrangeants. Ils sont en plus bien élevés. Si elles prélèvent des taxes très élevées (j’y reviendrai), Christie’s et Sotheby’s offrent en revanche de vrais services. Ce n’est pas ici qu’on vous fera les yeux ronds parce que vous avez eu l’exigence délirante de réclamer un emballage. Il ne vous restera alors plus qu’à prendre le train, où vous pourrez garder le colis avec vous et non le placer en soute. Reste qu’il y a moins de marchandises à Londres qu’à Paris.

Pendant longtemps, les ventes (qui se déroulent en semaine, la plupart du temps aux heures de bureau) ont exigé la présence physique des enchérisseurs. L’unique autre possibilité était de «donner un ordre», exécuté à la table par l’expert ou le commissaire-priseur. Puis est venu le téléphone. Ce dernier a tout envahi. Même Kornfeld, à Berne, qui faisait de la résistance, l’admet depuis 2009. Dans une vente de prestige, plus de vingt employés, aux prénoms toujours très distingués (Tancrède, Marie-Amélie, Elvire…), font s’affronter des amateurs invisibles, tandis que le public de chair et d’os somnole dans la salle. Rien ne vous empêche de vous faire appeler (il faut toujours demander à l’avance) sur votre lieu professionnel. Il existe maintenant en prime internet (il faut également s’inscrire). Mais l’ordinateur a curieusement de la peine à opérer sa percée dans ce domaine.

Reste qu’il vaut mieux se trouver sur place! Parfois les mains vides. Parfois avec le panel numéroté supposant une obligatoire inscription préalable. Rassurez-vous! Si vous annoncez «100 000 euros» dans la salle, on vous inscrira bien volontiers. Pourquoi cette présence? D’abord pour humer l’atmosphère. Afin de vous libérer ensuite des ordres à la table, qui ne seront pas toujours exécutés à votre avantage, ou du téléphone, où l’on vous pressera gentiment, mais fermement. Et puis, si la vente comporte 300 ou 400 lots, elle connaîtra fatalement des «trous». Comprenez par là des choses se vendant mal, voire pas du tout. Il vous suffira de lever la main au bon moment ou de faire une proposition à la fin («after sale»). Les fameux «prix de réserve», en dessous duquel l’objet ne saurait être vendu, se révèlent parfois plus bas qu’on ne l’imagine. Certaines personnes vendent par obligation…

Ce qu’on appelle le «prix marteau» ne correspond pas à la facture finale. S’y ajoutent des charges diverses. Les Etats-Unis accumulent ainsi les «taxes locales». Pendant longtemps, «les échutes» prises en commission par la maison d’enchères restaient modestes. Certains vieux amateurs se souviennent d’un 5%. Les chiffres ont enflé depuis. Les multinationales en arrivent à 25%, ce qui fait, toutes taxes comprises (TTC), 29,9%. La plupart des maisons nationales ont suivi la tendance. Descendre en dessous de 20% (plus l’ICHA) devient rarissime. Il faut en plus compter autour de 1% si vous utilisez une carte de crédit. Notons cependant qu’il existe un abattement sur les échutes. Pour une vente de janvier 2013 à New York, je vois qu’on en arrive à 12% à partir… d’un million de dollars.

Se faire des habitudes

Il est clair qu’en devenant client d’une firme en particulier, vous tirerez des avantages. Vous êtes connu dans la maison. Vous recevrez des catalogues, qui ne vous éviteront bien sûr pas de regarder les sites sur le net. Ces derniers ont accompli des progrès depuis un ou deux ans. La vision devient très acceptable pour les œuvres plates, comme les tableaux. Vous pouvez procéder à des agrandissements. Pensez cependant, en découvrant le catalogue ou en pianotant sur notre clavier, que les photos sont toujours flatteuses.

Etre connu de la maison (ou de l’expert, lors de certaines ventes à Drouot) suscite aussi une certaine confiance chez vos interlocuteurs. Il vous faudra cependant payer assez vite. Notons que les grandes maisons ouvrent des crédits pour des lots particulièrement importants. Mais attention! On négocie avant. Nul n’a intérêt à dépasser ses moyens financiers. Nous ne sommes pas (vraiment) au casino. Si vous vous retrouvez insolvable, vous vous rendez coupable de «folle enchère». Les œuvres impayées seront revendues. Vous devrez régler la différence négative entre le prix que vous aviez proposé et celui qui sera réalisé la seconde fois. Une expérience que je ne vous souhaite pas.

Sur ce, allez-y quand même! Et je vous recommande même deux moments. La fin juin, à partir du 20. La fin décembre, au-delà du 15. Ce n’est pas la période des soldes, mais les vendeurs veulent partir l’été en vacances, tandis que les maisons d’enchères aiment bien apurer leurs comptes à la fin de l’année.

Stéphane Delberg

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