Bilan

Ces patrons américains qui renoncent à leur salaire de CEO

Face aux polémiques sur les rémunérations excessives des dirigeants, certains CEO américains déjà très fortunés renoncent volontairement à leur salaire. Mais ils conservent tout de même de juteux revenus.
  • En 2014, Elon Musk n'a pas touché le moindre dollar pour ses fonctions de CEO de Tesla Motors.

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  • Le CEO d'Oracle touche un salaire d'1$ par an... mais il a aussi gagné 96,2 millions de dollars en primes, bonus et stock-options en 2012.

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  • Sergei Brin et Larry Page ont eux aussi adopté le $1 salary, mais ils détiennent plus de 55% des actions avec droit de vote de Google et déterminent ainsi les juteux dividendes qui sont reversés chaque année.

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  • CEO de Berkshire Hathaway, Warren Buffett ne touche qu'1$ de salaire par an. Mais cela lui permet de voir son taux d'imposition être plus bas que celui de son secrétaire.

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  • Steve Jobs avait lui aussi adopté le salaire à 1$ dès son retour chez Apple en 1997, mais son cas est différent: il ne détenait que 0,5% des actions de la marque à la pomme.

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Elon Musk ne devrait pas payer d'impôts sur les revenus pour 2014. Montage financier compliqué qui a permis au multimilliardaire de faire échapper ses salaires au fisc américain? Non, tout simplement le CEO de Tesla Motors a renoncé à tout salaire pour l'année écoulée. Selon la législation californienne, il aurait eu droit à un minimum de 35'360$, mais il a volontairement choisi de ne pas percevoir ce salaire plancher. Et selon certains, il n'a même jamais touché le moindre salaire de la part de Tesla Motors. Difficile de plaindre celui qui avait touché 78 millions de dollars en 2012 et détiendrait 35,3 millions d'actions de Tesla, qui lui rapportent de juteux bénéfices chaque année. Mais ce choix est symptomatique d'une nouvelle mode chez les très riches CEO de sociétés américaines.

Autre milliardaire ayant totalement refusé la rémunération à laquelle il avait droit: Michael Bloomberg avait choisi d'être rémunéré à 1$ par an pour ses fonctions de maire de New York entre 2002 et 2013... et il n'avait jamais touché ce dollar symbolique. Ce faisant, l'ancien patron devenu dirigeant politique de NYC avait remis au goût du jour une vieille pratique américaine.

Une pratique courante en temps de guerre

C'est en effet au cours des deux guerres mondiales du XXe siècle que de nombreux CEO américains, dans le cadre de l'effort de guerre demandé à tous et dans un souci d'exemplarité, avaient fait naître le mouvement du «$1 salary». La loi américaine interdit en effet de longue date un contrat de travail gratuit et ne permettait donc pas de fixer à 0$ la rémunération, sauf en cas de situation d'urgence pour les bénévoles volontaires. Le dollar symbolique permettait alors de contourner cet écueil et de montrer son patriotisme et les efforts réalisés alors que Washington était en guerre.

Après 1945, la pratique a rapidement disparu et les salaires des dirigeants sont redevenus plus conformes aux traditions: plus élevés que ceux des autres employés des entreprises. Et depuis les années 1980, l'inflation de ces rémunérations a amené certains à se poser des questions sur la justification de ces salaires exorbitants, souvent associées à des primes et bonus, voire à des stock-options. Le krach boursier de 1987, la bulle internet de 2000 et la crise des subprimes en 2008 ont encore accentué la polémique. Certains dirigeants ont perçu des salaires faramineux alors même que leur politique ne portait pas de fruits.

Le cas de Robert Nardelli avait ainsi défrayé la chronique: le CEO de Home Depot avait touché 245 millions de dollars de salaire entre 2001 et 2005 alors même que le cours de l'action en bourse avait chuté sur la même période de 12% et que le principal concurrent, Lowe, avait enregistré des résultats bien plus florissants.

Salaires contre portefeuille en actions

Face à la polémique, certains CEO ont alors choisi de ressusciter le «$1 salary», dans la foulée du choix de Michael Bloomberg. Et c'est surtout sur la scène tech que ce mouvement a pris de l'ampleur: Larry Ellison (Oracle), Larry Page et Sergei Brin (Google), Mark Zuckerberg (Facebook) ont fait le choix du salaire minimal permis par la loi américaine. Dans d'autes domaines, James Truchard (National Instruments), Richard Kinder (Kinder Morgan), ou Kosta Kartsotis (Fossil) ont aussi un contrat prévoyant un seul billet vert comme salaire annuel. En tout, une douzaine de patrons de grandes entreprises américaines auraient accepté un salaire d'1$.

Cependant, cette apparente exemplarité cache de profondes différences. Ainsi, Larry Ellison aurait tout de même touché 96,2 millions de dollars en 2012 selon l'administration fiscale américaine, en raison de levées de stock-options et autres bonus. Soit plus que n'importe quel autre CEO du S&P500. Carl Icahn, dont le salaire officiel est aussi fixé à 1$, aurait en réalité gagné 147'559$ en réalité en rémunérations annexes (stock-options, bonus, primes,...). A contrario, Larry Page n'a effectivement gagné qu'un 1$ en 2014.

Faut-il pour autant le plaindre? Le dirigeant et cofondateur de Google détient la bagatelle de 85'000 actions de classe A et 24,9 millions d'actions de classe B de la société de Mountain View. Et Forbes estime sa fortune à plus de 30 milliards de dollars, le situant au 19e rang mondial pour sa richesse.

Les avantages fiscaux

Car c'est bien là un trait commun à (quasiment) tous les CEO ayant adopté le «$1 salary»: ils sont multimillionnaires ou milliardaires. Pour eux, un salaire de CEO s'apparente davantage à un (substantiel) argent de poche qu'à un réel moyen de subsistance. D'ailleurs, leur capital personnel est souvent basé sur les titres financiers (actions notamment) de sociétés qu'ils ont eux-mêmes fondées. Mark Zuckerberg détient ainsi 62% des actions Facebook, tandis que Larry Page et Sergei Brin contrôlent à eux deux 55% des droits de vote d'actionnaires de Google. Et les revenus (dividendes) qui vont avec. Et qu'ils se votent à eux-mêmes lors des assembles générales annuelles.

Ce salaire d'1$ (voire 0$ pour certains comme Elon Musk ou Michael Bloomberg) est-il donc uniquement un argument marketing et une manière pratique de s'acheter une image positive auprès du grand public et de leurs employés? Pas seulement. Le «$1 salary» comporte aussi des avantages fiscaux: aux USA, les salaires annuels supérieurs à 413'200$ sont taxés à 39,6%, soit le taux le plus élevé qui soit, tandis que les dividendes et autres revenus financiers ont une fiscalité plafonnée à 20%. Il est donc bien plus avantageux de gagner de l'argent par la bourse que par son salaire.

C'est ainsi que Warren Buffett, 3e fortune mondiale avec 69,5 milliards de dollars selon Forbes, avait pu se vanter voici quelques mois de bénéficier d'un taux d'imposition moins élevé que celui de son secrétaire. Le CEO de Berkshire Hathaway avait alors publiquement assumé le profit qu'il tirait de ce salaire à 1$.

L'exception Steve Jobs

Pour les avocats de ce système, le «$1 salary» comporte toutefois un volet de justice sociale: les revenus d'un dirigeant rémunéré essentiellement sur la base des résultats de l'entreprise (via les dividendes) obligent ce dernier à être efficace dans sa stratégie, sous peine de voir l'assemblée générale le sanctionner sous forme de réduction des dividendes. A condition qu'ils ne disposent pas d'une participation suffisante pour influer sur ce choix (mais cela comporte alors des risques pour la viabilité à long terme de l'entreprise).

C'est cet argument qu'a mis en avant Doug Parker, CEO d'American Airlines, quand il a annoncé récemment renoncer à tout salaire de la part de la compagnie aérienne: «Je crois que c'est la bonne manière de déterminer ma rémunération, avec le risque que j'encours, basée exclusivement sur les résultats consolidés de l'entreprise, et de la même manière que les actionnaires», expliquait-il en début d'année à ses collaborateurs.

Un cas reste cependant à part dans cette tendance revenue à la mode depuis une petite décennie: Steve Jobs. Feu le CEO d'Apple avait lui aussi adopté le salaire à 1$ de 1997 à sa mort en 2011, mais sans aucun bonus ni gratifications liées aux actions. Il détenait certes 5,5 millions d'actions Apple à sa mort fin 2011, mais ce n'était pas assez pour influer à lui seul sur le montant des dividendes reversées aux actionnaires (0,5% du capital de la marque à la pomme). Il n'avait fait exception qu'une fois à ce choix: Apple lui avait acheté en 2001 un jet privé à 90 millions de dollars. Sa fortune, estimée autour de sept milliards de dollars, provenait davantage de Disney que d'Apple: le rachat de Pixar par le groupe de loisirs l'avait propulsé au premier rang des actionnaires de la société de Mickey. Mais cela n'avait pas de lien direct avec Apple et le distingue des CEO qui sont actionnaires majoritaires de leur propre société.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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