Bilan

Comment sont gérés les milliards de l’AVS?

Le financement de leur retraite préoccupe les Suisses. Manuel Leuthold, de Compenswiss, détaille le fonctionnement des fonds qui assurent le paiement des rentes du 1er pilier.

  • Les fonds de compensation de l’AVS (vieillesse), de l’AI (invalidité) et l’APG (perte de gain) représentent 37 milliards de francs.

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  • Manuel Leuthold préside le Conseil d’administration de Compenswiss.

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Manuel Leuthold est président du conseil d’administration de Compenswiss, structure qui gère les fonds de compensation de l’AVS (vieillesse), mais aussi de l’AI (invalidité) et l’APG (perte de gain). L’AVS se taille la part du lion, avec environ 32 milliards de francs sur 37 au total. Avec le refus de la réforme des retraites en votation l’an dernier, la réduction de la fortune de l’AVS sera progressive, et pourrait être à 0 en 2030 environ, essentiellement pour des raisons démographiques. 

Pour mieux comprendre ces enjeux, Manuel Leuthold explique le fonctionnement de Compenswiss et en particulier la gestion de la fortune de l’AVS. 

La dernière version du projet de réforme fiscale des entreprises (RFFA) inclut désormais un volet sur l’AVS. Quel sera l’impact pour Compenswiss si cette réforme est acceptée?  

Pour l’instant, ce ne sont encore que des discussions, donc de notre côté nous nous en tenons au scénario actuel. Pour illustrer l’impact potentiel de la RFFA en chiffres, il faut préciser que nous devrions avoir environ un milliard et demi de déficit pour la partie assurance cette année. Si RFFA passe, l’AVS recevrait environ 2 milliards par an, ce qui compenserait le déficit pour quelques années, mais ne résoudrait pas le problème structurel de financement des retraites. 

Quelles différences y a-t-il entre une caisse de pension et le fonds de l’AVS au niveau de la gestion?

Les concepts sont très différents: le but de la fortune de l’AVS est de couvrir l’année de dépenses en cours, alors que les fonds de pension doivent couvrir de longues années. Pour nous, ce qui rentre aujourd’hui ressort demain! Pour être très concret: l’AVS distribue environ 45 milliards chaque année environ, pour une fortune de 32 milliards, ce qui représente 140% de la fortune. De son côté, une caisse de pension ne décaisse chaque année que quelques pourcents de sa fortune.

L’année 2017 a été très bonne au niveau des placements et a permis à Compenswiss d’avoir une performance de près de 7%. Quid pour les prévisions 2019?

Ces deux dernières années ont été très bonnes en effet, mais pour 2018 nous avons une perte de plus de 1% à la fin du troisième trimestre et la situation s’est encore dégradée au cours du quatrième. Dans nos placements, nous avons environ deux tiers d’investissements à taux fixe, comme des obligations, un quart d’actions, de l’immobilier et un peu d’or pour le reliquat. Les marchés émergents, les obligations et la couverture des devises ont pesé sur la performance cette année. 

L’AVS est a priori un investisseur orienté à long terme. Pourquoi ne pas investir dans l’innovation et les entreprises locales ou les startups? Est-ce que la loi vous en empêche?  

Non, la loi ne l’empêche pas directement. Les règles de placements pour Compenswiss étaient assez limitatives auparavant, mais en 2002 l’univers de placement a été totalement ouvert. La seule limitation est que nous devons garantir trois points: la sécurité, un rendement conforme au marché et, surtout, la liquidité. Et comme dit plus haut, notre horizon de placement est aujourd’hui d’un peu plus de dix ans à peine, considérant que la fortune de l’AVS pourrait être épuisée en 2030 environ! Avec un horizon de temps si court, il faut donc être de plus en plus liquide, ce qui limite tout placement à long terme, donc peu liquide, afin de pouvoir garantir en tout temps le versement des rentes. 

Vos placements comportent de nombreuses positions en monnaies étrangères, avec plus de deux tiers d’entre eux à l’étranger. Pourquoi investir majoritairement hors de Suisse?

Le marché suisse est beaucoup trop petit! Si nous investissions toute la fortune de l’AVS en Suisse, nous prendrions trop de risques de concentration et nous aurions un poids trop important dans les entreprises, par exemple. Mais nous ne sommes pas les seuls à procéder ainsi, le fonds souverain norvégien va encore plus loin et a interdiction d’investir une seule couronne en Norvège. Naturellement, nous faisons très attention aux risques de change et couvrons 80% des devises principales. Rien que cette année, nous avons payé des frais de plus de 300 millions de francs uniquement pour la couverture des risques de change. 

Compenswiss fait partie des cofondateurs de l’ASIR, créée en 2015 pour encourager la gestion durable et responsable. Quel est votre objectif ici?

En tant que grand investisseur, nous avons un certain devoir de surveiller les pratiques des entreprises, et d’en exclure certaines de nos investissements si elles violent les lois ou des conventions internationales, par exemple. L’ASIR assure cette veille et nous conseille.

Depuis l’an dernier, Compenswiss rend publiques ses décisions lors des votes au sein des assemblées générales. D’après un article de la «NZZ» au printemps, vous seriez même plus critique qu’Ethos ou Actares. Quelle est votre stratégie?

Je ne pense pas que nous soyons plus actifs ou critiques que les autres, mais nous ne sommes pas complaisants! Il y a régulièrement un ou deux points sur lesquels nous votons «non» dans les assemblées générales. Nous avons participé activement aux votes dans les entreprises dans lesquelles nous détenons des actions en Suisse, ce qui représente environ 80 AG par année. Pour nous, il s’agit essentiellement d’une manière de défendre les assurés: vu que nous investissons dans ces entreprises, les dividendes qu’elles versent participent au financement de l’AVS, et nous sommes donc attentifs à la politique de l’entreprise. Par exemple, cela ne nous semble en principe pas défendable que les rémunérations de la direction d’une entreprise augmentent alors que les résultats et dividendes baissent!  

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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