Bilan

Ces grandes fortunes qui ont marqué la Suisse

On leur doit des palais, des entreprises florissantes ou des noms de rue. Du Moyen Age à l’époque contemporaine, le pays a abrité de nombreux riches hommes d’affaires ou héritiers.
  • Johannes Kleberger (1485-1545)

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  • Pierre-Alexandre du Peyrou (1729-1794)

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  • Jacques Necker (1732-1804)

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  • Jean-Gabriel Eynard (1775-1863)

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  • Johann Jakob Sulzer (1782-1853)

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  • Alfred Escher (1819-1882)

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La Suisse se dépeint volontiers comme un pays longtemps resté pauvre. Oui, mais cela ne signifie pas que tous ses habitants l’aient été. Au contraire. D’énormes fortunes se sont édifiées dès le Moyen Age. Juste un exemple: en 1429, François de Versonnex est assez riche pour créer un collège gratuit, construit à ses frais à Genève. Le Département de l’instruction publique de l’époque. Les élèves doivent juste réciter chaque jour des prières pour son âme.

Restons à Genève, qui vient de s’ériger en République (1535). La ville passe pour déchue sous Calvin, après la mort de ses foires. Johannes Kleberger (1485-1545), dont on connaît le portrait par Dürer, la choisit pourtant comme base en 1539. La cité se situe idéalement pour ses affaires entre Nuremberg et Lyon. Il s’y taille un domaine dont reste un nom de rue, Kléberg, et un quartier, les Bergues. «Le bon Allemand» sert aussi de mécène. Il entretient l’Hôpital général.

Passons au Valais avec le «roi du Simplon». Il s’agit de Gaspard Jodoc Stockalper (1609-1691), dont Louis  XIV, dit-on, enviait la fortune. L’homme profite de la guerre de Trente Ans (1618-1648) pour faire passer des marchandises d’Allemagne en Italie (et vice versa). Il a le monopole du sel, alors vital. Il exploite des mines. Suscitant de nombreux ennemis, sa prospérité lui permet de posséder des entreprises en Espagne ou en France. Son château Stockalper survit à Brigue.

La mort de Louis  XIV, en 1715, est précédée par un effondrement financier. Les patriciens genevois, qui ont accumulé des biens sans les dépenser, s’infiltrent dans la brèche. Si l’argent n’a pas d’odeur, il ne professe aucune religion non plus. En exigeant des intérêts énormes d’un Trésor exsangue, ces protestants vont découvrir le luxe. L’Hôtel Buisson (1708), l’actuel Hôtel de Saussure, construit pour Jean-Antoine Lullin (1707-1712), en témoigne.

L’Hôtel Thélusson de Paris a disparu. Bâti par Ledoux en 1780 pour la veuve du banquier Georges-Tobie de Thellusson (1728-1776), il était modestement précédé par un arc de triomphe haut de dix mètres.

Genève met le pied à Paris. C’est indispensable. Pour Neuchâtel, qui appartient au roi de Prusse depuis 1707, il faut avoir un orteil à Berlin. Ou dans les colonies, à l’instar des Anglais. Rappelons ici la réussite insolente de Pierre-Alexandre du Peyrou (1729-1794). Cet ami de Rousseau, qui vit dans un véritable palais (la maison existe encore), tire ses revenus des plantations du Surinam, où travaillent ses esclaves. La contradiction ne semble pas lui être apparue.

Terminons le siècle avec Jacques Necker (1732-1804). Parti de rien, le Genevois débute comme «golden boy» à Paris. Il gravit les échelons bancaires quatre par quatre, devient syndic de la Compagnie des Indes et prête au Trésor royal en 1772. Quand l’homme entre en politique, cédant ses affaires à son frère, il «pèse» sept millions de livres. Cette fortune finit, écornée, dans les mains de sa fille Germaine de Staël (1766-1817).

Pour donner une idée, la baronne de Coppet peut acheter le duc de Broglie pour sa fille avec une dot indécente. Même le fils, un peu demeuré, qu’elle a d’un mariage secret, trouvera preneur. Le préfet de Paris Rambuteau, lui donne (si on peut dire) sa fille.

Politique et industrie

La Révolution de 1789 tient du tsunami financier et social. Il faudra désormais des connivences politiques pour s’enrichir. Jean-Gabriel Eynard (1775-1863) les possède. Il conseille l’éphémère reine d’Etrurie, puis sa successeure (osons le mot!) Elisa Baciocchi, faite grande-duchesse de Toscane par son frère Napoléon.

L’émigré peut revenir les poches pleines à Genève, où il construit le Palais Eynard, puis l’Athénée. Il se taille un domaine immense à Rolle, Beaulieu, qui survit dépecé. Philhellène, il finance l’indépendance grecque dans les années 1820 et lance la Banque nationale de Grèce en 1842. Un joli parcours!

Mais déjà l’industrie pointe le nez. La machine apparaît en Appenzell dès 1783. Il faut deux générations en Suisse pour en mesurer les conséquences. Johann Jakob Sulzer (1782-1853) part d’une petite fonderie de laiton pour développer avec ses fils ce qui reste encore un empire, devenu société anonyme en 1914. Salomon (1816-1893) et Georg (1825-1861) fondent Volkart.

La firme se spécialise dans les produits coloniaux. Le coton, surtout. En 1989, il s’agira encore de la quatrième entreprise du genre au monde, placée sous la cinquième génération des Reinhardt. Il y a en effet eu un juteux mariage entre Lilly Volkart et Theodor Reinhart en 1912. De quoi devenir mécènes à Winterthour!

Le chocolat permet-il d’édifier des empires? Oui, si l’on pense à Nestlé. Mais Henri Nestlé (1814-1896) s’est retiré dès 1875, alors que la maison veveysanne se limitait au lait en poudre, diffusé il est vrai dans le monde entier. Un million de boîtes en 1875. Philippe Suchard (1797-1884) a beaucoup perdu pour s’être trop diversifié, du ver à soie aux bateaux sur le lac de Neuchâtel (dont il était aussi le capitaine!).

Il laisse cependant des biens, que ses héritiers géreront mal. Tout est relatif. Si son petit-fils Willi Russ préférait la peinture, ses cent Hodler représentent en 2014 un joli magot. 

Le règne des Alémaniques

Le grand phénomène du XIXe siècle reste le déplacement de l’économie de la Romandie à la Suisse alémanique. La montée de Zurich devient irrésistible après 1850. La cité doit beaucoup au «roi Alfred Ier», alias Alfred Escher (1819-1882), dont le père s’était rempli les poches aux Etats-Unis. A la fois politicien, industriel et financier, l’homme se retrouve derrière le Poly ou Le Crédit Suisse, qu’il fonde afin de financer ses lignes de chemin de fer, dont celle du Gothard.

On peut alors faire fortune grâce au train. Le démontre l’exemple parallèle de Jean-François Bartholoni (1796-1881), actif en France dès 1838. C’est l’homme du Conservatoire de Genève (1855). Le château de Versoix (1882-1884), aujourd’hui propriété de l’émir du Qatar, est le fait de ses enfants.

Escher reste davantage un homme de pouvoir que de culture. Ironie du sort, sa fille Lydia Escher-Welti lègue ses avoirs à une nouvelle fondation en 1891 après un suicide romanesque à Champel (sa tombe se trouve à l’entrée du cimetière des Rois à Genève). Tombée amoureuse du peintre venu la portraiturer, elle quitte le mari choisi par papa. Le scandale!

Ladite fondation, portant le nom de l’écrivain Gottfried Keller, doit acheter des biens culturels nationaux. Ils se verront déposés dans les musées du pays. La Gottfried Keller restera hyperactive jusque dans les années 1970 quand explosera le marché de l’art.

Bien d’autres familles seraient à citer, en commençant par celles d’Eugene Lancelot Brown et de Walter Boveri à Baden. Encore faut-il pouvoir en distinguer un membre, ce qui semble dur chez les Burckhardt, «Médicis bâlois» depuis le XVIe siècle. La création d’Hoffmann-La Roche est tardive pour cet article. Elle remonte à 1896, dix ans après Sandoz. Leur essor se situe au XXe siècle.

Terminons donc, pour faire une saga, avec les Schwarzenbach. L’empire de la soie de Thalwyl remonte à Robert (1839-1904). L’expansion américaine date de 1888. Le Schwarzenbach Building, toujours debout, est inauguré en 1912. La famille sent le soufre après 1920. Hitler fait partie des amis d’une famille alliée aux Bismarck. Il faut un contrepoids.

Fille d’Alfred, Annemarie devient l’écrivaine antifasciste (et la droguée) célébrée de nos jours, alors que sa mère Renée poursuit sa liaison avec une cantatrice wagnérienne. Dans les années 1970, James lance ses initiatives xénophobes. Alexis se fait aujourd’hui l’historien dénonciateur de ses ancêtres. On vous l’a dit. Une vraie saga.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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