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Comment les familles riches parlent d'argent avec leurs enfants?

Les enfants sont très rapidement confrontés au monde extérieur, à portée de smartphone. Et les comparaisons conscientes ou inconscientes sont légion, y compris au niveau financier... Mais à quel moment faut-il révéler l'ampleur de sa fortune à ses enfants ? Comment les inciter à épargner? Ou encore les protéger contre les cyber-risques?

Les enfants de familles fortunées sont aussi une cible de choix pour les hackers. Qu’il s’agisse d’usurpation d’identité ou de tentative d’extorsion de fonds.

Crédits: unsplash

«Papa, est-ce qu’on est riches?» Imaginez cette question dans la bouche d’un enfant de 7 ou 8 ans. Que lui répondre, si effectivement votre patrimoine est généreusement doté? Les enfants, qu’ils grandissent dans un appartement de trois pièces où une maison de maître sur les bords du Léman, sont égaux face à la curiosité…

Les préoccupations des familles riches vis-à-vis de leur fortune et de leur progéniture sont rarement abordées en dehors du cercle intime ou des discussions avec leur banquier. Elles sont pourtant souvent les mêmes: Comment éduquer les enfants pour qu’ils soient capables de gérer leurs finances et de tirer le meilleur parti des opportunités dont ils bénéficient? Quel est le meilleur moment pour révéler l’ampleur de la fortune de la famille? A quel moment et comment doit-on associer les enfants à la gestion de la fortune familiale?

Programme dédié aux clients du private banking

Ce genre de préoccupations, Philipp Hecker, Global Head of Wealth Planning and Advice chez J.P. Morgan Private Bank, les a souvent entendues. Comme d’autres banques, y compris suisses, JP Morgan avait déjà mis en place des cercles de discussions et programmes destinés aux héritiers de familles fortunées, s’adressant à de jeunes adultes.

Mais la banque va plus loin en proposant un programme pour les enfants, dès trois ans et jusqu’à 21 ans. Faut-il accuser la banque d’aller chercher ses futurs clients au berceau? «Nous avons fait cette démarche car nous avions de plus en plus de questions à ce sujet de la part des clients vis-à-vis de leurs jeunes enfants, raconte Philipp Hecker. Nous leurs apportions des conseils mais nous nous sommes dit qu’il fallait aller plus loin et nous avons fait appel à une personnalité de référence dans l’éducation financière pour concevoir un guide pratique, avec l’appui d’un groupe de familles fortunées. Tous les exemples du guide sont réels».

La méthodologie, résumée dans un livre-guide pratique, a été développée sur la base de recherches approfondies, en partenariat avec Susan Doty, qui préside l’American Association of Economic Educators. La banque, qui a lancé ce programme à la fin de l’été aux Etats-Unis, le déploie à présent partout dans le monde.

Briser le «tabou» de la fortune

Philip Hecker

Un des objectifs poursuivi est tout simplement de parler d’argent avec les enfants, tout d'abord du concept puis de la fortune familiale. « Le but est de faire en sorte que la fortune ne soit pas un sujet tabou. Il s’agit aussi de préparer progressivement les héritiers, qui peuvent parfois être désorientés quand il y a des transitions un peu brutales. Que ce soit un divorce, la vente d’une entreprise familiale ou un décès par exemple. J’ai vu certains enfants découvrir le patrimoine de la famille seulement à la mort de leurs parents », ajoute Pour Philipp Hecker.

Pour lui, ces questionnements sont similaires dans toutes les familles de HNWI, qu’il s’agisse d’une dynastie ou d’entrepreneurs. « Il est intéressant d’aborder l’origine de la fortune avec ses enfants, il y a toujours des choses à raconter: sur le travail accompli, le bon sens des investissements etc, Cela donne de la valeur et une signification à l’argent ».

Quel est bon moment pour révéler la fortune de la famille ? La réponse dépend de chaque famille. Des enfants très matures peuvent déjà être impliqués dès l’adolescence. «Attention, nous ne sommes pas là pour dire aux familles quoi faire dans leur intimité, précise Philipp Hecker. Mais pour leur faire bénéficier de conseils d’autres familles qui vivent les mêmes situations, avec le regard d’une professionnelle de l’éducation. L’idée est de familiariser progressivement les héritiers pour qu’ils se sentent impliqués, qu’ils soient de futurs acteurs de leur fortune».

S’accorder avec son partenaire

Les décisions et les réponses que peuvent communiquer un couple à ses enfants ou petits-enfants nécessitent parfois d’accorder ses violons… Même si certains pensent être sur la même longueur d’onde, il est important de mettre certains sujets sur la table car ils peuvent révéler des différences.

«Nous faisons parfois un exercice très simple pour faire prendre conscience de cela à nos clients: lors d’un rendez-vous, nous demandons à chacun d’écrire sur un bout de papier quelle part de la fortune ils souhaitent transmettre à leurs enfants. Et vous devinez que la réponse n’est pas toujours identique… Là encore, notre but n’est pas de leur donner un chiffre absolu, mais de créer les conditions pour une discussion saine autour de tels sujets».

Certaines familles ont beaucoup participé à l’élaboration de ce guide pratique et nous ont donné des conseils que la banque a repris, par exemple pour discuter de sujets qui préoccupent les enfants. «L’une de nos familles clientes a instauré un dîner familial tous les dimanche soirs. Dans la maison, ils laissent un carnet de notes où les enfants peuvent laisser un mot ou une question qu’il souhaitaient aborder, à écrire avant le samedi soir. Ainsi, les parents peuvent en prendre connaissance et en discuter ensemble avant d’en parler aux enfants, pour s’accorder. C’est une formule simple mais très efficace».

Commencer dès 3 ans?

Dans le guide  édité par J.P Morgan Private Bank, pas de grands tableaux ni de théories sur l’investissement. Tout est orienté sur des actions concrètes et des exercices pratiques de la vie quotidienne, que rencontre chaque enfant ou adolescent. Dès trois ans, une petite tirelire permet de familiariser l’enfant avec les pièces de monnaie mais aussi la valeur et l’intérêt de faire des économies.

Il s’agit aussi indirectement d’enseigner la patience, en ne dépensant pas immédiatement ce qui est gagné. Jusque-là, le schéma peut se retrouver dans toutes les familles du monde, riches ou plus modestes. «Dès six ou huit ans, nous conseillons d’introduire d’autres concepts, avec trois petits pots ou bocaux en verre, répartis en trois destinations: spending, saving, sharing». Il s’agit ici d’introduire les bases de la philanthropie par exemple, et d’apprendre à faire des compromis entre des intérêts divergents.

Répondre aux questions… par d’autres questions

Retour à la première ligne de cet article. Que répondre à un enfant qui demande: «Papa, est-ce qu’on est riche?». L’exemple est tiré d’un témoignage de client raconté dans le guide. «Nous conseillons de répondre à ce genre de question par une autre question, par exemple: «intéressante question, pourquoi la poses-tu?».

Pour Philipp Hecker, cela permet d’engager la conversation, plutôt que de la fermer par «oui» ou par «non». Cela permet aussi de prendre un peu de temps pour réfléchir à sa réponse, mais aussi pour évaluer l’état d’esprit de l’enfant. Se sent-il en insécurité par rapport à la fortune familiale? Est-ce qu’il est arrivé quelque chose qui a pu provoquer des comparaisons avec ses amis? Est-ce qu’il essaie de jauger ce qu’il peut demander à ses parents?

Initier à la philanthropie

Quand les enfants sont plus grands, on peut aussi les faire participer aux activités philanthropiques et les associer aux projets, en leur expliquant pourquoi on est engagé dans telle ou telle cause et donner du sens à cette action. «Les jeunes aiment de plus en plus participer. Et cela permet aussi de faire émerger des questions, comme ce client qui raconte que son fils lui a demandé s’il pouvait donner à d’autres causes que lui», raconte encore Philipp Hecker. Dans le cadre de fondations familiales, cela peut permettre de régler les divergences potentielles avant qu’elles ne deviennent des problèmes.

Une famille raconte avoir mis en place un «junior giving board», où les enfants peuvent participer dès 13 ans. Un membre de la famille assure leur supervision et ils peuvent ensuite proposer leurs idées aux membres du conseil de fondation, pour engager la discussion sur des projets.

Sensibiliser à l’investissement

Les adolescents peuvent aussi tester un simulateur d’investissement. Un exercice qui peut s’appliquer à de nombreuses familles. «Le but est de leur donner un portefeuille fictif à gérer, mais que les conditions soient réelles, et qu’ils puissent se rendre compte des opportunités que peuvent représenter les placements sur les marchés financiers, mais aussi les risques!», indique Philipp Hecker. A cet âge, il s’agit aussi de transmettre les notions d’investissement dans l’avenir, plutôt que de consommation immédiate.

Encourager à travailler

Quand enfants atteignent 16-18 ans, il est temps de réduire ou limiter leur argent de poche et de les encourager à trouver un job étudiant. C’est l’occasion de discuter avec eux de leurs compétences et envies autour de la conception d’un premier CV. Ou encore de les encourager à discuter avec leurs amis pour se tenir au courant des opportunités, et commencer le networking.

A cet âge, les études supérieures se profilent aussi. Une famille témoigne dans le guide en suggérant de faire avec eux un « plan de financement » simple, en expliquant combien coûte le financement des études pour qu’ils se rendent compte de l’investissement. Et préciser aussi ce qui sera à  leur charge comme l’écolage, le logement ou la nourriture, et les frais que les enfants devront payer eux-mêmes, pour les responsabiliser.

Protection des données et cybersécurité

Les enfants de familles fortunées sont aussi une cible de choix pour les hackers. Qu’il s’agisse d’usurpation d’identité ou de tentative d’extorsion de fonds. Il s’agit de les sensibiliser aux risques pour eux et pour la famille, comme le fait de ne pas partager sur les réseaux sociaux des détails sur la famille, ne pas parler sur les réseaux des emplacements des résidences de la famille ou des bureaux, et ne pas poster de photos durant un voyage.

Des éléments minimes en apparence qui peuvent avoir des conséquences financières. Un entrepreneur raconte dans le guide qu’un hacker s’était servi des informations divulguées sur internet par ses enfants pour faire passer un faux ordre de virement au directeur financier de son entreprise, les informations fournies étant plausibles. «Les enfants et adolescents sont toujours plus connectés. Il s’agit de leurs donner des bases pour se protéger contre le phishing, les emails malveillants et autres arnaques, et leur faire prendre conscience que tout ce qu’ils mettent sur internet peut être retrouvé et utilisé contre eux».

Marjorie Thery
Marjorie Théry

JOURNALISTE À BILAN

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