Bilan

Ces tycoons qui rachètent l'Occident

«Les Russes sont fatigués de passer pour des flambeurs décérébrés. Après la perestroïka, c'est vrai qu'ils choisissaient le vin le plus cher car ils pensaient que c'était le meilleur. Mais cette époque est révolue. Ils connaissent maintenant les meilleurs millésimes.» Responsable à Genève des pays de l'Est à la banque LODH, Daria Mihaesco suit ces marchés depuis une quinzaine d'années. Elle regrette que ses clients fassent toujours l'objet des mêmes préjugés. «Il y a douze ans, ces gens n'avaient peut-être jamais vu de carte de crédit. Mais ils sont intelligents. La plupart ont des formations mathématiques, beaucoup des doctorats. Ils comprennent très bien comment fonctionne un produit structuré.» Nouvel ordre mondial En visite à Moscou à la fin juin, le ministre américain du Trésor, Henri Paulson, a loué les 8 milliards de dollars que le Gouvernement russe a placés dans l'économie des Etats-Unis. «Paulson a ouvertement invité les Russes à investir davantage dans son pays. La demande en liquidités est telle, en particulier dans le secteur financier, que Vladimir Poutine se permettait une certaine liberté de ton à l'égard de son homologue américain», poursuit Daria Mihaesco. Le classement 2008 des personnes les plus riches du monde de Forbes reflète ce nouvel ordre mondial. Sur les 1125 milliardaires recensés par le magazine, 87 proviennent de Russie. C'est le meilleur score après les Etats-Unis. Onze des vingt premiers magnats du classement sont issus des régions émergentes. Leurs noms ne nous sont pas encore familiers mais ils ne vont pas tarder à le devenir. Un Chinois au port du Havre Prenez le groupe Watson qui administre les ports de Hongkong, Rotterdam, Panama et même du Havre. Le numéro deux mondial de la gestion des installations portuaires appartient à Li Ka-shing. Ce Chinois de Hongkong est aussi un poids lourd des télécoms. Sa compagnie Hutchison 3G a été le premier opérateur de téléphonie mobile à commercialiser l'UMTS en Europe. En 2005, il rachète le groupe de distribution de parfums français Marionnaud. Actionnaire majoritaire d'Air Canada, Li Ka-shing vient de doubler sa participation à 120 millions de dollars dans le réseau Internet de sociabilité américain Facebook, dont il détient 0,8% du capital. La banque américaine est quant à elle sous influence arabe. Tout comme UBS, d'ailleurs, dont un mystérieux investisseur du Moyen-Orient contrôle 1,7% des voix, contre 8,8% pour le fonds souverain GIC de Singapour. Le fonds koweïtien Kuwait Investment Authority (KIA) a quant à lui pris au début de cette année une participation de 3 milliards de dollars dans le géant Citigroup et de 2 milliards chez Merrill Lynch. Un prince à Wall Street A la fin 2007, Citigroup était sauvé de la crise des subprime par le fonds souverain Abou Dhabi Investment Authority (ADIA). Le fonds dirigé par le calife Bin Zayed Al Nahyan détient dès lors 4,6% du capital. Le prince d'Arabie saoudite Al-Walid bin Talal Al Saoud en déjà était un gros actionnaire depuis les années 1990. Puis il a participé en janvier 2008 à une nouvelle injection urgente. Le calife et le prince contrôlent désormais plus de 10% de la première banque des Etats-Unis. Propriétaire des fleurons de l'hôtellerie de luxe Four Seasons, Fairmont et Raffles, Al-Walid bin Talal Al Saoud s'est offert l'hôtel historique George V à Paris pour 300 millions de dollars, et pour quelques 125 autres millions, l'Hôtel des Bergues à Genève. En Suisse toujours, il détient la marque Swissôtel, filiale de la défunte Swissair, ainsi qu'une part de la chaîne Mövenpick. Par ailleurs, le plus gros investisseur non américain de Wall Street collectionne les participations dans AOL, Euro Disney, Motorola ou eBay. Un magnat de l'acier chez Goldman Sachs Du côté des matières premières, l'acier échappe aux Occidentaux. Seules cinq compagnies européennes et américaines figurent parmi les vingt premiers producteurs de la planète. En 2006, l'Indien Lakshmi Mittal est devenu leader mondial avec 10% du marché, suite à une OPA sur le groupe luxembourgeois Arcelor. Une opération menée en dépit des foudres des autorités européennes. Le saint des saints bancaires s'ouvre maintenant au tycoon indien. Ce mois de juin, ce spécialiste de la restructuration d'entreprise a été nommé au conseil d'administration de la Banque américaine Goldmann Sachs. Il siégeait déjà chez le groupe aérospatial européen EADS et au sein la Banque indienneICICI. Cette évolution des rapports de force se lit aussi dans la capitalisation boursière des pays émergents, qui a quadruplé ces sept dernières années. Mieux: fin 2007, huit compagnies situées essentiellement dans les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) figuraient parmi les 20 plus grandes entreprises mondiales. Selon une étude d'Ernst & Young, ces groupes croissent trois fois plus vite que ceux du G7 et sont aussi plus rentables. Parallèlement, la flambée des prix des matières premières, pétrole en tête, et les excédents commerciaux ont fait exploser les richesses de ces nouveaux marchés. «La Chine a les plus grosses réserves de change du monde, suivie par le Japon, la Russie, les pays du Golfe, l'Inde, Taïwan et la Corée», relève Stéphane Garelli, professeur à l'IMD, à Lausanne. «Jusqu'à récemment, l'argent revenait en boomerang dans les pays industrialisés, sous la forme de bons du Trésor américains par exemple. Mais les régions émergentes veulent maintenant de meilleurs rendements», ajoute Stéphane Garelli. Des investissements offensifs Ainsi, un fonds d'Etat a pris en juin une participation de 10% du fonds d'investissement américain Blackstone pour 3 milliards de dollars. D'autres placements prennent la forme de quelque 800 compagnies chinoises implantées en Afrique pour y exploiter le sous-sol. Ce rééquilibrage suscite des résistances. On se rappelle le projet de Dubaï Port World d'acquérir six ports aux Etats-Unis, en 2006, abandonné suite à une levée de boucliers. Dans ce contexte, de nombreux pays occidentaux réfléchissent à interdire les investissements étrangers dans certains secteurs classés stratégiques. «La Suisse a de son côté très vite analysé la situation, observe Stefan Flückiger, ministre à la délégation helvétique auprès de l'OCDE. Comme l'investisseur reste celui qui assume le plus de risques, les autorités ont adopté une attitude ouverte, heureuses de bénéficier de nouvelles ressources.» Onze des vingt premiers magnats du classement sont issus des régions émergentes. LE SEIGNEUR DES TÉLÉCOMS Dernier-né des six enfants d'un immigré libanais, Carlos Slim (2) a débuté en vendant des sucreries dans l'épicerie familiale. Il démontre très vite son aptitude en affaires. Son meilleur coup remonte à 1990. «El Ingeniero», comme les Mexicains l'appellent, met la main sur la compagnie Teléfonos de Méxicopour une bouchée de pain, lorsque le président Carlos Salinas, un intime, privatise les ressources du pays. Principal actionnaire de cette entreprise sur un marché monopolistique, il contrôle aussi le groupe financier Inbursa et le conglomérat industriel Carso. Ses entreprises réalisent 5% du PIB national et pèsent 40% de la capitalisation de la Bourse de Mexico. Il détient aux Etats-Unis une participation importante dans Apple. LE SULTAN DE L'ACIER Lakshmi Mittal (4) est né dans un petit village du Rajasthan, sans eau courante ni électricité. Il vit aujourd'hui dans un manoir à 128 millions de dollars à Kensington Palace Gardens, le quartier londonien des milliardaires. Ce végétarien passe pour l'homme le plus riche de Grande-Bretagne. Ses débuts remontent aux années 1970, lorsque la famille Mittal ouvre une petite usine d'aciérie en Indonésie. Lakshmi Mittal prend la direction de la société à 26 ans. Avec brio. Il rachète bientôt systématiquement ses concurrents non seulement en Indonésie, mais aussi au Mexique ou au Kazakhstan. Puis dans le monde entier. Il s?offre finalement Arcelor en 2006 LES NABABS FRÈRES ENNEMIS L'aîné aime les soirées en famille, tandis que le cadet court les fêtes de Bollywood. Né à Aden au Yémen et diplômé en génie chimique, Mukesh Ambani (5) est à la tête du conglomérat pétrochimique Reliance Industries, groupe fondé par son défunt père Dhirubhai Ambani. Il a prévu d'investir à lui seul 10 milliards de dollars dans le développement d'une zone économique spéciale. Son frère, Anil Ambani (6), dirige Reliance Power,l'entité du groupe paternel dévolue aux télécoms. L'empire a été scindé en deux par leur mère en 2005, face aux mésententes des frères. Depuis, ils ne se parlent plus et s?affrontent devant la justice. Des démêlés relatés quotidiennement par la presse people indienne. LE MAHARAJA DE L'IMMOBILIER Né à Bulandshahar, en Inde, dans une famille paysanne, Kushal Pal Singh (8) est le promoteur immobilier le plus riche du monde. En 1950, il épouse la fille du fondateur du groupe immobilier Delhi Land Finance (DLF) pour lequel il travaille. Cet ancien officier de l'armée indienne en devient le patron. Il parvient à faire abolir la loi interdisant la construction d'immeubles sur les terrains agricoles. Il s?emploie dès les années 1960 à construire la banlieue de Delhi. Ses affaires sont dopées par le boom économique de l'Inde, qui a permis à sa fortune de tripler entre 2006 et 2007. LE TSAR DE L'ALUMINIUM Marié à une proche de Boris Eltsine, Oleg Deripaska (9) entretient des rapports privilégiés avec Vladimir Poutine. Il bâtit sa fortune dans les matières premières. En fusionnant son groupe Rusal avec son concurrent Sual en 2006, il devient le premier producteur d'aluminium du monde. Son ascension est controversée et devrait beaucoup à Mikhaïl Tchernoï, un homme d'affaires russo-israélien soupçonné d'activités criminelles. LE MANDARIN INFLUENT Li Ka-shing (11) est l'homme le plus riche d'Asie et l'un des plus influents. En mai dernier, alors qu?il se disait «préoccupé» par l'envolée de la Bourse chinoise, les cotations sont aussitôt reparties à la baisse. Il a fait fortune dans l'immobilier. Les sociétés de «Monsieur Li», Cheung Kong Holdingset Hutchison Whampoa, sont présentes dans une quarantaine de pays. L'octogénaire est connu pour sa discrétion et sa méfiance depuis qu?un de ses fils a été enlevé contre paiement d'une rançon. LE MOSCOVITE DE CHELSEA En Europe, Roman Abramovitch (15) est avant tout le patron du club londonien de football Chelsea. Orphelin à 4 ans, il a été élevé par des oncles. Son intérêt pour les marchés financiers et son métier de courtier lui permettent de se créer des contacts et de s?enrichir progressivement. Il fait fortune, avec les autres oligarques, lors de la phase de privatisation du pétrole de l'ex-URSS. Il a notamment revendu sa compagnie Sibneft au géant Gazprom pour 13 milliards de dollars. LE MOUJIK SELF-MADE-MAN Fils d'ouvriers, Alexei Mordashov (18) étudie l'économie à Leningrad dans les années 1980. Il devient directeur des finances d'une aciérie, qu?il rachète par la suite. Ce self-made-man la transforme rapidement en conglomérat actif dans le charbon, la fabrication de voitures, les activités portuaires et le transport maritime. Sa firme Severstal, basée à Moscou, est le deuxième producteur d'acier russe. En 2006, il lance sans succès une OPA sur le groupe européen Arcelor pour contrer l'Indien Lakshmi Mittal, actuel leader mondial. LE PRINCE DOUÉ EN AFFAIRES Contrairement aux autres princes des pays du Golfe enrichis par le pétrole, le prince Al-Walid bin Talal Al Saoud (19) a réussi en achetant puis en revendant des sociétés. La légende dit que le neveu du roi Fahd d'Arabie saoudite est devenu l'homme le plus riche du monde arabe en faisant fructifier un capital de départ de 15000 dollars. Habitué à un certain faste, l'homme d'affaires ne se déplace pas sans une cour de 30 personnes et pose régulièrement son Jumbo 747 à Genève. Le jet-setter sera le premier milliardaire à transformer le transporteur géant A380 en jet privé. L'OLIGARQUE ACARIÂTRE Né en Ukraine, Mikhail Fridman (20) est décrit par les services secrets russes comme agressif et vindicatif. Des traits de caractère qui lui ont sans doute été utiles pour construire dans les années 1990 le groupe Alfa. Le conglomérat réunit des entreprises actives dans le pétrole, le commerce de détail, les télécoms et la banque. Il bénéficie d'excellentes connexions avec le Kremlin. En 2003, il fusionne sa compagnie pétrolière TNK avec la vieille institution britannique BP. Mais aujourd'hui, les tensions se multiplient entre les deux parties. La filiale russe est en passe de tomber dans l'escarcelle des leaders nationaux Rosneft ou Gazprom. Le groupe Alfa affiche par ailleurs des velléités d'investissements dans les télécoms européens.

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